Les élections législatives de mars 1993 marquent un basculement de la situation française. Une page est tournée. La période ouverte, au début des années soixante-dix, par l'Union de la gauche et prolongée par l'accession de la social-démocratie au pouvoir en 1981, est close. De ce point de vue, le résultat des 21 et 28 mars confirme et amplifie les leçons de tous les scrutins depuis plusieurs années. La droite et l'extrême droite atteignent, au second tour, 63% des suffrages, tandis que le total des voix de gauche et écologistes passe nettement sous la barre des 40%. Pour la première fois depuis des décennies, la gauche accuse un retard d'environ 27 points sur l'ensemble des partis réactionnaires. François OLLIVIER Christian PICQUET
L e Parti socialiste (PS) et le
Parti communiste (PC) se retrouvent marginalisés dans la nouvelle Assemblée nationale, impuissants à influer sur le jeu institutionnel. De manière déformée et amplifiée par un mode de scrutin particulièrement injuste, ce résultat reflète donc la dégradation du rapport des forces au détriment des travailleurs.
Cette configuration, comme la composition "introuvable" de la nouvelle chambre ne doit toutefois pas à l'adhésion massive de l'électorat au programme de la droite. Le Rassemblement pour la république (RPR) et l'Union pour la démocratie française (UDF), réunis sous le sigle Union pour la France, n'obtiennent pratiquement pas davantage de voix qu'en 1986. Leur victoire traduit donc surtout l'effondrement de la gauche gouvernante. Il faut, en ce sens. relever les très forts taux d'abstention dans les circonscriptions ou quartiers populaires ainsi que le record his-
FRANCE torique des votes nuls (un million et demi d'électeurs ont choisi de se rendre aux urnes pour y déposer un bulletin blanc). Des faits qui expriment à la fois le rejet des appareils traditionnels et le désarroi des catégories sociales qui subissent le plus durement les effets de la crise, du chômage et de la précarité, sans pour autant se rallier au programme de la droite.
« Il faut reconstruire »
Le fait majeur de ce scrutin reste le désaveu sans appel du PS. Avec moins de 18% des suffrages exprimés et cinquante députés dans la nouvelle Assemblée, il recueille l'un des plus mauvais scores de son histoire. Ainsi voit-il sanctionner douze ans de reniements, de soumission aux intérêts capitalistes dominants, de corruption de ses élites. Le parti qui était né en 1971 au congrès d'Epinay et s'était reconstruit en profitant de la radicalisation sociale des années 70, se trouve maintenant emporté par l'ampleur du fiasco. "Il faut reconstruire" : tel est le leit-motiv de ses porte-paroles depuis le scrutin.
Aucune alternative n'apparaît cependant à gauche. Les écologistes ont échoué, au regard de leurs ambitions affichées.
Certes, ils passent de 0,32 % en 1988 à 10,70 % cette année. Mais l'alliance des deux partis qui se réclament de cette mouvance - les Verts et Génération Ecologie (GE) - ne retrouve ni le total de ses suffrages des élections régionales de 1992, ni le score qu'escomptaient ses leaders (certains sondages les avaient, par exemple, crédités de 17% des intentions de vote). Tel est le prix payé pour les ambiguïtés d'un discours prétendant dépasser le clivage gauche-droite et pour les pratiques politiciennes de certains de leaders, comme Brice Lalonde, fondateur de GE et ancien ministre de François Mitterrand.
Bien qu'il soit parvenu à sauver son groupe parlementaire et à récupérer certains électeurs déçus par le PS, le PC n'en enregistre pas moins un nouvel effritement. Il obtient d'ailleurs ses plus mauvais résultats depuis la Libération. Les courants de la gauche critique n'ont, pour leur part, pas mordu significativement sur l'électorat des partis traditionnels. Quant à l'extrême gauche, ses scores restent stationnaires, même si le total des voix obtenu par ses différents représentants atteint les 5 % dans quelques circonscriptions.
Une situation aux coordonnées bouleversées s'ouvre donc en France. La droite
se retrouve totalement hégémonique dans les institutions, sans mesure avec son poids réel dans le pays. Et elle doit affironter les conséquences de la situation précaire du capitalisme français et d'une crise sociale qui peut à tout moment déboucher sur des explosions aux lendemains diffici-
En face, le mouvement ouvrier se retrouve dépourvu de toute perspective crédible, alors que se profile déjà la perspective de l'élection présidentielle de 1995 et qu'il faut s'attendre à une offensive accrue de la classe dominante. La décomposition du système stalinien à l'Est comme la crise du modèle social-démocrate à l'Ouest engendrent désorientation et perte des repères. Le décalage s'accroît sans cesse entre les attentes de la population et les formes traditionnelles de la représentation politique à gauche. Le mouvement syndical traverse une crise d'identité et de stratégie qui n'engendre, à ce stade, que des reclassements éclatés
A l'horizon, se dessinent instabilité et convulsions. Mais le risque est grand que les affrontements à venir ne trouvent aucun répondant crédible dans le mouvement ouvrier. Ce qui pourrait accentuer le décalage entre la radicalité des secteurs qui entreront en lutte et le niveau de conscience qui s'y exprimera. A terme, l'extrême droite pourrait s'en trouver renforcée. Ne vient-elle pas de connaître une nouvelle progression, avec 13% des suffrages exprimés, et ne se nourrit-elle pas d'une insécurité sociale qui va croissante parmi les victimes de la crise économique ?
Périlleuse tentative
Le caractère incertain de la situation française conduit la droite à retenir ses ardeurs. Il explique l'apparente modération dont fait preuve le nouveau Premier ministre, Edouard Balladur. A terme, son programme est clair. Il aggravera considérablement la logique libérale développée par les gouvernements socialistes précédents. Sous l'égide de la politique de "désinflation compétitive", l'austérité salariale s'intensifiera, les entreprises concurrentielles du secteur public seront privatisées, l'Education nationale sera démantelée, on allègera les charges fiscales des entreprises, on introduira une plus grande déréglementation du droit du travail et de la protection sociale. Mais, dans l'immédiat, il veut éviter de "faire des vagues".
A l'évidence, la droite a tiré les leçons de son précédent retour au gouvernement, entre 1986 et 1988. A l'époque, son attitude revancharde comme les attaques portées contre le monde du travail et la jeunesse avaient eu tôt fait de provoquer des réactions en chaîne dans le corps social. Une puissante mobilisation de la jeunesse avait même contraint le gouvernement de Jacques Chirac à abandonner ses projets de réforme universitaire, neuf mois seulement après son entrée en fonctions. Aujourd'hui, consciente du caractère explosif de la crise sociale dans un certain nombre de secteurs, voulant préserver ses chances à l'élection présidentielle de 1995, elle manifeste la volonté d'échelonner dans le temps les échéances de confrontation avec le mouvement populaire. Aussi, Balladur fixe-t-il ses grandes orientations dans le cadre de lois quinquennales et organise-t-il une vaste "concertation" avec les organisations syndicales et profession-
Les premières mesures annoncées sur le plan économique visent à répondre aux sollicitations immédiates du grand patronat : allègement de certaines charges sociales sur les bas salaires, baisse des taux d'intérêt afin de donner de nouvelles marges aux entreprises, aide à la formation professionnelle et à l'apprentissage... Ménager son extrême droite
Les nouveaux gouvernants doivent toutefois éviter de "décevoir" les secteurs les plus réactionnaires de leur électorat, soumis à la forte pression du Front national (FN). C'est dans ce cadre qu'ils compensent leur prudence sur le plan économique et social par une attitude répressive et brutale en matière de sécurité publique ou d'immigration. Sous l'égide de Charles Pasqua, qui était déjà ministre de l'Intérieur entre 1986 et 1988, sont d'ores et déjà annoncées des mesures destinées à lutter contre le droit des familles immigrées au regroupement, à renforcer les contrôles policiers et à intensifier les expulsions d'étrangers "clandestins". Les retombées de cette orientation sécuritaire ne se sont pas faites attendre. La police, noyautée par des réseaux fascisants et soumise à la pression des discours racistes, s'est sentie dégagée de toute contrainte. Un mois après la victoire de la droite, on ne compte pas moins de six "bavures" ayant entraîné la mort de jeunes, issus de l'immigration pour la plupart.
De même, se prépare une réforme du Code de la nationalité qui représentera une attaque sans précédent contre un acquis vieux de plus de deux siècles. Jusqu'alors, les jeunes issus de l'immigration mais nés sur le sol français acquéraient automatiquement la nationalité française. Selon les termes du projet de loi qui sera prochainement soumis à l'Assemblée nationale, ils devront désormais souscrire à une procédure volontaire pour obtenir la nationalité française. Ce qui introduit une discrimination scandaleuse entre les jeunes, en fonction de leur origine.
Il n'est pas certain que Balladur puisse très longtemps suivre sa tactique actuelle. Du fait de l'affaiblissement des positions du capitalisme français dans une économie mondiale en pleine tourmente, les pressions de divers secteurs de la bourgeoisie vont s'intensifier pour amener le gouvernement à s'en prendre, plus rapidement que prévu, aux conditions de vie et de travail du plus grand nombre. Dans le même temps, le débat va reprendre, au sein de la classe dominante, sur la construction euro-
Nombre de patrons français proposent ainsi d'en revenir à une politique protectionniste, au niveau de l'Europe ou de l'Hexagone. Ils trouvent insupportable l'exacerbation de la concurrence internationale consécutive à la récession. Pour le nouveau gouvernement, le premier test portera sur la ratification du "compromis de Washington", signé en novembre 1992 par les négociateurs de la CEE et auquel l'ancien Premier ministre, Bérégovoy, s'était verbalement opposé. Grâce à un artifice de procédure, aucun vote n'était intervenu au dernier sommet européen et la crise de la construction européenne avait été évitée. Balladur se retrouve aujourd'hui écartelé entre la pression des agriculteurs - qui subiraient durement l'application du "compromis de Washington", la mise en jachère de certaines terres et la diminution des subventions aux producteurs d'oléagineux - et la nécessité de préserver l'axe franco-allemand, colonne vertébrale de la Communauté. Reste que le retour à une politique protectionniste peut s'avérer d'autant plus nécessaire que des firmes comme IBM ou Ford envisagent aujourd'hui de fermer des entreprises installées en Europe, provoquant la suppression de milliers d'emplois.
Suivre la Bundesbank
La nouvelle majorité devra, en outre, se confronter à la réforme du système monétaire européen. Ses mécanismes obligent la Banque de France à suivre la politique de la Bundesbank. Faute de quoi, le franc devrait dévaluer. C'est ce qui contraint l'économie française à vivre avec de forts taux d'intérêt à court terme alors que, dans le même temps, les Etats-Unis baisse les leurs. L'Allemagne n'obéissant qu'à des considérants d'ordre intérieur, ce sont donc les bases mêmes de la coopération entre les principales bourgeoisies du Vieux Continent qui se retrouvent sur la sellette. Ici apparaît un second facteur de crise de la construction de l'Europe capita-
liste. Au sein de la droite, et tout particulièrement dans l'aile nationaliste et populiste du RPR (1), des voix s'élèvent pour que le franc décroche du mark et que puissent, dans la foulée, diminuer les taux d'intérêt à court terme.
On le voit, c'est bien la perspective libérale sous-tendant le traité d'unification européenne qui est menacée. Même si la droite conserve, dans son programme, l'idée de l'indépendance de la Banque de France par rapport au pouvoir politique, ce qui aurait d'ailleurs pour effet de renforcer sa dépendance envers les marchés monétaires et financiers et donc... la Bundesbank. A gauche, la décomposition
Le PS, tel qu'il existait depuis son congrès d'Epinay, a vécu. Son comité directeur des 3 et 4 avril a débouché sur une implosion, l'ancien premier secrétaire, Fabius, étant mis en minorité par une coalition de courants regroupés derrière Rocard. Depuis longtemps considéré comme le candidat "virtuel" des socialistes à la succession de Mitterrand, celui-ci est aussi contesté par une bonne partie des caciques du PS. Non qu'il défende une orientation en rupture avec la politique qui mena au désastre électoral de mars dernier. Il plaide même, depuis des années, en faveur d'un aggiornamento par lequel la social-démocratie française consacrerait publiquement son ralliement au libéralis-
Mais il entend en tirer les conséquences et œuvrer au dépassement du PS, qui romprait ses ultimes attaches à la tradition social-démocrate et au mouvement ouvrier organisé. En d'autres termes, il souhaite sa transformation en un parti démocrate à l'américaine. Durant la campagne électorale, à l'occasion d'un discours qui fit grand bruit, il en appelait à un "big bang" destiné à permettre à une telle formation de s'étendre des écologistes à la droite centriste, en passant par les commu-
Qu'adviendra-t-il de ce projet ? Il est encore trop tôt pour le dire. Simplement, Rocard a gagné la première manche en prenant à la hussarde le contrôle du PS, en ralliant à lui une majorité de courants ou de fédérations et en annonçant la tenue "d'états-généraux" pour le mois de juillet. Il peut, de ce fait, apparaître sous les traits de l'homme qui "reconstruit" la gauche après le naufrage. Mais il doit encore triompher de nombreux obstacles. D'abord, la mutation risque de se résumer à un changement de sigle, dans la mesure où il n'existe guère d'alliés prêts à se lancer dans l'aventure en compagnie d'un PS qui vient d'essuyer une telle défaite électorale. Ensuite, en s'assurant à la hussarde le contrôle du parti, Rocard n'a pas renforcé son crédit dans l'opinion. Il doit même, à l'intérieur de la mouvance socialiste, affronter l'hostilité du courant de Laurent Fabius - lequel contrôle notamment la majorité des groupes parlementaires du Sénat et de l'Assemblée nationale - et du président de la République qui encourage discrètement Delors à faire acte de candidature à la prochaine élection présidentielle. S'il se produit, l'affrontement entre les deux hommes ne reflètera nullement des choix opposés de politiques.
Epinay, suite et fin
Il y a, en effet, belle lurette que Delors fustige l'"archaïsme" du clivage entre la gauche et la droite, ne faisant nul mystère de sa volonté de rallier à lui tous les partisans de l'Europe de Maastricht, à commencer par la démocratie chrétienne dont il est issu. En attendant les échéances décisives, il est fort probable que la décomposition du PS engendrera la formation d'une kyrielle de clubs, cercles et courants de
Dans ces batailles de notables et d'appareils rivaux, les militants socialistes ne trouveront pas la moindre réponse à leurs questions. C'est ce qui a d'ailleurs amené l'un des courants historiques du PS à entériner sa rupture. Au soir du second tour des élections législatives, son leader, Jean-Pierre Chevènement, avait constaté : « Les Français n'ont pas condamné les socialistes parce qu'ils étaient socialistes, mais parce qu'ils ne l'étaient plus ».
Après le comité directeur, il a entériné la mort du parti d'Epinay : « Ce n'est même plus une vieille maison, c'est une maison en ruines. Il est trop tard pour la
Fustigeant la transformation du PS en « un parti de l'establishment au service d'un projet néolibéral où la droite dite centriste pourra se retrouver », il s'est lancé dans la construction de sa propre formation, le Mouvement des citoyens. Alliant une critique de gauche de la gestion gouvernementale passée (ce qui l'avait amené à s'opposer à la guerre du Golfe puis à mener campagne pour le "non" au référendum de ratification des accords de Maastricht) à des tendances nationalistes prononcées, ce nouveau groupement va désormais devoir préciser sa stratégie et ses orientations fondamen-
Poursuivra-t-il son évolution vers la gauche et deviendra-t-il une composante de la reconstruction d'une gauche authentique ? Accentuera-t-il son cours nationaliste, allant jusqu'à tendre la main aux gaullistes ou aux secteurs protectionnistes du RPR ? Choisira-t-il d'affirmer son identité particulière en préparant la candidature de son chef de file à la prochaine élection présidentielle ? Son avenir dépendra de la réponse qu'il donnera à ces ques-
Le PC n'offre pas la moindre réponse crédible à la crise ouverte du PS. Bien sûr, il peut encore occuper un petit espace politique et apparaître à certaines fractions du mouvement ouvrier comme un pôle de résistance à la décomposition de la gauche ou aux offensives réactionnaires. Mais la
1) Cette aile, représentée par Pasqua et Seguin, a mené campagne pour le "non" au référendum de ratification des accords de Maastricht.
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sclérose de son appareil le paralyse. Dans ses déclarations, Marchais exhorte bien
"au renouvellement des pratiques".
Mais cela ne trouve d'autre concrétisation que l'appel à s'unir autour du seul
PCF et de ses élus à l'Assemblée nationale. Seule une rupture ouverte avec son passé stalinien, un changement de direction et la modification radicale de son régime interne pourraient redorer son blason.
Il est peu probable qu'il s'engage dans une telle voie.
Dans ces conditions, sa crise va se poursuivre, le bloc dirigeant ne possédant plus guère de moyens de s'opposer aux tendances centrifuges qui se manifestent à travers la volonté de divers secteurs (les élus municipaux et les cadres des organisations de masse notamment) de mener leur propre politique. Il ne faut toutefois pas s'attendre à des développements spectaculaires de ce côté-là, le courant "refondateur"
de Fiterman oscillant continuellement entre des déclarations d'intention sur la construction d'une nouvelle force et une pratique tournée, pour l'essentiel, vers l'intérieur du parti.
Du côté des écolos
Quant aux écologistes, ils entrent à présent dans une phase de redéfinition de leur stratégie.
C'est chez les Verts que cela peut entraîner quelques consépositives.
Leurs quences déboires électoraux, la nouvelle situation politique et, désormais, l'ampleur de la majorité de droite à l'Assemblée nationale mettent, en effet, en porte-à-faux leur refus traditionnel de se situer à gauche. L'absence de dynamique électorale de
I'"Entente des écologistes" les contraint à s'interroger sur la validité de l'alliance avec GE. Cela provoque un début de reclassements dans la direction, mais la confusion continue à prédominer
A une large échelle, la nécessité de reconstruire une gauche véritable apparaît comme le principal enseignement de la situation. La combinaison du fiasco socialdémocrate et des retombées de la dislocation du système stalinien, dans un contexte de crise économique mondiale et de mutation du salariat, ont affaibli les liens entre les directions traditionnelles du mouvement ouvrier et le monde du travail.
Cela ouvre de nouvelles perspectives à gauche, pour faire du neuf, pour construire une force nouvelle de résistance et de transformation sociale.
Il faudra cependant, avant d'y parvenir, opérer des choix décisifs. Deux projets inconciliables vont s'affronter. L'un, qu'il soit porté par Rocard ou Delors, entérinera la résignation devant le modèle capitaliste dominant. L'autre consistera à rompre radicalement avec la logique libérale et à construire un parti qui réponde à l'aspiration des travailleurs, des chômeurs et des jeunes. Toutes les composantes de la gauche critique comme du mouvement écologiste se retrouvent désormais à la croisée des chemins.
Avant les élections, plusieurs courants issus de la crise du PS et du PCF avaient, en compagnie de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section française de la IV ème Internationale), signé un "Engagement pour changer à gauche" Plus qu'un accord électoral, ce document représentait un constat de convergences sur des valeurs et des objectifs essentiels. Il permit, en particulier de présenter quelques candidatures unitaires, d'éviter la multiplication de situations de concurrence au plan local et d'organiser une quinzaine de meetings communs. Mais l'appel de Rocard au "big bang" n'alla pas sans provoquer des hésitations et des contradictions chez certaines ses composantes. De même, la gauche écologiste (le courant "pluriel" des Verts) est-elle à présent polarisée entre les tenants d'une insertion dans les processus de recomposition à gauche du PS et du PCF et ceux qui développent une approche positive des opérations naissantes dans la mouvance social-démocrate.
A l'évidence, la clarification prendra du temps. Car ces débuts de reclassement interviennent dans une phase de recul du mouvement ouvrier, de dégradation considérable des rapports de forces.
Signes prometteurs
C'est sur la base d'un nouveau cycle historique, combinant luttes sociales et affirmation d'un projet de transformation radicale de la société que pourra s'opérer une véritable recomposition. A cet égard, quelques conflits en cours comme le succès de certaines manifestations syndicales
(50 000 personnes avec la CGT pour défendre des syndicalistes de Manufrance poursuivis en justice, 20 000 avec la CFDT et FO dans le cadre d'une démonstration de la Confédération européenne des syndicats) constituent des signes positifs.
Mais, dans un premier temps au moins, il se produira une inévitable désynchronisation entre les mouvements sociaux et les réorganisations politiques à gauche. Les explosions sociales - qui se dessinent au travers des manifestations violentes de marins-pêcheurs et d'agriculteurs ou encore le soulèvement de certaines banlieues) risquent de ne pas se reconnaître dans telle ou telle représentation politique.
Il appartient aux révolutionnaires de savoir simultanément stimuler les mobilisations populaires, favoriser leur caractère unitaire et encourager les processus de débat et de réorganisation au plan politique ou syndical. Des événements majeurs, des actes fondateurs seront sans doute nécessaires pour transcender des différences liées au passé ou à des divergences politiques et stratégiques.
C'est consciente de ces difficultés, mais convaincue qu'il n'existe pas d'autre voie pour reconstruire une perspective de combat et d'émancipation, que la LCR entend se construire. En développant des fronts de résistance sociale aux attaques de la droite ou des possédants et en cherchant, à travers une démarche unitaire résolue, à poser les jalons d'une nouvelle force politique.
Paris, 28 avril 1993