L'accession d'Itamar Franco au gouvernement était un défi pour le Parti des travailleurs (PT) car elle bouleversait le cadre politique brésilien. Bien qu'itamar ait été vice-président sous Collor, il avait rompu avec lui bien avant la destitution de ce dernier. La trajectoire politique d'Itamar est différente de celle de Collor: il a débuté dans l'ancien Mouvement Démocratique Brésilien (MDB), à l'époque le seul parti légal d'opposition à la dictature militaire, tandis que Collor a commencé sa carrière politique dans l'ARENA, le parti officiel de la dictature et l'a poursuivie au Parti Démocratique et social (PDS), le parti qui lui a succédé ; Collor, malgré sa démagogie électoraliste en direction des "sans chemise", était ébloui par la "modernité" et le "premier monde" , et le premier président à inaugurer un programme économique néolibéral. João MACHADO tamar se targue d'être "nationaliste", prétend refuser une modernité qui se conjuguerait avec la misère du peuple. Il est l'héritier direct du vieux populisme brésilien. La candidature d'Itamar à la vice-présidence de Collor, à un moment où l'élection de ce dernier paraissait improbable, s'explique par son incohérence et sa confusion politique fondamentales. D'autre part, il doit son accession à la présidence au mouvement populaire et aux partis politiques qui ont renversé Collor, et il annoncé dès le début son intention de gouverner avec ces derniers et le Congrès national.
Au cours des premiers mois, le caractère confus du gouvernement s'est accentué. Itamar a renforcé sa rhétorique populiste. Il a prétendu ne plus jamais accepter
BRESIL
Luiza Erundina la misère et la récession, et ne poursuivre que les privatisations d'intérêt national. Mais, en même temps, il renouvelait les accords passés avec les créanciers étrangers dans la dernière période du gouvernement Collor. Il a bien suspendu les privatisations, mais face au tollé de secteurs du grand capital, il a déclaré qu'elles reprendraient bientôt. Il n'a rien fait de significatif pour améliorer la situation des salaires, qui ont chuté brutalement.
Cadeau empoisonné
Il a proposé un ministère à Luiza Erundina, du PT, mais il n'a pas écarté les figures de la droite. Et il semble incapable d'annoncer une politique conséquente pour combattre l'inflation, qui est encore supérieure à 20 % par mois. Bien qu'Itamar n'ait quasiment rien entrepris de positif, le simple fait qu'il ne s'agisse plus de Collor, qu'il ait édulcoré certaines des mesures anti-ouvrières de son prédécesseur, son style populiste, lui valent un grand prestige dans l'opinion publique, ce qui a entraîné des débats dans le PT sur la position à adopter face à ce gouvernement.
Le PT a vécu depuis 1990 une "crise d'hégémonie", dûe à sa propre croissance institutionnelle et à la crise internationale du mouvement socialiste. Parmi les secteurs les plus à gauche du PT, certains ont rompu avec leur passé et évolué vers des positions de plus en plus réformistes, voire libérales ; d'autres ont gauchi leurs positions, adopté avec cohérence une vision anti-bureaucratique du socialisme et dépassé leur "campisme". Ce clivage a traversé aussi le courant majoritaire du parti, "l'Articulation", même si de nombreux secteurs, surtout au sein du courant majoritaire, conservent une position intermédiaire. Le premier congrès du PT, fin 1991, a été le théâtre d'un débat acéré entre une orientation réformiste et une orientation révolutionnaire.
Les résolutions adoptées étaient en général plus à gauche, mais elles n'ont pas pour autant résolu la "crise d'hégémonie" du PT. Beaucoup de porte-paroles du parti (députés ou maires) continuent d'agir comme si ces résolutions n'existaient pas. Sur toutes les questions politiques importantes, les positions divergent. Cela a été le cas à propos de la tactique pour les élections municipales de 1992, sur l'orientation de la campagne menant à l'éviction de Collor. Le débat a déjà commencé sur la tactique à adopter en 1994, année des élections présidentielles.
Opposition, participation,
You indépendance ?
La question du gouvernement d'Itamar Franco se devait de susciter de nombreuses prises de positions (1).
Avant le départ de Collor, il y avait quatre positions à la direction du Parti des travailleurs (PT). A droite, quelques camarades ont défendu la participation au gouvernement, pour défendre "de l'intérieur" leur orientation. Le principal tenant de cette position a d'abord été le député fédéral Eduardo Jorge (quand la discussion a commencé, il était leader du bureau fédéral de la Chambre), puis il a été rejoint par le sénateur Eduardo Suplicy et l'ex-maire de São Paulo, Luiza Erundina. Au centre, il y avait une deuxième position, celle de l'"'indépendance" : le PT ne participe pas au gouvernement, mais il collabore avec lui dans divers domaines, fait des propositions, et s'oppose aux mesures avec lesquelles il est en désaccord. La relation
1) Voir Inprecorn° 363 du 20 novembre 1992
entre le PT et le gouvernement est éminemment "constructive" , et le PT cherche à aider à la "gouvernabilité". En fait, la seule différence avec la première se réduit à ne pas proposer de nom pour le gouvernement. L'avocat principal de cette position est le député fédéral José Genoino.
A gauche, on a une position d'opposition "constructive" pour le gouvernement. Le PT se déclare dans l'opposition pour diverses raisons, autant à cause de la tare originelle (Itamar est le vice-président de Collor, il s'est présenté aux élections sous le sigle de Collor), que pour des raisons politiques : le PT ne peut participer à un gouvernement où figurent tant de conservateurs, et dont la ligne politique est si confuse, sans s'opposer d'emblée au néolibéralisme ; le PT ne siège au gouvernement que s'il a été élu pour cela, dans une coalition dotée d'un programme de transformations sociales. Cependant, selon les tenants de cette position, le PT doit se préoccuper de la "gouvernabilité" et de la réussite du gouvernement Itamar. Ils estiment qu'un échec retentissant d'Itamar favoriserait les plus conservateurs, identifiés à Collor, et que l'opinion publique attend du PT qu'il contribue à résoudre les problèmes les plus immédiats, qu'un gouvernement confus — et bourgeois — comme celui d'Itamar, peut faire quelque chose. Cette position rejoint sur bien des points celle de l'"'indépendance". Ses tenants sont les principaux dirigeants du PT, comme le président Lula et le secrétaire général José Dirceu.
Enfin, à gauche, se dégage une position clairement opposée au gouvernement, caractérisé comme bourgeois et conservateur, et qui n'entend favoriser aucune "gouvernabilité". C'est là justement, l'une des plus grandes différences avec la position précédente (car il est admis par tous, que même dans l'oppostion, le PT peut proposer, revendiquer, négocier, etc, avec le gouvernement, y compris soutenir les mesures avec lesquelles il est d'accord). En outre, les tenants de cette position ne refusent pas seulement de participer au gouvernement, mais ils estiment que le PT doit éviter que quiconque assimilé au parti comme Walter Barelli aille dans un ministère. Cette position a été défendue surtout par la gauche de l'"Articulação", par Démocratie Socialiste, par le bloc de tendances regroupées dans le mouvement "Na luta, PT"' (2) et par des indépendants comme le député Vladimir Palmeira.
Des préoccupations sont communes à tous les courants petistes — la réactivation du mouvement social, et le souci que la Centrale unique des travailleurs (CUT) apparaisse beaucoup plus revendicative, etc. D'ailleurs, les partisans de la participagé par la Convergence socialiste (moréniste). • tion directe au gouvernement l'envisagent dans une dynamique d'affrontement, où le mouvement social pèserait de tout son poids. Mais, quoiqu'il en soit, les divergences sont profondes, elles dépassent les aspects tactiques, elles concernent la vision stratégique du parti.
La Commission exécutive nationale a voté au départ une position d'''opposition", mais avec "gouvernabilité", associée à l'interdiction de toute participation au gouvernement. Ensuite, le directoire national, le 24 octobre, a rejeté par un vote très partagé (25 contre 24) la "gouvernabilité" et a approuvé une opposition plus claire. Les polémiques se sont intensifiées dans le parti, beaucoup des dirigeants principaux étaient sur des positions plus modérées.
Erundina contre le PT
On a même annoncé que la majorité qui approuverait cette position serait "éventuelle", et que dans une prochaine réunion elle serait retournée. En fait de retournement, la majorité en faveur de plus d'opposition se consolidait. L'élection du nouveau leader du parti à la chambre fédérale, Vladimir Palmeira, partisan d'une opposition plus ferme, a joué un rôle important car le bureau fédéral est une base arrière pour les secteurs les plus
Les choses en étaient là lorsque Luiza Erundina a décidé d'accepter la proposition d'être ministre (responsable du Secrétariat de l'administration fédérale), défiant ouvertement la position officielle du parti. Luiza, depuis quelques années, faisait corps avec les secteurs les plus réformises du PT. Ses collaborateurs les plus proches font partie du courant "Un projet pour le Brésil", le plus réformiste du PT (3) ; une des caractéristiques de ce secteur est juste-
Le gouvernement Itamar
Dans la composition du gouvernement, Itamar a inclu des personnes allant du Parti du front libéral (PFL : le parti qui a soutenu Collor, mais dont le principe programmatique de base est de participer à tout gouvernement qui l'accepte) et du Parti travailliste brésilien (PTB, autre parti important à avoir soutenu Collor) jusqu'à la gauche. Les premières données incluent des ministres du Parti socialiste brésilien (PSB) qui peut être considéré comme social-démocrate et même Walter Barelli, économiste identifié aux milieux syndicaux les plus combatifs et au
PT, quoiqu'il n'en soit pas membre, en plus du principal dirigeant du Parti populaire socialiste
(PPS), nouveau nom de la majorité de l'ancien Parti communiste brésilien, très gorbatchévien dans sa dernière phase. La prépondérance revient aux ministres du PFL, du PMDB (le plus grand parti brésilien en nombre d'élus, que nous pouvons considérer comme un parti bourgeois du "centre") et du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), à mi-chemin entre la social-démocratie actuelle et le libéralisme traditionnel, et qui peut donc être considéré comme une bonne volonté de "centre-gauche"). Barelli a eu le ministère du Travail, et Roberto Freire (du PPS) est chef du gouvemement au Parlement fédéral. Si le PT l'avait voulu, il aurait désigné des ministres. Les autres partis de gauche, comme le Parti Communiste du
Brésil (ex-albanais) ont soutenu le gouvernement, à l'exception du "Front révolutionnaire" diri-
J.M.
ment de vouloir un parti qui serait davantage un mouvement, n'aurait pas de limites bien définies avec la "société" et pas beaucoup de structures organisationnelles, et serait guidé en grande partie par l'opinion publique ; on appelle cela un
"parti-interlocuteur", par opposition au parti d'intervention. Luiza probablement à l'étroit dans le parti, explique que les intérêts de la nation doivent être mis au-dessus des intérêts partisans et affirme qu'elle se battra pour changer la position du parti.
La grande presse a fait ses choux gras de la discussion que a suivi, en prenant parti pour la ministre contre le PT "sectaire". La réunion du directoire national qui a discuté ce point, les 6 et 7 février, a été retransmise en direct à la télévision (le PT a exceptionnellement ouvert la réunion à la presse). Luiza a été suspendue pour un an (40 voix au second tour, contre 25 pour la désaffiliation).
Beaucoup de militants considéraient que la désaffiliation était plus correcte, mais ils ont tenu compte lors du vote des répercussions négatives qu'aurait générées une exclusion dans la presse et dans l'électorat du PT (qui selon les sondages de la
Folha de São Paulo, approuvait l'entrée de Luiza au gouvernement). Lors de la même réunion, l'opposition au gouvernement et au "condominium de la gouvernabilité" a été confirmée à une large majorité. L'incident "Luiza" aura renforcé ce courant d'ici à la prochaine rencontre nationale, en juin.
São Paulo, 20 février 1993
2) La DS est la tendance du PT animée par les membres de la IV ème Internationale, et "Na luta, PT, est une scission de l'Articulation, dont la base est surtout paysanne.
3) Courant issu d'anciens secteurs de la gauche du PT.
qui fait un tourant social-démocrate teinté de libéralisme.