Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

L'agonie du somozisme et le cours actuel de la révolution au Nicaragua. Rapport politique adopté par le Comité national de l'OST (Costa-Rica) le 24 septembre 1978

· Inprecor n° 37, 2 novembre 1978 · p. 12-18 · 5 174 mots

Nicaragua Syndicalisme

Inprecor numéro 31, du 22 juin 1978, présentait une analyse de mouvement de masse. Inprecor numéro 35, du 5 octobre 1978, donnait un premier bilan du soulèvement et de la répression. Nous

Fausto Amador relative à la situation au Nicaragua avant le récent publions ici une vue globale de la

Depuis l'assassinat de Pedro

Joaquin Chamorro, le 10 janvier dernier, et plus particulièrement depuis le premier lockout général contre Somoza, le Nicaragua vit divers processus simultanés et interconnectés. D'un côté, l'essor croissant des masses se traduit par des manifestations de rues, des grèves étudiantes et ouvrières, des soulèvements urbains spontanés. D'autre part, dans tout le pays se forment, suscités plus ou moins directement par le FSLN, de petits commandos militaires auxquels participent de larges couches sociales, y compris certains secteurs supérieurs de la petite-bourgeoisie. En troisième lieu, la structuration de toutes les forces politiques d'opposition en un bloc nommé Frente Amplio Opositor (Front d'opcrise du régime nicaraguayen. mal l'hétérogénéité de ses composantes. Le FAO a une base multiclassiste : s'y rejoignent l'opposition bourgeoise traditionnelle, le Parti conservateur et des groupes ayant scissionné du parti de Somoza, les « douze», les deux " fractions du Parti socialiste nicaraguayen (PSN) et la bureaucratie syndicale.

La combinaison de ces éléments dans l'action politique a entraîné un développement tumultueux et d'apparence chaotique sur la scène sociale nicaraguayanne : une succession de grèves et de manifestations, des concentrations de masse, des lock-outs patronaux contre le régime et des explosions insurrectionnelles.

L'OFFENSIVE DE SEPTEMBRE

Lorsque le 12 août, un commando du FSLN a pris d'assaut le Palais national alors que la chambre des députés et le Sénat étaient en séance plénière, réalisant la plus spectaculaire des actions du Front sandiniste, le mouvement des masses, de son côté, se trouvait en plein essor. Les agents hospitaliers (12000 personnes) étaient

Men grève générale depuis 32 jours, et les hôpitaux avaient été militairement occupés. Le jour même de la prise du Palais national, le syndicat le plus combatif du pays, SCAAS (Sindicato de Carpinteros, Armadores, Albaniles y Similares - Syndicat des menuisiers, armateurs, maçons et professions similaires) s'est joint au débrayage en solidarité avec les travailleurs hospitaliers. C'est ce jour-là aussi que les employés de l'Université de Leon et d'autres secteurs se sont mis en grève.

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Le 24 août, le Front d'opposition élargi (FAO) a lancé un appel général à un lock-out patronal qui n'a été suivi que très mollement. Quatre jours plus tard, à peine 60% des commerces étaient fermés et ce n'est que le 4 septembre que 80% des activités économiques se sont trouvées interrompues.

Pendant ce temps-là, le 29 août, les commandos militaires de l'opposition anti-somoziste, articulés et structurés principalement par le FSLN, passaient à l'action à Matagalpa. Ils ont occupé la ville pour quelques jours et ont réussi à se replier sans être anéantis lorsque la Garde nationale est parvenue à regagner le contrôle de la ville après l'avoir sauvagement bombardée. Les actions de Matagalpa, probablement précipitées, faisaient partie d'un plan général d'offensive militaire du FSLN contre le somozisme. Cette offensive prenait comme référence le dernier lock-out, pendant lequel on avait pensé, de façon erronée, qu'il serait suffisant de renvoyer chez eux les employés et les ouvriers, en les payant d'avance pour faire tomber Somoza. Cette fois, dans le contexte de la grève décrétée le 14 août par les associations patronales, il s'agissait de donner à l'action un appui militaire. Le lock-out s'est généralisé lentement mais régulièrement. C'est dans cette situation que le FSLN a lancé son offensive. Celle-ci comportait deux principaux axes d'action : la prise de plusieurs villes, menée à bien par les commanL'objectif en était d'occuper le plus possible d'effectifs militaires gouverementaux, afin de permettre l'action de colonnes fortement armées du FSLN à partir du territoire costa-ricain, dans le but de « libérer» une certaine zone militairement et politiquement importante.

projet original, un gouvernement provisoire serait proclamé dans la zone «libérée», qui devait être rapidement reconnu, semble-t-il, par plusieurs gouvernements latino-américains qui enverraient une aide militaire immédiate. Parmi les gouvernements qui avaient laissé entrevoir cette éventualité se trouvaient le Panama, le Ve nezuela, la Colombie, le Mexique.

Les actions armées n'ont réussi à accomplir aucun de ces objectifs. Les soulèvements dans les villes se sont produits à des moments différents, et la colonne militaire du FSLN est intervenue avec des retards et des difficultés considérables, si bien que l'armée somoziste a pu étouffer les soulèvements des villes un à un par des génocides commis en bombardant et en mitraillant la population civile.

Masaya, Leon, Jinotepe, Diriamba et finalement Esteli ont connu le feu et le massacre; il y

HONDURAS NICARAGUA Nicaragua

SAT VADOR a eu entre 5 et 10000 morts, et le nombre des blessés s'approche de 50000 personnes.

Les intentions politiques de l'offensive: générale du FSLN étaient d'accentuer l'isolement du régime somoziste et d'accédécomposition. Front sandiniste a appelé dès les premiers jours à la formation gouvernement national constitué du groupe bourgeois appelé «groupe des douze», avec lequel le FSLN a des accords politiques, programme de réformes sociales partielles et modérées, dans lequel les seules personnes à être menacées d'expropriation raient Somoza et sa famille. QU'EST-CE QUI MAINTIENT SOMOZA AU POUVOIR ?

Le régime somoziste a résisté aux formidables lock-outs organisés massivement par la bourgeoisie contre lui, à une succession d'actions violentes de masses, à des actions de guerilla parmi les plus spectaculaires de l'histoire, et finalement, à ce qui était presque une offensive militaire en règle. Si malgré tout ceci Somoza se maintient au gouvernement, cela s'explique par la fonction bien spécifique du somozisme dans la structure du pouvoir au Nicaragua. Somoza n'est pas seulement un dictateur latino-américain de plus et sa dynastie héréditaire n'est pas seulement une forme de gouvernement comme une autre, plus ou moins stable ou transitoire.

La formation de l'Etat bourgeois au Nicaragua à partir de l'indépendance face à l'Espagne a été lente et difficile. Les cou-

Ceribbee PANAM COSTA RICA ches sociales dominantes ont vu plusieurs fois leurs projets politiques modifiés par les interventions impérialistes et l'agitation des paysans. La guerre civile effective ou latente était l'expression constante des divisions créées à l'intérieur de l'oligarchie par les heurts sociaux et des difficultés de constitution d'un Etat ayant le monopole de l'exercice de la violence.

La guerre sandiniste a détruit, dans les années 30, toute la faible structure antérieure de l'Etat. Celui-ci a dû être totalement reconstruit sous la protection de l'armée d'occupation nord-américaine. Le régime de Somoza est le produit de l'intervention contre-révolutionnaire nord-américaine; la forme et le contenu s'y confondent. C'est la première structure de pouvoir étatique bourgeois au Nicaragua à s'être maintenue de façon stable pendant une longue période depuis l'indépendance.

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La Garde nationale, le clan économique et politique gigantesque de Somoza et de ses associés directs sont incrustés dans les principales institutions administratives, militaires, judiciaires... Leurs racines sont liées inextricablement aux fondements mêmes de l'Etat et ils ne tiennent debout qu'ensemble.

Quand l'énorme croissance du mouvement de masse précipite la crise politique au Nicaragua et que le régime de Somoza commence à voir s'éroder irréversiblement sa base sociale, c'est toute la structure du pouvoir qui est menacée de mort. La crise du somozisme est la crise de l'Etat et de ses institutions dans toutes leurs dimensions. Si Somoza ne tombe pas, malgré sa faiblesse, c'est parce que son régime a occupé tout l'espace politique. Il n'existe pas encore de solution de rechange pour le remplacer.

La crise du régime somoziste touche les racines mêmes du pouvoir de la bourgeoisie et de l'impérialisme au Nicaragua. Les masses nicaraguayennes, par leur lutte contre Somoza, traduisent et mettent à l'ordre du jour leurs propres revendications de classe, leur aspiration à la terre et au contrôle de leurs instruments de production.

La bourgeoisie et l'impérialisme veulent abandonner le somozisme et restructurer une forme plus stable de pouvoir, mais ils ne trouvent pas de solutions de rechange, même temporaires, qui ne menacent de renverser tout l'édifice du pouvoir.

La montée des masses précipite la décomposition du régime et fait éclater en morceaux les délais, les rythmes et les marges de manœuvre dont ont besoin la bourgeoisie indigène et l'impérialisme.

La révolution nicaraguayenne suit son cours et s'approfondit, bien que de façons déguisées. Beaucoup de circonstances se rejoignent pour cacher le caractère de classe de la lutte contre Somoza. Le Front sandiniste lui-même s'applique à couvrir et à masquer devant les masses le caractère de « classe contre classe » que prend la crise. Son programme défend les rapports capitalistes de propriété, ses alliances avec des secteurs bourgeois et sa formule bourgeoise de gouvernement des «douze» font partie de la même dynamique.

Mais au milieu de tout cela la révolution nicaraguayenne suit son cours. ,LES OPTIONS IMPERIALISTES FACE A L'OFFENSIVE DE SEPTEMBRE

Face à la gravité de la situation, l'impérialisme américain avait tres peu de choix. La chute de Somoza précipiterait en profondeur une crise du pouvoir et mettrait à l'ordre du jour la nécessité de reconstituer complètement l'appareil d'Etat. Ceci obligerait l'impérialisme et la bourgeoisie à trouver une formule de pouvoir qui remplirait le vide que les masses tendraient sans aucun doute à remplir pour leur propre compte.

Théoriquement ce rôle pourrait être joué par une coalition incluant un secteur de l'armée qui n'aurait pas les mains trop tachées de sang, serait disposé à rompre avec Somoza et jouirait d'un certain degré de crédibilité auprès des masses par ses relations avec une partie de l'opposition bourgeoise.

Cette solution semblerait favorisée par la situation interne elle-même de la Garde nationale. Somoza de son côté a agi avec une très grande rapidité. Le 4 septembre, il avait déjà arrêté plus de 200 dirigeants de l'opposition bourgeoise et syndicalistes du FAO, et le 28 août, 85 officiers avaient été arrêtés et accusés de comploter contre Somoza.

Il est évident que Somoza, ménageant ses arrières, avait réussi à mettre en place un contrôle serré sur les corps d'officiers et les clans militaires.

Il faut ajouter que les massacres et les assassinats lors des derniers affrontements, ont permis à Somoza de plonger dans le sang les mains des officiers normalement chargés de fonctions administratives internes.

Avec tout cela, la possibilité de former un gouvernement de coalition avec des militaires « propres » et un secteur de l'opposition est devenue impraticable. Le premier secteur d'opposition bourgeoise qui se serait risqué à une semblable aventure aurait souffert immédiatement le discrédit et le rejet les plus complets.

Une autre possibilité l'impérialisme était l'intervention militaire ouverte de troupes d'occupation. Cette menace continuera à peser continuellesur la révolution nicaraguyaenne en cours. Mais ce n'est pas une solution facile non plus. Ses coûts politiques sont

Get ses conséquences imprévisibles. Non seulement l'impérialisme devrait s'affronter au rejet et à la mobilisation -de ses propres masses comme cela s'est produit pendant la guerre du Vietnam, mais enco-

June intervention militaire impérialiste, sous quelque couverture que ce soit, risquerait d'entraîner une crise politique généralisée de toute l'Amérique centrale, qui se trouve dans une instable et hautement explosive.

Dans cette alternative, limpérialisme nord-américain s'est décidé pour la solution politiquement la moins coûteuse et la moins riquée : appuyer et soutenir Somoza, pour le moment du moins.

L'appui que l'impérialisme a octroyé à Somoza avait un sens militaire et politique dont les deux axes centraux étaient : causer le plus de dommages possible aux forces du Front sandiniste et infliger le plus de massacres possible à la population Sous le couvert des affrontements armés. L'intention de base de cette stratégie terroriste sanguinaire était d'empêcher l'essor croissant des masses par un massacre qui les découragerait et d'atteindre en profondeur la force de frappe du Front sandiniste.

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Cependant aucun de ces objectifs ne fut atteint. Dans toutes les villes, les forces du Front sandiniste ont réussi à se replier à temps, en conservant intact le gros de leurs effectifs, et le massacre a engendré l'indignation populaire, sans signes évidents ni de découragement ni de démoralisation.

Bien qu'en général le pays vive actuellement un moment de reflux des luttes, il s'agit fondamentalement d'une période de récupération des forces qui sera selon toute probabilité assez brève.

D'autre part le résultat des événements est une situation mille fois plus instable. La destruction de centaines d'usines et de magasins a précipité l'apparition d'un chômage subit et massif, le marché intérieur se restreint et le marché d'Amérique centrale est interrompu.

La fuite des devises a été massive et très rapide. Rien que le 2 septembre, 30 millions de dollars ont été retirés du systè me bancaire. Le régime somoziste a dû permettre à la bourgeoisie et à ses propres partisans de sortir leur argent du pays, étant donné que tenter de l'empêcher aurait créé une panique accélérant encore davantage sa décomposition interne.

Les conditions sociales du pays après l'offensive sandiniste créent une situation politique et sociale beaucoup plus explosive. Si Somoza et l'impérialisme pensaient gagner du temps avec les massacres, ce qu'ils ont réussi, au fond, c'est d'approfondir encore plus la crise du pouvoir bourgeois au Nicaragua. LE SOUTIEN DES MASSES

L'offensive du Front sandiniste a bénéficié sur tous ses fronts de bataille de la sympathie, de la solidarité et du soutien complet des masses. Mais il s'agissait d'un soutien et d'une solidarité individuels, ni organisés, ni structurés, et de plus, la plupart du temps uniquement passifs. Les masses ne sont pas passées à l'action directe, sauf dans des cas isolés et ponctuels. Aucune organisation spontanée n'a surgi, même de façon embryonnaire. Il n'existe aucun témoignage d'action indépendante des masses, pendant le conflit militaire. A Masaya et à Esteli, où les actions militaires du Front sandiniste ont rencontré le plus grand enthousiasme, on trouve à peine quelques indices d'organisation ponctuelle des habitants pour défendre quelques quartiers.

La popularité de l'offensive. du Front sandiniste contraste fortement avec l'absence d'activité organisée des masses. Plusieurs raisons expliquent cette différence. D'abord, le contexte dans lequel a eu lieu l'offensive sandiniste est celui d'un lock-out patronal. Les ouvriers ont recu leur salaire complet et ont été renvoyés chez eux.

Ensuite, le moment de l'insurrection a été choisi arbitrairement et délibérément par le Front sandiniste sans prendre masses.

La Révolution d'Octobre et le parti de Lénine nous ont laissé d'importantes leçons à ce sujet. Le moment de l'insurrection est d'importance vitale et se décide sur la base du développement de l'activité popitique générale. C'est au moment culminant de l'action propre et des masses que le parti révolutionnaire lance l'insurrection, en s'étant préalablement assuré que le développe ment des organismes propres du mouvement populaire permet de passer à l'offensive de façon organique et articulée.

Au Nicaragua, l'offensive sandiniste s'est produite au milieu d'une croissance des luttes, mais avant que celle-ci ne se généralise ou ait donné lieu à la formation spontanée d'organismes autonomes de classe.

Finalement, le type d'actions qui a lieu dans les villes laisse peu de place à la participation active et organisée des masses. Des commandos prennent des maisons et concentrent leur action sur la récupération des armes dans la ville et sur la réalisation d'embuscades de francs-tireurs contre les forces de la Garde nationale. LE FRONT SANDINISTE

Lors des récents événements, le FSLN est apparu au centre de l'action politique en cours et de l'attention internationale qui s'est tournée vers le Nicaragua. Aucune analyse du processus du processus révolutionnaire au Nicaragua ne peut être satisfaisante si elle n'étudie pas le FSLN et n'arrête pas la position à prendre à son égard. Il faut néanmoins expliquer qu'il est difficile de considérer le FSLN achevée. Trois fractions apparaissent publiquement sous le drapeau et le nom du Front. Ceux qui sont connus comme «terceristes» •sont principalement dirigés par Daniel Ortega, Victor Tirado et Humberto Ortega. Bien que normalement, ils ne se considè rent pas comme une tendance, me, dernièrement ils se sont donnés le nom de tendance insurrectionnelle. Les autres tendances sont celle de la Guerre populaire prolongée (GPP), dirigée fondamentalement par Henry Ruiz et Thomas Borge, et enfin la Tendance prolétarienne dont le principal dirigeant est

Bien que la Tendance prolétarienne exprime un certain mouvement de rupture avec la bourgeoisie, les différences de programme et de ligne entre les trois ne sont pas de nature à permettre d'accorder un crédit politique aux unes plutôt qu'aux autres.

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Les «terceristes» sont ceux qui portent la responsabilité directe tant du soutien au groupe bourgeois des « douze» que de l'offensive militaire de septembre. Les autres tendances, bien que de façon subordonnée et peu enthousiaste, y ont aussi apporté leur collaboration active. La formule de gouvernement des «douze », proclamée aujourd'hui par les «terceristes », a été rapidement appuyée par la tendance GPP, bien que de façon « critique».

De nouvellesdivisionssont actuellement en cours dans le Front, résultant d'évaluations contradictoires de l'offensive de septembre.

Pour le moment, néanmoins, les diverses fractions parviennent en général à des accords pratiques pour l'action. Aucune ligne n'est apparue qui se différencie de façon drastique par sa stratégie de l'appréciation commune du caractère fondamentalement démocratico-bourgeois du processus en cours. En partant de là et de la vision générale qu'ont les masses du sandinisme, il est possible de parler du Front sandiniste.

La révolution nicaraguayenne suit son cours sans que sa victoire ou sa défaite finales puissent être prévues par quiconque à partir de la situation actuelle des forces en précence. Le processus révolutionnaire s'achèvera-t-il par une catastrophe définitive pour le mouvement de masses à cause d'erreurs de la direction ? Ceci est un risque indiscutable et l'absence de direction révolutionnaire apparaît d'autant plus tragique que cette éventualité existe. De fait, et bien qu'elle ne représente pas une défaite définitive, la plus grande tuerie de l'histoire du Nicaragua qui s'est produite, au cours des journées de septembre, est déjà le résultat d'une direction politique et militaire maladroite. Nous avons déjà montré quelques-uns des facteurs politiques qui ont placé l'offensive dans un cadre erroné. Les actions du FSLN se sont produites en marge et, dans une certaine mesure, au détriment des actions qui émanaient du mouvement de masses.

Mais, y compris du point de vue strictement militaire, l'offensive a été mal planifiée. Les colonnes, qui avaient le rôle objectif d'arrière-garde, ont bénéficié de la force militaire qui aurait été nécessaire à l'avant-garde, alors que celle-ci, dans les villes, est restée pratiquement sans moyens. Au Nicaragua, le gros des ressources de l'appareil militaire du Front aurait théoriquement dû être présent dans les villes qui ont combattu contre le gros des forces de Somoza avec des effectifs presque ridiculement petits. Ces ressources se trouvaient en fait dans les fronts opérationnels des zones frontières et sont à peine entrées en action dans leur majeure partie.

L'ampleur des destructions et de la tuerie perpétrés par la GN ne pouvait manquer de stimuler d'importants réalignements politiques.

Actuellement, tous les étatmajors du FSLN sont en plein processus de réévaluation leurs activités et on entrevoit la possibilité de crises nées des divergences qui surgissent. Les centres de direction des villes entrent en conflit avec la direction nationale et dans certains secteurs on en arrive à remettre en question cette direction, produit d'un processus historique très complexe et jamais soumise à un contrôle démocratique de la base. Des lignes de rupture apparaissent sur la politique immédiate à adopter, centrées sur l'alternative entre la préparation de la suite de l'offensive militaire dans les plus brefs délais ou l'organisation du repli assorti d'une politique de relations plus étroites avec les masses.

La situation interne des forces organisées du sandinisme doit rendre les révolutionnaires encore plus prudents pour donner une préférence politique aux uns ou aux autres. La pression des masses et l'influence de la lutte de classes s'expriment aussi dans ces luttes idéologiques internes. Il ne pourrait pas en être autrement, même si c'est par des voies extrêmement détournées. Nous constatons, néanmoins, le fait regrettable qu'aucun secteur n'a tenté d'abandonner son appréciation sur le caractère démocratico-bourgeois du processus révolutionnaire en cours, ni sa ligne stratégique avant-gardiste. LE SANDINISME, CAMP POLITIQUE DES MASSES

Malgré tout ce qui vient d'être dit, l'offensive du Front sandiniste, unie à la férocité de la répression menée à bien par le régime, l'état de décomposition de celui-ci, la populamassive des actions du Front sandiniste, et le chaos social et économique qui en résulte, créent un changement qualitatif dans le panorama politique nicaraguayen.

Le sandinisme devient le camp général que les masses identifient comme le leur dans le lutte contre le régime somoziste.

Le Front sandiniste n'est pas encore une organisation de masse, tout comme le mouvement du 26 juillet, à Cuba, ne l'a jamais été réellement non plus.

Ce n'est pas une organisation de masse en ce sens que les masses n'accourent pas à lui pour s'organiser politiquement en son sein. La structure du Front sandiniste et le sandinisme inorganisé des masses expriment la contradiction entre la crise de direction révolutionnaire, jointe à des déficiences organiques du mouvement de masses lui-même et à l'abandon historique

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des directions des organisations de classe nicaraguayennes face à leur responsabilité d'offrir une direction de classe, et la décomposition profonde du pouvoir bourgeois. L'essor du mouvement de masses n'a pas encore trouvé ses formes organiques d'expression, en grande partie parce que les directions syndicales et le stalinisme n'ont pas rempli cette tâche. Quand il trouvera ces formes, étant donné les conditions politiques actuelles, aussi complexe que soit le chemin, ce sera en relation avec le sandinisme ou en son sein.

La crise de direction révolutionnaire s'exprime aussi dans les rangs sandinistes eux-mêmes, divisés publiquement en trois secteurs ou tendances.

L'absence de direction adéquate prend des formes douloureuses et terriblement coûteuses pour les masses. Mais elle ne supprime pas la putréfaction profonde du régime, laquelle continue d'engendrer les conditions dans lesquelles il reste possible de surmonter la crise de direction révolutionnaire.

Les structures et les effectifs organisés du Front sandiniste de libération nationale sont mille fois plus restreints que le sandinisme large des masses nicaradésarticulé et informe. La direction nationale du Front sandiniste elle-même, quelque soit la fraction concernée, est très loin d'avoir le prestige et la reconnaissance populaire qu'avait Fidel Castro, par exemple, à Cuba. sandinisme est une attitude généralisée des masses et le Front sandiniste est l'organisation qui capitalise politiquement cette

Dans ce contexte, et indépendamment de son programme, de ses alliés et de ses formules de gouvernement, le Front san diniste s'affirme de plus en plus comme le camp général à l'intérieur duquel les masses choisiront de combattre pour approfondir le cours de la révolution. Depuis les derniers événements, il n'existe plus que deux camps dans le combat au Nicaragua, celui de Somoza et de l'impérialisme, et celui du Front sandiniste de libération nationale.

Ceci ne veut pas dire que dans le camp du sandinisme il n'y a que la révolution. Au contraire, le programme, les alliances et les formules de gouvernement des sandinistes sont des dangers notables, peut-être mortels, pour la révolution. La contre-révolution apparaîtra et devra être combattue aussi dans le camp du sandinisme. Mais il est chaque fois plus évicents au Nicaragua ont montré que les masses voyaient le camp sandiniste comme le terrain l'intérieur duquel elles combattraient pour leurs revendications. Dans chaque grève, dans chaque mobilisation étudiante, dans chaque manifestation, dans chaque affrontement de classe, les masses choisissent le drapeau du sandinisme pour exprimer leurs aspirations les plus immédiates. Quand des

Use produisent lors d'af lesquels le Front sandiniste n'a rien à voir, les cadavres sont enterrés enve loppés dans le drapeau du FSLN, symbole éloquent du terrain, du camp politique dans lequel les masses entendent que soient morts ceux qui luttaient pour les plus élémentaires revendications de classe.

Cette situation est déterminante pour les révolutionnaires au Nicaragua et dans le monde. Indépendamment de la direction et de son programme, de ses alliances et de ses formules de gouvernement, nous, les révolutionnaires, nous nous plaçons de façon décidée et inconditionnelle dans le camp du Front sandiniste, le soutenant contre le somozisme et l'impérialisme (et aussi contre la bourgeoisie, de laquelle il tend à se rapprocher). Nous nous opposons à ses alliances et à son programme, nous luttons au ment ouvrier et paysan et pour le socialisme, mais à l'intérieur du camp que les masses considèrent comme le leur.

LA QUESTION DU GOUVERNEMENT

Il a été discuté pour savoir si peut-être le changement actuel de la situation ne mettait pas à l'ordre du jour le mot d'ordre de gouvernement « tout le pouvoir au Front sandiniste sans bourgeois ».

Les mots d'ordre que nous, les révolutionnaires, lorsqu'ils se réfèrent à des organisations auxquelles nous n'accordons pas de crédit politique, sont déterminés en fonction, tant du rôle que jouent ces organisations dans le regroupe ment même de la classe ouvrière, que des responsabilités directes qu'elles ont en face des masses, en raison d'un pouvoir à portée de leurs mains.

Aucune de ces circonstances ne s'applique au Front sandiniste. Centre de sympathie et de solidarité, le Front n'est pas encore l'axe d'organisation masses. Le problème du pouvoir et du gouvernement n'est pas encore non plus déterminé par les décisions correctes ou incor rectes du Front sandiniste. Mais ce qui est le plus décisif, c'est qu'un mot d'ordre concret de gouvernement ne peut précéder le mouvement organisé et autonome des masses. « Gouvernement ouvrier et paysan » est un mot d'ordre général, correct et adapté à la propagande, montrant le caractère de classe du processus. Il est évident que nous devons lui donner plus de contenu concret. Mais cela n'a aucun sens de déterminer avant l'initiative organisée des masses la concrétisation que celles-ci donneront au mot d'ordre général qui exprime leur propre aspiration au pouvoir.

La tendance «terceriste» du Front sandiniste est la seule qui concrétise son mot d'ordre de gouvernement et celui-ci est... bourgeois !

La formule de gouvernement des « douze» avancée par «terceristes » a une énorme importance politique. Elle masque le caractère de classe, révolutionnaire du processus en cours. Elle exerce un effet nésur le processus révolutionnaire dès maintenant et pas

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seulement si les «douze» parviennent au gouvernement. Elle signifie que le camp de lutte auquel les masses identifient leurs intérêts et leurs aspirations, le sandinisme, présente aux masses comme solution de rechange au pouvoir, une formule de gouvernement bourgeois, respectueuse des rapports capitalistes.

Les «douze» sont plus encore, ils sont les éléments d'un lien direct avec le reste de la bourgeoisie d'opposition, avec l'impérialisme et les bourgeoisies latino-américaines. Ils sont le pivot de toutes les manœuvres qui menacent toute aile révolutionnaire possible du Front sandiniste.

L'impérialisme cherche à couper la dynamique révolutionnaire présente dans l'action des masses. Un gouverement des «douze» ne pourrait être qu'un recours désespéré, le dernier pouvant freiner le cours de la révolution. Les « douze ne représentent aucune réelle force politique organisée, ils reçoivent exclusivement leur poids du fait qu'ils sont les porte-voix politiques que les sandinistes ont adopté.

Pour le Front sandiniste, le groupe bourgeois des « douze» est la « preuve de bonne volonté » , ni communiste, ni révolutionnaire, de leurs intentions. Ils ne servent que de pont entre le FSLN et l'ensemble de l'opposition bourgeoise.

La formule du Front sandiniste de gouverement des « douze» n'aurait d'actualité que face à un effondrement total de la garde nationale. Même alors, elle ne servirait qu'à permettre au Front sandiniste d'échapper à la responsabilité éventuelle d'un gouverement de classe.

Si Somoza n'est pas tombé, ce n'est pas grâce à sa propre force, mais parce que la faiblesse des structures du pouvoir au Nicaragua font de Somoza une pièce encore irremplaçable. Cela veut dire que les efforts pour le renverser devront être beaucoup plus importants. Le temps qu'a cru gagner l'impérialisme avec le massacre du septembre noir nicaraguayen s'est transformé en un silence pesant et menaçant, annonciateur de grandes explosions.

Les formules de médiation et de conciliation, l'intervention de l'Eglise ou de l'OLA, les propositions de changements et les promesses d'action, tout cela n'est qu'un barrage de fumée peu efficace. La crise du régime continue de s'aiguiser en profondeur. Selon toute probabilité, l'impérialisme se verra obligé de le remplacer à brefs délais, mais il est possible que Somoza ne soit pas suffisamment soumis et raisonnable pour agir docilement en accord avec les changements et les caprices impérialistes. Il est probable qu'il ne le sera pas, si on tient compte des propor tions monstrueuses de l'empire économique qu'il doit défendre, pour lui et pour ses laquais. Il est dès lors possible que l'impérialisme doive, pour se débarasser de Somoza, l'assassiner, lui, son fils, son frère, son oncle, ainsi que toute sa famille et ses les plus importants. C'est ce qui est arrivé à toute la famille du dictateur Diem au Vietnam, quand l'impérialisme L'AGONIE DU SOMOZISME ET LES TACHES REVOLUTIONNAIRES

C'est aux socialistes révolutionnaires de faire tous les efforts pour détruire les obstacles qui masquent le caractère de classe de la lutte populaire contre le régime somoziste au Nicaragua. Il faut lutter pour la dissolution de la Garde nationale et pour le développement de milices populaires qui défendraient la révolution contre les tentatives militaires impérialistes. Il faut impulser le pour une assemblée constituante populaire et souveraine, contre toutes les formules provisoires de gouvernement élaborées dans le dos des masses et qui prétendent se substituer à Somoza sans aucune référence, même formelle, à la volonté populaire.

Le gouvernement qui remplacera Somoza doit être un gouvernement ouvrier et paysan, un gouvernement représentant clusivement les intérêts des opprimés. Seul un tel gouvernement expropriera propriétaires fonciers et distribuera la terre aux paysans, prendra le monopole du système bancaire et du commerce extérieur, expropriera non seulement les propriétés de Somoza, mais aussi celles d'Alfredo Pellas et du groupe bancaire d'Amérique, celles des financiers liés au consortium Julio Martinez et au Banic, ainsi que les mines d'or qui sont aux mains d'impérialistes comme Bonanza et Siuna.

Aucune des fractions publiques du Front sandiniste ne défend ces revendications. Mais dans la lutte contre Somoza, le sandinisme devient générale des masses qui, sous une forme encore désarticulée, ont choisi le camp de la lutte contre le régime. Nous aussi, nous nous situons sur ce terrain, sans cesser de lutter pour notre programme, et sans cesser de dénoncer les alliances bourgeoises du sandinisme, surtout dans le cas du courant «terceriste», qui numériquement le plus impor-

Tout en prenant parti pour le Front sandiniste dans la guerre civile dont la première bataille s'est soldée par l'assassinat de 10000 personnes par la Garde civile, les révolutionnaires fondent leur stratégie et leur action politique sur l'action et l'organisation indépendantes des masses, reliant la lutte contre Somoza aux revendications sociales les plus profondément ressenties par toutes ces couches.

L'impérialisme cherche et tente d'imposer des solutions de rechange sans aucune garantie de les trouver dans les délais nécessaires. Somoza, pendant ce temps, s'accroche au pouvoir et mène au sein de la Garde nationale une purge policière qui ne manquera pas de créer des divisions. L'opposition bourgeoise se trouve dans une impasse, impuissante, sans possibilité réelle de négocier avec le régime sans perdre son prestige, et sans moyens de mener des actions contre lui sans précipiter un mouve ment qu'elle serait incapable de

Malgré le massacre des journées noires de septembre, insuffisances organisationnelles des masses et la crise de direction révolutionnaire elle-même, la révolution nicaraguayenne suit son

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