Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SUEDE

Un jour, la reprise viendra

· Inprecor n° 369, mai 1993 · p. 23-26 · 2 750 mots

Syndicalisme Économie mondiale

1993, soit 12,3 % de la population active. Les sondages effectués au bout sondages. Cette côte de popularité est le parfait symétrique du plongeon en dessous de 30% qui avait précédé la défaite des sociaux-démocrates

Il y avait un peu plus d'un demi-million de chômeurs en Suède, en avril de 17 mois de gouvernement de la droite révèlent que l'opposition social-démocrate recueille près de 50 % d'avis favorables dans les aux élections générales de septembre 1991.

Dick FORSLUND ourtant, au plus fort d'une

P crise économique sans précédant, la social-démocratie suédoise n'est pas prête à assumer seule la responsabilité du gouvernement. Et ses dirigeants appréhendent les prochaines élections de

1994, qui devraient leur apporter plus de

50 % des voix et une majorité absolue au

Parlement. Le dirigeant social-démocrate,

Ingvar Carlsson a répèté que, quelque soit sa majorité en 1994, son parti essayerait de former un gouvernement de coalition avec les libéraux et/ou le Parti du centre.

Des dirigeants syndicalistes régionaux et des sociaux-démocrates plus politisés ont fortement critiqué ses déclarations.

Mais, il reste un très fort sentiment populaire, cultivé par les médias et basé sur des décennies de collaboration de classes dans le cadre du modèle d'Etat-providence suédois, que « la Suède a besoin de collabo-

Graphique 1 : Le chômage en Suède de 1965 à 1991 (en milliers)

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SUEDE ration ». Le parti conservateur d'extrême droite joue également sur ce thème. Le parti thatchérien qui domine le gouvernement (qui, pour une raison étrange, a reçu le label de "modéré") évoque la possibilité d'inviter les sociaux-démocrates dans une grande coalition.

Néo-libéralisme dévastateur

Le seul point d'achoppement de ce projet est son propre néo-libéralisme et son projet de promulgation de nouvelles lois du travail, qui modifieraient complètement le rapport de forces entre patronat et syndicats. La social-démocratie suédoise ne peut accepter un tel projet surtout quand on sait que 99 % de la bureaucratie syndicale se réclame de ce parti.

En mars 1993, le gouvernement est entré en crise suite à un vote perdu à cause

AMS Oppet 1980 1985 1990 AMS désigne /'ensemble des chômeurs suivant les programmes de formation Oppet, les chômeurs ne suivant pas ce type de programmes du parti de la droite populiste, la Nouvelle démocratie (NyD) ; la social-démocratie a alors mené des négociations secrètes avec les quatre partis de la coalition gouvernementale, pour réduire d'avantage les dépenses gouvernementales afin de résorber le déficit budgétaire.

Ces négociations ont achoppé sur la question de la suppression de l'assurance chômage, et le gouvernement s'est adressé à la NyD, pour voir approuver ses propositions par le Parlement.

Malgré les timides protestations des libéraux, les xénophobes de la NyD sont rentrés renforcés dans les rangs — ce qui était le but de leur manœuvre d'obstruction aux plans du gouvernement.

Quoi qu'il en soit, Ingvar Carlsson continue d'appeler de ses vœux une coalition entre son parti, les libéraux et le Parti du centre, les deux derniers étant actuellement au gouvernement. Au même moment, la direction de la Fédération syndicale suédoise (LO) affirme que la Fédération des employeurs suédois (SAF) doit remettre à l'ordre du jour le modèle suédois et « s'asseoir de l'autre côté de la table » afin de démarrer de véritables négociations sur un nouvel accord — l'ancien a expiré le 1 er avril et les patrons refusent toujours de négocier une convention collective générale. Les grandes manœuvres

Cette croisade pour la restauration du modèle suédois est vouée à l'échec. Les libéraux et le Parti du centre ne veulent pas faire éclater le gouvernement, pour éviter une humiliation à des partis qui ont été mis à mal par la précédente coalition bourgeoise de 1976-82, qui a vu trois crises gouvernementales, à la grande joie du public et

La SAF n'a, dans le même temps, pas l'intention de revenir au modèle suédois en ces temps de grave crise du capitalisme suédois. Au contraire, les patrons espèrent utiliser la crise et la présence d'un gouvernement bourgeois pour établir un nouveau modèle supposant un minimum d'Etat-providence, avec une classe ouvrière fragmentée, privée de mouvement syndical

L'engouement des dirigeants sociaux-démocrates et syndicalistes pour les négociations et leurs appels au gouvernement et

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à la SAF pour éviter la confrontation ont étouffé la pression syndicale pour une grève politique et de nouvelles élections, exprimée par l'appel "Pour la justice", une initiative basée sur les dirigeants de la gauche syndicale au niveau local.

Au départ, ce mouvement a reçu le soutien verbal de la direction nationale du syndicat. Quelques 200 000 travailleurs ont signé une pétition, lancée dans un chantier naval du sud du pays, menaçant d'une grève politique contre les banques et les spéculateurs et appelant à la démission du gouvernement. Des syndicats représentant plus de 300 000 travailleurs ont signé une pétition similaire. Mais les dirigeants syndicaux ont refusé de saisir la balle au bond lorsqu'elle est arrivée dans leur camp et le mouvement s'est étiolé.

Epreuve de force à venir

Mais on ne fera pas l'économie d'une confrontation. Si les directions des gros syndicats ne veulent pas s'affronter au gouvernement, il seront bientôt contraints de combattre la SAF. Reste à savoir si les patrons sont suffisamment unis derrière les principes néo-libéraux pour accepter la vague continue de faillites des petites et moyennes entreprises et un affrontement avec la classe ouvrière qui résulterait d'une dépression brutale.

Il y a des signes d'incertitude dans le camp de la bourgeoisie, et la signature rapide d'une convention collective pour les employées du commerce, qui a vu les médiateurs du gouvernement appuyer les syndicats sur plusieurs points-clé en est peut-être un indice. Certains, au sein du camp patronal, estiment sans doute que la bataille "de principe" contre les conventions collectives et, dans les cas de ces

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1984 employées, contre tout paiement supplémentaire des heures de nuit et de weekend, devrait être ajournée jusqu'à ce que l'économie donne des signes de redresse-

Les patrons ont peut-être cédé dans le cas des employées du commerce réttribuées — qui jouissaient d'un grand soutien dans l'opinion publique;

En tous cas, des signes d'inquiétude quant à l'étranglement de l'activité économique par la politique du gouvernement et du patronat sont apparus dans la presse des affaires : « Nous avons besoin d'une restructuration radicale de toute l'économie, mais il faut d'abord stimuler la relance » pouvait-on lire dans les colonnes de

Veckans Affärer.

Parmi les chômeurs, 4,8 % de la

-ndod lation active suit l'un des nombreux stages

Graphique 3 : Valeur totale des actions sur le marché boursier suédois par rapport au Produit national brut

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Graphique 2 : Liquidités des entreprises suédoises en milliards de couronnes

1986 1988 1990 de formation proposés par le gouvernement (AMS), mais, ce système avait été conçu pour un taux de chômage de l'ordre de 3 à 4 %. De plus, en tant que branche du secteur public, les AMS sont contraintes de réduire leur budget. Déjà 35 % des ouvriers industriels sont au chômage et les réductions budgétaires dans le secteur public annoncent de nouveaux licenciements. (Graphique 1) Politique de "dégraissage"

La politique de dégraissage du secteur public et de réduction des salaires réels, initiée dans les années 80, sous la précédente coalition bourgeoise, arrivée au pouvoir en 1976, a été perpétuée par les sociaux-démocrates à leur retour au gouvernement entre 1982 et 1991, et atteint actuellement un niveau jamais vu.

Mais l'augmentation des profits n'a pas débouché sur la hausse des investissements attendue. Au lieu de cela, des centaines de milliards de couronnes ont été dépensées dans l'achat d'actions en bourse et de biens immobiliers, faisant grimper les prix en spirale et générant une demande toujours plus grande (Graphique 2).

Les banques ont coopéré avec enthousiasme, prêtant de l'argent à profusion et alimentant la spirale. Entre 1982 et 1990, le Produit national brut (PNB) suédois a augmenté de 20 %, tandis que la part du marché des actions des compagnies immobilières augmentait, elle, de 800 % (Graphique 3).

Les spéculateurs immobiliers et les banques ont continué à emprunter et à prêter de l'argent dans l'espoir que la spirale se perpétuerait indéfiniment. En 1988, le gouvernement social-démocrate a supprimé les restrictions sur les prêts bancaires,

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Graphique XX : Spéculation et crise (production industrielle pour 1990-

92 comparée avec l'indice d'activité de la bourse pour la même période

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Dans les pays de l'OCDE, il y a une forte corrélation entre l'augmentation de l'indice boursier et la gravité de la recession économique. Seuls trois pays diffèrent d'un modèle dont la Suède donne l'exemple frappant.

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A - Valeurs additionnées de la balance commerciale, de la balance des services, des transferts de /'Etat et des investissements dans les pays du Tiers-monde.

B — La somme ci-dessus moins la valeur de la "balance du capital"

des capitalistes suédois sur les marchés immobiliers de Londres et Bruxelles.

éliminant ainsi les derniers obstacles à la frénésie spéculatrice. Dans certains cas, la base de calcul d'un prêt bancaire accordé à un propriétaire immobilier pouvait être non pas 50, 60 ou 80 % de sa valeur présente, mais pouvait aller jusqu'à 100 % de la valeur estimée des biens... l'année suivante ! Le nettoyage qui a suivi a révélé des cas de pure illégalité ou des prêts accordés tellement rapidement qu'ils n'étaient pas dûment enregistrés. Les pertes des banques suédoises liées aux crédits s'élevaient à plus de 70 milliards de couronnes póur l'année 1992, soit une

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Graphique 4 : Balance commerciale suédoise (en milliards de couronnes)

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; en clair, les pertes hausse de 100 % par rapport à l'année précédente. L'année 1993 devrait s'achever sur une perte de 100 milliards. Une estimation courante prévoit une perte totale de

300 milliards de couronnes rien que sur les crédits, lorsque le carrousel de la spéculation s'arrêtera, vers 1995.

Il est intéressant de comparer le degré de récession dans les pays de l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) avec l'ampleur de la spéculation. En fait, les pays qui subissent actuellement les pires récessions sont ceux où la bourgeoisie a le mieux réussi à imposer sa politique du tout-profit. En Suède, la direction d'un parti ouvrier de masse a été l'agent de cette politique, la résistance s'en est trouvée affaiblie et cette politique a été extrêmement efficace. La spéculation qui en a résulté était proprement folle et la récession est l'une des plus graves (Graphique XX).

Les observateurs étrangers ont pensé depuis longtemps qu'il y avait quelque chose de bizarre dans le festival de l'immobilier suédois. A la fin des années 80, les Suédois étaient toujours parmi les plus rapides et les plus offrants sur les marchés immobiliers de Londres, Bruxelles ou Amsterdam - des marchés qui se sont également effondrés aujourd'hui. Or, l'économiste de gauche, Sten Ljunggren a montré, avec force preuves statistiques, que l'argument principal utilisé pour justifier l'austérité est complètement faux. Au-dessus de leurs moyens

On a prétendu que les Suédois ont vécu au-dessus de leurs moyens, consommant plus qu'ils ne produisaient et que des réductions du budget de l'Etat et du niveau de vie étaient indispensables pour combler l'écart. Pourtant, une étude de la balance commerciale suédoise montre que son déficit est uniquement le résultat des activités des capitalistes. Ils ont investi leur argent dans la spéculation et l'ont perdu. Cette perte, à elle seule, transforme l'excédent de la balance commerciale en un déficit pour la période allant de 1980 à aujourd'hui (Graphique 4).

Dans une situation où le système financier dans son ensemble s'est avéré incapable de maîtriser les immenses sommes en mouvement, la seule option saine est de nationaliser le tout. De cette façon, le gouvernement aurait pu imposer un faible taux d'intérêt et prendre le contrôle de centaines de milliards de couronnes. Au lieu de servir aux spéculateurs, ces vastes sommes auraient pu être utilisées pour assainir les finances de l'Etat et le déficit de son budget.

Il est bien sûr vrai que la spéculation est un phénomène international ; mais la nationalisation du système financier dans un pays serait déjà un pas en avant. Après l'attaque des spéculateurs contre la couronne, au cours de l'automne 1992 — qui a entrainé deux trains de mesures d'austérité négociés conjointement par la socialdémocratie et le gouvernement dans "l'intérêt national" - —, on s'est aperçu que les départements financiers des grandes entreprises suédoises étaient les acteurs principaux de l'"assaut aveugle" sur le marché financier.

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En novembre, la Banque centrale suédoise (Riksbank) a finalement abandonné la défense de la couronne, la laissant libre de toute parité fixe au sein du Système monétaire européen (SME). Depuis lors, la couronne flotte et a perdu 20 % de sa valeur face à toutes les autres devises.

Pourtant, ni l'ancien gouvernement social-démocrate, ni l'actuel gouvernement de droite n'ont tenté de prendre la moindre mesure contre les banquiers et les spéculateurs. En fait, le gouvernement en place a même refusé de nationaliser les banques les plus en faillite, parmi lesquelles la plus grosse des banques scandinaves, la Skandinavska Enskilda Banken

Le gouvernement a préféré leur offrir une aide d'urgence, leur faisant cadeau de plus de 73,5 milliards de couronnes. Cet

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La majeure partie de la dette publique suédoise est composée d'intérêts sur des prêts accordés par les entreprises ou les riches. Elle a explosé en 1990, lorsque le "fardeau fiscal"

pesant sur les riches a été allégé par le nouveau système d'imposition.

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La chute libre commence avec l'année fiscale 1990-91, avec les effets du nouveau système fiscal. Jusqu'à maintenant, aucun "effet dynamique" résultant des largesses accordées au riches et aux capitalistes n'est en vue.

argent a été prestement empoché par les grosses entreprises qui vantent les

"risques" du capitalisme tant que ceux-ci ne les menacent pas. De plus, afin de soutenir les banques en difficulté et de satisfaire les départements financiers de la haute finance suédoise, la gouvernement a défendu la politique de taux d'intérêts élevés de la Riksbank, qui est en train d'étrangler l'économie.

La fièvre spéculatrice est montée en flèche à la fin de l'année 1991. Depuis septembre 1991, une coalition de quatre partis bourgeois inspirés par les théories néo-libérales, est au pouvoir. Le prétendu glissement systémique vers une "économie de marché réelle" a été annoncé au plus fort de la pire récession que la Suède ait connue depuis les années 30 et avec un système financier au bord de l'effondreGraphique 5 : La dette publique (en milliards de couronnes)

1985 1990 Graphique 6 : Les revenus de l'Etat (en milliards de couronnes) 372

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1991 1992 1993 1994 ment.

Pas de prince pour la couronne

La prise de fonction de ce gouvernement coïncidait avec le moment où prenait effet une autre mesure, frappant de plein fouet le budget de l'Etat — le nouveau système fiscal, mis en place par le gouvernement social-démocrate avec l'accord du petit Parti libéral en 1988

Selon la théorie reaganienne du "goutte-à-goutte", si les classes moyennes, les riches et les entreprises payaient substantiellement moins d'impôts, cela stimulerait l'économie. L'effet dynamique des réductions d'impôts en terme de croissance amènerait à une augmentation générale des revenus de l'Etat. En réalité, un immense gouffre de plus de 100 milliards de couronnes est brusquement apparu dans le budget de l'Etat (Graphiques 5 et 6) !

Les ambitions politiques de ce gouvernement et de ses cercles dirigeants visent à réduire au maximum la politique d'Etat-providence par l'austérité et des privatisations massives, à se conformer aux exigences du traité de Maastricht sur l'Union européenne, avant même la tenue du référendum sur le sujet, faire du combat contre l'inflation la priorité numéro un, utiliser le chômage comme un mal nécessaire pour purger l'économie, dérégler tout ce qui peut l'être, grignoter les conquêtes du mouvement ouvrier et éliminer autant de restrictions que possibles pour "désentraver" les détenteurs du pouvoir économique

Pour réaliser ses objectifs politiques, le gouvernement a utilisé le fouet du déficit budgétaire, il étrangle l'économie du pays avec une politique de taux d'intérêts élevés et d'austérité, tout en attendant une reprise internationale qui "doit venir".

Mais ce prince charmant et son cheval blanc semblent s'être embourbés quelque part en Allemagne.

Stockholm, 18 avril 1993

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