Depuis la crise spectaculaire de la CE en septembre
1992, les rencontres se multiplient, les réseaux s'activent. La coïncidence du tout petit "oui" français au référendum (venant après le "non" surprenant au
Danemark), les grandes grèves, en Grèce et en Italie, contre l'austérité brutale imposée au nom de
"Maastricht", l'implosion du Système monétaire européen, avec le départ de la livre sterling et de la lire, et les dévaluations en cascade dans et aux marges de la
CE ont révélé la fragilité de l'édifice. Une étouffante
"union sacrée" entre les bourgeoisies, les bureaucraties du mouvement ouvrier et les élites intellectuelles barrait cependant le passage à la manifestation d'une alternative crédible, sauf à droite, où les courants et partis populistes-chauvins et fascistes occupent le terrain vide. Rien à signaler donc à gauche ?
François VERCAMMEN i ! Une série de personnalités
S politiques et syndicales, venant de différents courants anticapitalistes, viennent de lancer un appel à "une assemblée de la gauche européenne", à Paris le 12 juin 1993 (voir encadré).
Succédant à la conférence de Copenhague, "pour une alternative à la CE et l'Union politique et monétaire", ce deuxième rassemblement, cette fois-ci à
Paris, fournit une autre occasion de reprendre l'initiative politique sur le plan de l'Europe.
La conférence de Copenhague s'est tenue, les 23 et 24 avril, à l'appel de
"Enhedslisten" - alliance rouge-verte, qui regroupe le Parti communiste, les Venstre socialiste et le (SAP) (1). Son objectif était d'intervenir avec le maximum d'efficacité politique dans la bataille autour du référendum qui se tiendra le 18 mai. En juin
1992, 50,7 % des Danois avaient rejeté le traité de Maastricht, même si 80 % des parlementaires (dont les sociaux-démocrates aujourd'hui dans l'opposition) le soutenaient.
Aujourd'hui le Parti socialiste populaire qui était le véritable moteur de la campagne du "non", lors du dernier référendum, s'est rallié au "compromis d'Edimbourg" (2). De ce fait, l'écart entre les aspirations de l'électorat de gauche et
EUROPE leur représentation politique s'est encore accru. Car le "non" continue de graviter autour de 40 %, avec à peu près 15 à 20 % d'indécis, et cela malgré le chantage économique contre les travailleurs ("le chômage" !) et une intoxication médiatique sans précédent.
Succès à Copenhague
Par ailleurs, comme partout en Europe, il y a un combat important pour l'hégémonie au sein du "non", entre une extrême droite nationaliste et populiste et la gauche socialiste. L'initiative de Enhedslisten a connu un succès spectaculaire. D'abord par la présence des organisations à la conférence du vendredi 23 avril. Devant un panel composé de Tony Benn, Winfried Wolf, Karmelo Landa et de Dorothée Piermont (3), les délégués des organisations suivantes participèrent au débat : les sections de la quatrième internationale du Danemark, de Suède, de France, des Pays-Bas, de Belgique ; les Partis communistes de Grande-Bretagne, de Grèce (4), du Portugal, de Finlande (5) et d'Allemagne (6), l'AMG et l'alliance rouge électorale (7), l'Union démocratique populaire (UDP) portugaise, l'Alliance rouge et verte (AREV) française, Herri Batasuna et le Bloque nationaliste de Galicie, ainsi qu'un parlementaire européen de la gauche du Labour.
Les organisateurs de la Conférence avaient préparé un projet de déclaration politique qui reprenait en termes très généraux quelques idées développées par les orateurs. Malheureusement, certaines délégations des partis communistes y firent objection, moins, semble-t-il, par désaccord, que pour des raisons d'opportunité politique.
Mais la conférence a surtout constitué un important évènement médiatique, à la fois par la présence de Tony Benn et l'affluence au meeting du samedi, qui donnent une idée de la très forte légitimité populaire du "non de gauche", fût-il porté par un regroupement politique d'extrême-gauche, non représenté au parlement.
La conférence a été retransmise à deux reprises au journal télévisé du soir ainsi que sur différentes chaînes de radio. Plu-
1) Venstre socialiste : socialistes de gauche. SAP : section danoise de la IV ème Internationale
2) Social-démocrate de gauche, issu d'une scission majoritaire du Parti communiste, en 1956
3) Tony Benn : parlementaire du Labour, GrandeBretagne. Winfried Wolf : rédacteur en chef du Sozialistische Zeitung, Allemagne. Karmelo Landa : parlementaire européen d'Herri Batasuna, Pays Basque. Dorothée Piermont : Parlementaire européenne, élue des verts allemands, mais devenue indépedante par la suite.
4) Respectivement KKE et AKDA, la gauche rénovée et les écologistes
5) Parti communiste-Unité.
6) PDS et VSP
7) AMG (ex-mao-stalinienne). L'Alliance regroupe l'AMG une scission de l'AMG, et le groupe Pouvoir ouvrier lié à la IV ème Internationale.
sieurs journaux, notamment le quotidien de la social-démocratie, en faisaient la "une" , avec photos et larges interviews de Tony Benn. En occupant le terrain politique tout un week-end, la "Enhedslisten" s'est imposée dans le débat. Les résultats ne se sont pas fait attendre : dès le lendemain, des dirigeants du Parti socialiste, pivot du nouveau gouvernement, réclamaient la venue de porte-paroles de la social-démocratie européenne pour répliquer à Tony Benn.
L'Assemblée de la gauche européenne qui se tiendra à Paris, fera la jonction avec la conférence de Copenhague. Cette dernière a davantage été une initiative de combat pour influencer le vote du peuple danois le 19 mai.
Et à Paris ?
A Paris, l'enjeu politique sera plus large. Lors de la crise de la CE, en septembre 1992, l'absence d'une alternative de gauche s'est faite cruellement ressentir. Une fois de plus ! C'est ainsi qu'un appel (voir encadré ci-contre) a pris forme, qui vise à rassembler des forces de gauche du mouvement ouvrier, syndical et social, et doit être répercuté au sein de l'opinion publique en Europe.
La qualité de ses "premiers signataires" devrait en témoigner. Cet appel, qui malgré son caractère général, est anticapitaliste, anti-impérialiste, antiraciste-antifasciste, féministe, écologiste, et internationaliste, est à la base de cette initiative unitaire et pluraliste qui s'inscrit dans une perspective plus large et plus longue : les bourgeoisies à l'offensive sont loin d'avoir gagné la bataille, indépendemment du résultat du référendum danois et du vote au parlement britannique. Mais le mouvement ouvrier et social, sous direction réformiste, est désespérément paralysé par ses clivages nationaux, malgré les professions de foi "européennes".
L'Assemblée de Paris devrait poser un premier jalon, une première contribution pour tester, voire organiser la convergence entre les forces politiques et sociales qui ont résisté à l'offensive bourgeoise, continuent de se réclamer du socialisme et, de fait, ont agi dans le même sens autour de problèmes-clé de la lutte de classe : guerre du Golfe, refus de l'austérité, rejet de Maastricht, soutien au Nicaragua, Cuba et Salvador, contre le racisme et pour l'égalité des droits, pour l'égalité entre hommes et femmes. *
Bruxelles, 29 avril 1993