Les historiens parleront des années 80 comme de la décennie néolibérale, qui a vu le conservatisme le plus extrême, le recul de la culture, de la création artistique et des libertés politiques. Ils en ont concluront que cet échec tenait à ce que le libéralisme n'avait pas été capable de sortir le capitalisme de la crise. Bien au contraire, la radicalité avec laquelle s'est imposé le libéralisme économique a créé de nouveaux problèmes qui l'ont mis en situation délicate. Jesus ALBARRACIN
Yes facteurs qui ont déclenché la crise économique sont multiples, mais le plus important et celui qui les résume est le déclin à long terme du taux de profit qui a commencé au début des années 70. Il s'agit donc de ce que les économistes officiels appellent "crise de l'offre", ou, comme disait Marx, une crise déterminée par le fait que la "bourgeoisie est trop faible"
Pour la dépasser, la stratégie du capital consiste à créer les conditions de hausse du taux de profit qui passent par des politiques d'austérité et des plans d'ajustement : réduction des salaires réels, précarisation de l'emploi, remise en cause de l'Etat-providence, augmentation de la productivité se répercutant au niveau de l'emploi, politiques monétaires et financières restrictives, restructuration de l'appareil productif pour en éliminer la capacité productive oisive, etc. En d'autres termes, seul le capital peut dépasser la crise aux dépens des conditions de vie et de travail des travailleurs, et, en ce sens, il est impossible de mettre en œuvre une politique économique au service des travailleurs et permettant au capital de surmonter la crise.
L'internationalisation du capital et l'ampleur de la crise excluent les solutions nationales, et imposent une élévation du taux de profit dans une partie substantielle du monde capitaliste. Elles expliquent le caractère général des politiques d'austérité et d'ajustement et la surexploitation particulière du tiers-monde. Mais la situation actuelle du capitalisme tient à d'autres facteurs économiques : la crise du système monétaire international, la perte de l'hégémonie américaine, l'accentuation de la concurrence inter-impérialiste entre les trois blocs : USA, Japon et CEE, l'ouverture de marchés potentiels dans les pays de l'Est, avec la crise du "socialisme réel". Tous ces faits font qu'à l'opposition capital-travail se superposent d'autres conflits, importants politiquement certes, mais qui n'éliminent en rien le caractère de classe de la sortie de la crise économique.
Le libéralisme en vogue
Depuis le début de la crise, l'idéologie keynésienne, qui a sous-tendu la politique économique pendant la période d'expansion postérieure à la seconde guerre mondiale, a perdu du terrain au bénéfice du libéralisme économique, qui apparaissait à la classe dirigeante comme le meilleur moyen d'atteindre les objectifs de la politique d'austérité.
En premier lieu, les tenants du libéralisme essaient de présenter la crise comme le résultat des restrictions mises à la liberté du marché. Il ne faudrait pas aller chercher la cause de la crise dans un prétendu affaiblissement de la demande ou dans le déclin du taux de profit, mais dans un
Eco "choc de l'offre" qui aurait affecté négativement les conditions qui déterminent la production : les hausses successives des prix du pétrole. La crise aurait moins duré si les travailleurs avaient accepté des salaires inférieurs, la perte provisoire de leurs emplois, le changement de leurs conditions de travail, et en général, les mesures stabilisatrices. En d'autres termes, si on avait permis au marché d'œuvrer en toute liberté, on serait déjà sortis de la crise. La politique économique et sociale des gouvernements des pays industriels devrait prendre note que le marché est le seul à contribuer à la sortie de la crise et ils se devraient donc d'accentuer la dérégulation de l'économie. Il s'agit donc, de laisser agir la crise pour permettre de restructurer la production et de parvenir à rattraper le taux de profit en dévalorisant la force de travail.
Par ailleurs, le capital a besoin que régresse l'Etat-providence. La crise économique est marquée par une croissance générale du déficit public, mais c'est un phénomène qui rend difficile la sortie de la crise. L'augmentation du taux de profit du début de la phase d'expansion du capitalisme tardif, consécutive à la seconde guerre mondiale, a permis, grâce à des ressources suffisantes, une augmentation des dépenses d'Etat et la consécration de l'Etat-providence, la couverture d'une partie substantielle des dépenses d'Etat par les impôts. Mais le taux de profit a baissé et
NOMIE son rattrapage requiert une augmentation du taux d'exploitation. On peut y arriver en réduisant les salaires réels, mais aussi en agissant sur les salaires indirects (enseignement, santé) et différés (pensions). En outre, le rattrapage des bénéfices capitalistes exige une réduction des impôts sur les bénéfices, qui aggrave le déficit public.
Il y a aussi des raisons monétaires. Au cours de la phase actuelle de récession, l'inflation permanente continue de donner le la. Le capital a besoin d'un certain niveau de hausse des prix pour réaliser de la plus-value, mais tous les pays ont intérêt à réduire l'inflation pour que leurs marchandises restent compétitives sur le marché international. Il faut limiter l'augmentation du crédit et des liquidités, mais, plus le déficit du secteur public augmente, et plus la marge se rétrécit pour les crédits au secteur privé. La croissance de ce dernier est une source d'inflation, mais c'est celle qui convient le plus au capital, puisqu'elle atténue les effets de la crise sur les bénéfices et facilite la création de plus-value.
A l'opposé, le déficit public n'aide pas le capital à surmonter la crise, au contraire, puisqu'il constitue un obstacle à l'augmentation du taux de profit, et, est de plus une source d'inflation permanente inopportune. En troisième lieu, la crise du système monétaire international a conforté le projet libéral. Le fonctionnement de l'économie capitaliste dépend de la solidité du dit système, qui est liée à l'existence d'une puissance hégémonique dont la monnaie soit reconnue comme unité de compte, de change et dépôt de valeur.
Chute du "roi dollar"
Ce sont les Etats-Unis et le dollar qui ont joué ce rôle pendant la longue période d'expansion consécutive à la seconde guerre mondiale, mais au début des années des années 60. la tendance à la dévaluation à long terme du dollar, dûe essentiellement aux problèmes structurels de l'économie américaine, a mis fin au primat du dollar et au système de type de change fixe qui avait fonctionné jusqu'alors. Etant donnée la prééminence des conceptions keynésiennes et l'importance conférée au plein emploi, les changes fixes deviennent ajustables quand les économies accusent un déficit structurel de leur balance de paiement.
Dans la Communauté européenne (CE), la crise du système a entraîné l'instabilité des valeurs monétaires, perturbant le fonctionnement du marché commun et heurtant de plein fouet les objectifs économiques de la construction européenne : l'établissement d'un marché unique sur la base d'une monnaie unique. L'objectif de la stabilité des monnaies européennes imposait une convergence des politiques économiques, mais surtout l'aplanissement du terrain pour imposer la monnaie unique élevait le type de changement de catégorie, qui, de variable instrumentable des politiques économiques, devenait un objectif imposant de sacrifier d'autres objectifs, ce qui renforçait la stratégie libérale choisie par les gouvernements pour affronter la crise et imprégnait de libéralisme le processus de la construction euro-
Retour sur les erreurs passées
Ainsi donc, le néolibéralisme économique, à la différence du libéralisme tout court qui a inspiré la bourgeoisie révolutionnaire du 19 ème siècle, a besoin, à la différence de ce dernier, de lois répressives, notamment en matière de sécurité publique, pour pouvoir s'imposer. C'est cette idéologie qui a été adoptée par le capital pour faire tourner la crise économique à son avantage. Mais ce n'est pas l'unique politique possible qui puisse y parvenir : l'austérité et l'ajustement ne sont pas condamnés à être toujours libéraux et pourraient bien cesser de l'être
Jusqu'à la crise des années 30, l'économie néoclassique, au centre du libéralisme économique, a été hégémonique au sein de la bourgeoisie. Le marché étant l'institution parfaite par excellence, il garantissait que toute augmentation de la production se traduise par une augmentation équivalente de la demande qui épongerait la première. Comme l'ont dit von Misses et von Hayek en 1929, il ne saurait y avoir dépression si la concurrence fonctionne sans entraves.
La structure néoclassique s'est basée sur le présupposé que le plein emploi était intrinsèque au système économique, que toute baisse serait conjoncturelle et que l'économie générerait d'elle-même les remèdes nécessaires pour revenir à la normale. Des crises périodiques auraient pour rôle d'adapter la capacité de production au pouvoir d'achat existant. En faisant couler les entreprises les moins productives ou les plus désuètes, elles provoqueraient une augmentation de la productivité du travail et, en conséquence, créraient les conditions d'une nouveau redressement. Il suffirait de laisser agir les forces libres du marché pour que l'économie s'assainisse à long terme.
Mais tout cela était fort éloigné de la réalité des années 30 : le chômage atteignait des dimensions inhabituelles, la capacité productive oisive était la norme et rien n'indiquait que cette situation allait se corriger d'elle-même. Les capitalistes ont donné la priorité à ces menaces par rapport aux principes du non assainissement de l'appareil productif et de la stabilité monétaire. Les groupes les plus importants du capital et les gouvernements des principaux pays ont opté pour un changement de la politique économique comme moyen d'enrayer les effets de la crise. La "révolution keynésienne" et le changement du rôle de l'Etat dans la gestion de l'économie qu'elle a entraîné, n'ont été que l'expression idéologique consciente de ce changement de priorités par une partie de la classe dirigeante.
Depuis lors, l'Etat a joué un rôle de premier plan dans le fonctionnement de l'économie capitaliste, l'idéologie keynésienne a été dominante et les gouvernements ont utilisé ses recettes dans le double but de maintenir la demande effective et d'éviter les crises, et d'étendre les dépenses publiques à caractère social pour intégrer les revendications de la classe ouvrière. C'est ce qu'on a appelé l'Etat-providence.
La situation actuelle est-elle identique à celle des années 30 ? Au bout de deux décennies de crise, la politique néo-libérale est toujours incapable de créer les conditions nécessaires de son dépassement — bien que le taux de profit ait été redressé, il est encore loin des niveaux antérieurs à la crise et qui seraient indispensables pour aborder une nouvelle phase d'expansion de longue durée — et, au contraire, la politique néo-libérale a introduit un élément de demande à la crise actuelle.
Crise de demande additionnelle
Pour les tenants du néo-libéralisme, la crise actuelle serait provoquée par un "choc d'offre" qui a fait baisser le taux de profit, et partant, les investissements, la production et l'emploi. Il est impossible d'appliquer les politiques keynésiennes de demande, car elles entraîneraient des augmentations des prix et non de la production, mais il faut agir sur l'offre.
D'une part, par des mesures tendant à réduire les coûts salariaux et à augmenter les bénéfices, en redistribuant les revenus aux dépens des salaires. Ils soutiennent que si les entrepreneurs réalisent plus de bénéfices, ils investissent d'avantage, ce qui entraîne une hausse de la productivité, et, partant, de l'emploi, et une remise en marche de l'économie. De l'autre, en réduisant les impôts à charge des entreprises et des revenus élevés, donc, de ceux qui ont la plus grande capacité d'épargne. L'épargne augmenterait, ce qui ferait bais-
ser les taux d'intérêt, avec un effet bénéfique sur les investissements et l'emploi. Dans le fond, ils soutiennent qu'on ne sort pas de la crise parce que les riches ne sont pas assez riches, parce que les pauvres ne se laissent pas exploiter comme il faudrait, mais une telle politique tend à plonger les économies dans la récession.
Dans les économies capitalistes, les salaires jouent un rôle contradictoire : ils sont une partie du coût de production, en ce sens que leur réduction a un impact positif sur les bénéfices, mais la consommation liée aux salaires est un des éléments les plus importants de la demande ajoutée, en ce sens qu'une diminution des salaires peut affecter négativement les bénéfices. L'économie capitaliste se meut donc sur le "fil du rasoir" : les salaires ne peuvent être ni trop hauts, parce que les bénéfices seraient faibles, ni trop bas, parce que la demande effective serait insuffisante. La CE peut servir à illustrer ce qui s'est passé. La nature de "crise de l'offre" y est manifeste : la croissance de la productivité est passée de cotes de l'ordre de 4,5 % par an, dans les années 60, à 2,5 % dans les années 80.
Vases communiquants
La sortie d'une crise de longue durée exige un redressement de la croissance de la productivité, donc une augmentation des bénéfices qui induise une accumulation soutenue, etc. Pour y parvenir, la politique économique néo-libérale a provoqué une baisse plus nette des salaires réels que celle de la productivité, mais c'est un cercle vicieux, car cela a ajouté l'élément demande à la crise. Pendant la seconde moitié des années 80, les revenus provenant de la spéculation ont fait croître la consommation non liée aux salaires en maintenant la demande, mais il ne pouvait s'agir d'une solution à long terme.
Si les néo-libéraux veulent élever les bénéfices aux dépens des salaires, ils doivent trouver aussi un autre élément de demande qui offre une substitution à la réduction de la consommation des salariés. Il ne peut s'agir des dépenses sociales, car il faut réduire le déficit public et le rôle de l'Etat dans l'économie ; il ne reste donc que les investissements. Comme on l'a dit, ils attendent que les investissements augmentent suite à la hausse des profits et à la réduction des taux d'intérêts qu'entraîneront les réductions fiscales. Cette attente sera vaine. D'une part, parce que la politique fiscale régressive ne s'est pas traduite par une baisse significative des taux d'intérêt réels, qui sont les stimulants des
Une politique de ce type peut provoquer une augmentation de l'épargne personnelle, dans la mesure où la propension à l'épargne des hauts revenus est supérieure, mais l'épargne personnelle est un élément si insignifiant de l'épargne totale dans l'économie que les effets potentiels sur le taux d'intérêt d'une politique fiscale régressive seront très réduits.
Fiscalité et épargne
En 1992, selon European Economy, les taux d'intérêt à court terme étaient de 6,1 points au-dessus de la réduction des effets de l'inflation du PIB dans la Communauté européenne, 3,3 points aux EtatsUnis et 5,5 points au Japon. Cette situation peut être comparée à celle de 1972, juste avant la crise du pétrole, moment où les taux d'intérêt réels étaient négatifs : - 1 % dans la communauté européenne, - 0,5 % aux Etats-Unis et - 0,5 % au Japon. Cette hausse des taux d'intérêt réels est liée à la politique monétaire restrictive, mais aussi à l'échec de la politique d'offre.
D'autre part, quand bien même les profits auraient augmenté et les taux d'intérêt réels auraient baissé, les investissements dépendent de beaucoup d'autres facteurs : croissance de la demande agrégée, attentes du patronat, etc. Une augmentation des profits ou une baisse du taux d'intérêt n'entraînent pas automatiquement le décollement des investissements et, sûrement pas dans les conditions actuelles de crise économique et de réduction de la demande agrégée créée par la politique d'offre. Comme disent les keynésiens, « on peut mener un cheval au bord de l'eau, mais on ne peut l'obliger à boire ».
Les restrictions monétaires proposées par les néo-libéraux tendent à travailler dans la même direction. En synthèse, les tenants du "monétarisme" soutiennent que l'expansion des variables monétaires n'a pratiquement aucun effet positif sur la production, parce que cette dernière dépend de facteurs réels, et non pas monétaires. Au contraire, étant donné que les coûts salariaux sont les principaux déterminants des prix, seule une expansion monétaire pourrait améliorer les conditions pour que les entrepreneurs puissent transmettre plus facilement les hausses salariales aux prix, tant elle aurait de conséquences inflationnistes. Il faut, donc, une politique monétaire restrictive qui génère une "discipline" dans la production et l'emploi, parce que c'est le seul moyen de contrôler les coûts de production. Cependant, une politique monétaire restrictive peut étrangler l'économie, en provoquant une hausse des taux d'intérêt qui aurait un effet négatif sur les investissements, produirait un affaissement des perspectives etc, mais une politique monétaire expansive ne pourrait à elle seule sortir l'économie de la récession, car une fois que la demande additionnelle a chuté, que les perspectives se sont effondrées, etc, une baisse des taux d'intérêt n'induira pas un redressement des investissements, car ceux-ci dépendent d'autres
L'aggravation de la crise
Comme l'a dit Galbraith, avec une corde on peut tirer un meuble, mais on ne peut le pousser. Le résultat est que le monétarisme, dans son acharnement à parvenir à la stabilité des prix à tout prix, tend à créer des crises de demande supplémentaire. Ainsi donc, la politique fiscale régressive et la redistribution de la rente en faveur des bénéfices peuvent faire que les riches vivent mieux, ce qui n'est pas peu
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Huithi
pour les néolibéraux, mais ne peut sortir l'économie de la crise de longue durée où sont plongés les pays industriels. Bien au contraire, dans son acharnement à solutionner la "crise de l'offre" en élevant la marge bénéficiaire, le néo-libéralisme a ajouté une "crise de la demande"
Au long des années 80, l'économie occidentale a enregistré une expansion cyclique d'une certaine importance qui a pris fin il y a longtemps. Les Etats-Unis et le Royaume Uni sont entrés dans la récession il y a plus de deux ans, avant la guerre du Golfe, tandis que, au Japon et dans le reste de l'Europe, l'activité économique accusait un net ralentissement.
Maintenant, le Japon et l'Allemagne connaissent à leur tour des taux négatifs de croissance du PIB et le spectre de la récession hante le vieux continent. En 1988, point culminant du dernier cycle d'expansion, le PIB conjoint de la Communauté européenne a grimpé à des taux supérieurs à 4 % ; l'an dernier, il n'a enregistré que 1,1 % et aucun organisme officiel ne prévoit qu'on puisse atteindre ce chiffre en 1992.
De mal en pis
Le Royaume-Uni n'est toujours pas sorti de la récession malgré les efforts de réactivation du gouvernement consécutifs à la sortie de la livre du SME en septembre dernier ; l'Allemagne, dont le PIB a baissé de 0,5 % le trimestre dernier, s'enfonce inexorablement dans la récession, et dans le reste de la communauté, l'activité économique s'affaiblit, les problèmes économiques et sociaux s'aggravent (le chômage augmente dans tous les pays) et aucune perspective ne se dégage.
Ceci a contribué à faire du chômage un problème insoluble. Actuellement, il touche 7,5 % de la population active de l'OCDE, ce qui signifie que, selon les données officielles de cet organisme, plus de 30 millions de personnes sont touchées dans les pays industrialisés. Or, le volume de chômage réel est supérieur. La majorité des organismes internationaux reconnaissent que les statistiques officielles ne prennent pas en compte le chômage invisibilisé, les personnes qui ne se sont pas inscrites parce qu'elles ne cherchent pas activement un emploi, persuadées de ne pas en trouver, mais qui se réintègrent rapidement au marché du travail quand il y a un redressement économique.
Dans le cas de la CE, le chômage s'élève actuellement à 9,6 % de la population active, soit quinze millions de personnes environ. Si sa croissance a été intense ces deux dernières années (plus d'un million et demi de personnes), le pire est à venir : les économies continuent de s'enfoncer dans la récession et le Traité de Maastricht empêche une politique effective de lutte contre le chômage. On pronostique pour 1993 un taux de 10,8 %, mais n'oublions pas que les organismes officiels ont tendance à se tromper sur cette question. Derrière la récession actuelle, il y a un élément important de crise de demande. provoquée par plus de dix ans de politique néo-libérale.
Les gouvernements les plus libéraux continuent d'insister sur la nécessité d'étrangler l'économie, mais cela suppose de jeter de l'huile sur le feu de la récession qui peut devenir catastrophique, parce que personne ne fait rien pour l'éviter. En ce sens, la gravité de la récession combinée à l'instabilité financière internationale commence à rappeller la situation des années 30. Est-ce étrange que le libéralisme ait commencé à reculer ?
Le taux de profit n'a été rattrapé suffisamment dans aucun pays industriel : le capital a besoin d'appliquer des politiques d'austérité. Mais le libéralisme a échoué parce qu'il n'a pas trouvé de solutions aux problèmes structurels et qu'il peut aggraver considérablement les problèmes conjoncturels : instabilité financière et accentuation de la crise dûe à la faiblesse de la demande.
Cependant, l'échec du néolibéralisme n'entraînera pas pour autant de modification de la politique économique des gouvernements occidentaux. La situation est beaucoup plus contradictoire. D'un côté, la victoire de Clinton annonce une politique plus expansive aux Etats-Unis et on peut s'attendre à ce que des éléments de "politiques de demande" au Japon et au Royaume-Uni continueront d'œuvrer, de façon contradictoire, mais qui indiqueront qu'il y a des secteurs capitalistes significatifs qui ne croient plus que les politiques de marché, poussées à l'extrême, puissent leur servir pour dépasser la crise.
Le boulet de Maastricht
Par ailleurs, l'Europe est incapable de lutter contre la récession à cause de Maastricht, parce que les conditions de convergences requises pour instaurer la monnaie unique tendent à œuvrer dans le sens d'un exige une politique restrictive - maintien de taux d'intérêt élevés, politique monétaire rigoureuse, etc — et la réduction des déficits publics implique de diminuer les dépenses publiques et d'augmenter les recettes, ce qui suppose un impact négatif considérable sur la demande additionnelle. Le sommet d'Edimbourg a montré que l'Europe communautaire est toujours sous l'influence de la politique ultralibérale de la Bundesbank, ce qui signifie deux choses : que la récession sera terrible, parce qu'il sera très tard pour réagir et que les attaques contre l'Etat-providence continueront.
Maastricht est un obstacle au dénouement de la crise économique et c'est une des clés pour comprendre les divergences au sein de la Communauté. L'Allemagne applique une politique de taux d'intérêt élevés pour financer l'unification, est toujours obsédée par la stabilité monétaire et tente d'imposer ce critère à toute l'Europe, mais les effets sociaux de la récession, alarmants sur tout le continent, encouragent les solutions par pays, qui remettent inévitablement en question la politique ultra-libérale actuelle et aiguisent les divergences autour de la construction européenne voulue par Maastricht.
Le crépuscule du néolibéralisme
Ainsi donc, le néolibéralisme a échoué à l'issue de plus d'une décennie de domination sur le monde. D'une part, dans la majorité des pays industriels, le néolibéralisme est parvenu à imposer un certain recul en matière de salaires et de conditions de vie et de travail des travailleurs et à restructurer un peu l'appareil productif, mais ce qui a été obtenu n'est pas suffisant pour que le capital surmonte l'actuelle phase récessive de longue durée. Pour utiliser une comparaison, le capital a parcouru quelques centaines de mètres quand, pour sortir de la crise, il aurait dû avoir franchi des kilomètres. En d'autres termes. le néolibéralisme n'a pas trouvé de solution à la "crise d'offre" qui a commencé au début des années 70.
D'autre part, le néolibéralisme a créé de nouveaux problèmes. La majorité des pays industriels sont victimes d'une récession généralisée où se combinent "crise de l'offre", caractéristique de la phase actuelle récessive de longue durée, et une "crise de demande" résultant de plus de dix années de politique néolibérale. Si on y rattache l'instabilité financière au niveau mondial, le résultat est que, comme on l'a dit, la situation tend à ressembler dangereusement à celle des années 30.
Malgré sa faillite évidente, le néolibéralisme est toujours l'idéologie dominante de l'immense majorité des gouvernements européens et les politiques expansives rencontrent des difficultés sérieuses. Mais cela ne pourra durer car si on continue avec les recette néo-libérales, l'aggravation de la crise est assurée d'atteindre des seuils socialement dangereux.
Est-ce que ceci veut dire qu'on va
assister à un nouvel essor des politiques keynésiennes qui ont sous-tendu l'émergence de l'Etat-providence avant la crise économique ? D'une part, tôt ou tard les gouvernements devront appliquer des politiques de type keynésien s'ils veulent lutter contre l'élément nouveau que constitue la "crise de demande", s'ils veulent éviter le développement de la crise.
Mais, de l'autre, on ne peut s'attendre à un nouvel essor de l'Etat-providence qui irait à l'encontre de la "crise de l'offre", dans les conditions actuelles, une telle politique aurait un impact négatif sur le taux de profit.
Keynésianisme sui generis ?
Les solutions sont nombreuses. On peut assister à un keynésianisme sui generis — une combinaison de politique de demande, pour pallier à la crise, et de politique d'offre, pour élever le taux de profit - qui démontrerait que la politique d'austérité n'est pas forcément libérale. Ou, comme le proposent quelques keynésiens, comme Lester Thurow, on peut exhumer Keynes pendant deux ou trois ans, jusqu'à ce que les économies croissent de nouveau à 4 %, pour l'enterrer à nouveau une fois dépassée la récession actuelle. En tous cas, on ne trouve rien dans les plans de la classe dominante qui rappelle la politique économique et sociale appliquée par la majorité des gouvernements après la seconde guerre mondiale.
La longue nuit néolibérale touche à sa fin, mais la gauche n'a pas de perspectives claires. Dans le contexte actuel de crise économique, une politique économique qui soit réellement de gauche, qui soit au service des travailleurs et qui tende à réduire l'inégalité actuelle, se heurtera à l'opposition farouche du capital, et, par conséquent, il faudrait un changement du rapport de forces pour l'imposer.
Ce n'est pas facile, parce que la gauche sort très affaiblie de la crise économique, de l'offensive libérale, de la crise du "socialisme réel" et de ses propres erreurs. Recouvrer les signes d'identité, qui se sont estompés pendant les dernières années, est pour elle une tâche urgente.
Ceci passe d'une part par la défense des intérêts immédiats des travailleurs - salaires, conditions de travail, emploi, prestations sociales, etc — défense qui, devrait revêtir un caractère plus offensif qu'elle ne l'a fait jusqu'ici. En ce sens, la gauche ne doit pas abandonner la revendication de politiques expansives ou le développement de l'Etat-providence, qui peuvent être bénéfiques pour les travailleurs et auront plus de crédibilité parmi eux.
D'autre part, la gauche doit renforcer son caractère transformateur, en revendiquant une série de mesures qui interpellent le système en profondeur, auxquelles la classe dominante et les gouvernements s'opposeront farouchement, mais qui sont ses signes d'identité.
Entre autres, on peut citer : le rôle de l'Etat appelé à devenir à jouer un rôle correcteur des effets pervers du marché — contrôle des secteurs-clé de l'économie, correction des déséquilibres régionaux, instrument pour la satisfaction des besoins collectifs, création d'emplois, etc — la défense face à l'ultra-libéralisme à l'échelle internationale, qui a érigé la compétitivité en norme suprême de régulation sociale, — restriction des mouvements du capital, élimination du taux de change comme objectif suprême, etc — et la lutte pour une Europe construite sur des bases différentes de celles de Maastricht.
Madrid, 15 mars 1993