Inprecor 1974–2004

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ALLEMAGNE

Grèves à l'Est : pour quel résultat ?

· Inprecor n° 370, juin 1993 · p. 25-26 · 1 896 mots

Syndicalisme Allemagne

Pour comprendre ce qui se passe maintenant à l'Est, il est nécessaire de revenir sur la vague de grèves à l'Ouest de 1992. On n'a pas eu à l'Ouest, contrairement à ce qui s'est passé dans tous les autres pays industrialisés dans les années 90 et 91, d'effondrement de la conjoncture économique, mais une poursuite de la croissance dûe aux spécificités de l'unification. Celles-ci supposent la destruction de l'économie de l'Allemagne de l'Est. Jacob MONETA

Cette dernière, retardataire sur le plan technologique, s'est vue confrontée brutalement à la concurrence de l'Ouest et du marché mondial dans une situation où les marchés est-européens, principaux clients des produits de l'industrie de la RDA, s'écroulaient, et signaient l'arrêt de mort de la production industrielle de l'Allemagne de l'Est.

Parallèlement, la convertibilité des épargnes en RDA (évaluées à 100 milliards de marks-Est) en DM a poussé à la consommation de marchandises produites à l'Ouest (voitures, télévisions, ordinateurs, etc). La convertibilité était devenue un argument électoral des Chrétiens démocrates lors de la campagne électorale qui a suivi l'unification.

Toutes les promesses d'investir à l'Est et de sauver les centres industriels sont restées lettre morte. Il était plus aisé de conquérir les marchés de l'Est en détruisant le potentiel industriel pour s'assurer d'une conjoncture favorable à l'Ouest.

Mais depuis fin 91, l'euphorie est terminée. L'épargne s'épuise à l'Est. La peur du chômage incite la population à la prudence et la frénésie de consommation a laissé place à des calculs raisonnables face à l'endettement. Cette situation locale a coïncidé avec le fait que l'Allemagne a été touchée à son tour par la récession internationale.

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Comment dans un tel contexte, expliquer les grèves de 1992 ? Si les salaires réels avaient reculé de 1,1 à 2,7 % entre octobre 1990 et 1991, il n'en reste pas moins vrai qu'ils étaient encore supérieurs de 5 à 7 % à ceux des années 80, à la différence de bien des pays industrialisés. C'est ce qui a rendu la grève, peut-être la plus importante dans l'histoire de l'Allemagne, si étonnante. Si l'on compare la situation avec celles des autres pays dans les cinq années qui ont précédé la grève, on peut se demander si la raison ne réside pas dans la force des syndicats allemands.

Syndicalisation stable

Dans les autres pays, le nombre de syndiqués a diminué dramatiquement. En France et en Espagne, le taux d'organisation avoisine les 10 %, aux USA 16 % (le plus bas dans l'histoire des USA), au Japon 27 %. On pourrait rétorquer que face aux 37 % d'affiliés allemands dans la DGB, l'Italie compte 40 % de syndiqués et la Grande-Bretagne 43 %, mais ces taux sont en chute libre à la suite de défaites démoralisantes (Voir l'article sur l'Italie

A l'Ouest ce taux est resté stable. De plus, la DGB a intégré les millions de syndiqués de l'Est, notamment dans des branches où le taux de syndicalisation à l'Est était supérieur à celui de l'Ouest : banques, assurance, commerce, etc. Quand les négociations salariales de la fonction publique ont commencé, c'est un ministre chrétien-démocrate qui fixait une "ligne directrice" en matière d'augmentation salariale, celle-ci ne devant pas dépasser 5 %. Le gouvernement, pressionné par le président de l'organisation de l'industrie et du commerce, ne voulait pas céder. Il faisait appel au chancelier Kohl : « Restez dur ! Quelques semaines de grèves valent mieux que des conventions collectives concédant trop d'augmentations, qui sont un danger pour l'emploi ».

La vague de grèves a touché les services publics, les chemins de fer, la poste, les hopitaux, la voirie urbaine. Il y a eu des arrêts de travail chez les métallos, dans les banques, le secteur du commerce, des grèves dans les sociétés produisant la nourriture pour bébés, des manifestations de policiers, etc. L'aérodrome de Francfort, le plus important d'Europe a cessé toute activité pendant vingt-quatre heures.

Le vote secret, par lequel les grévistes devaient approuver ou refuser les résultats des négociations, a révélé que ces derniers avaient repris confiance en eux-mêmes : une majorité désapprouvait les compromis passés. D'après les statuts des syndicats, on peut commencer une grève si celle-ci est approuvée par 75 % des adhérents. Si cela implique qu'on doit accepter les résultats obtenus par la direction syndicale quand 25 % les approuvent, les statuts du syndicat de la fonction publique prévoient

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que la majorité soit requise pour qu'un compromis soit considéré comme accepté. Or, bien que les compromis aient été désapprouvés par la majorité, la direction se refusait à poursuivre la lutte.

Si cet imposant mouvement a représenté une défaite sévère pour le gouvernement qui n'a pas pu imposer aux syndicats sa politique salariale, il n'a toutefois pas modifié fondamentalement le rapport de forces qui s'est déplacé en faveur de la droite depuis l'unification et l'effondrement des pays "socialistes". Le patronat a maintenant le vent en poupe.

A l'Est, la situation était encore plus dramatique ; la crédibilité des syndicats s'est érodée car ils ont été incapables, face au chômage — le problème principal — de réaliser l'unité et de solliciter la solidarité des travailleurs de l'Ouest. Les syndicats ont continué de faire cavalier seul et les entreprises fermaient l'une après l'autre. Les syndicats n'offraient pas non plus d'alternative, leurs dirigeants estimant que la solution viendrait de la privatisation des entreprises qui étaient alors "propriété du peuple", afin de les rendre viables et concurrentielles.

Ils savaient pourtant que la Treuhandgesellschaft (l'organisme chargé de la privatisation dans l'ex-RDA) n'était pas mandatée pour assainir les entreprises, ce qu'ils auraient voulu, mais en fait, ils ne mobilisaient même pas pour y obliger la Treuhand. Or, à l'origine, la Treuhand avait été crée par le gouvernement Modrow pour entamer un processus d'assainissement garantissant la survie des entreprises. Le changement de mandat est venu de Bonn et la Treuhand est devenue, suite à l'expropriation de quelques 8 000 "propriétés du peuple", le plus grand trust du monde, jouissant de prérogatives plus vastes que l'ancien parti SED.

Elle a bradé cette "propriété", l'a livrée aux spéculateurs, qui n'avaient aucune intention d'investir, de maintenir, ou de moderniser la production. La Treuhand a gaspillé une fortune publique énorme et accumulé des dettes fantastiques estimées à 250 milliards de DM, en subventionnant des acheteurs qui n'ont pas tenu leurs promesses de garantir les emplois. Le dogme de la privatisation et du marché, prêché pour faire oublier le "socialisme" a eu des résultats catastrophiques, même d'un point de vue strictement capitaliste!

Les salariés croyaient qu'avec les DMOuest, ils allaient accéder à la société du bien-être de l'Ouest. Les conseils d'entreprises ont approuvé les licenciements des éléments les moins productifs (handicapés, cas sociaux, notamment les alcooliques, et une pléthore de bureaucrates), croyant ainsi garantir la rentabilité. Les travailleurs les plus âgés ont été mis en pré-retraite. Mais ils se sont aperçus qu'eux-mêmes couraient des risques, car la "privatisation" conduisait dans bien des cas à des liquidations. Cette crainte a poussé les conseils d'entreprises et les personnels d'administration, à impulser une initiative inter-syndicale et inter-régionale contre la suppression des emplois. La première rencontre a eu lieu à Berlin dans les locaux du DGB

Elle a permis d'échanger les expériences de procédures juridiques ou d'occupations d'usines. Deux autres rencontres, qui ont eu un écho considérable dans les médias, ont eu lieu en 1992, et le Collectif a organisé des manifestations devant le siège de la Treuhand à Berlin, des barrages routiers, des "visites" au Bundestag de Bonn, des affichages spectaculaires sur les toits des immeubles, etc.

L'IG-Metall, craignant une scission et la naissance d'un syndicat à l'Est, a officiellement condamné ces initiatives. Il faut d'autant plus le souligner que la lutte actuelle de l'IG-Metall reprend tous les principes défendus par le collectif : intersyndicalisme, participation des syndicats qui se sont organisés sous le couvert du DGB, inter-régionalisme, participation des salariés de l'Ouest ! La grève des "Ossis"

C'est le patronat qui a rompu unilatéralement la convention collective qui fixait les étapes d'égalisation des salaires entre l'Est et l'Ouest, ainsi que le montant à verser à chaque étape. Cette attaque remet en cause le contrat d'unification, qui prévoit l'égalisation de la situation économique et sociale entre l'Est et l'Ouest. Le patronat a été poussé à ce coup de force par l'exacerbation de la concurrence dûe à la récession

Le moment choisi tenait à deux autres raisons : lors du congrès de l'IG Metall, en octobre dernier, Steinkühler, son président, déclarait que malgré les moyens de sa centrale, il lui serait impossible de financer une grève dans les conditions actuelles ; par ailleurs, la situation catastrophique à l'Est laissait penser au patronat que les Ossis (les habitants de l'Est) étaient incapables de faire grève. C'est à la surprise générale que métallos et travailleurs des aciéries de l'Est ont voté dans des proportions oscillant entre 85 et 95 % pour la grève. Cette grève, la première depuis soixante ans, a commencé de façon très dynamique. Elle a donné lieu à des manifestations de masse à l'Est et à l'Ouest, des barrages de routes et de ponts, des grèves de solidarité à l'Ouest. Cette grève, qui aurait pu conférer un regain de crédibilité aux syndicats, a vu son potentiel de sympathie entamé par l'implication de Steinkühler dans un délit d'initiés, révélée à la veille du vote sur l'acceptation ou le refus du compromis (1).

Le patronat, soutenu par le gouvernement, a relancé la dénonciation unilatérale des accords sur la parité salariale, passée en 1991 avec l'IG Metall. Un nouvel accord était conclu, plus désavantageux pour les ouvriers, puisque la parité avec l'Ouest est repoussée à 1996, et qu'une possibilité est même laissée, en cas de conjoncture défavorable, d'attendre 1997 ! Les employeurs ont également obtenu une "clause d'exception" dans la convention collective, donnant pouvoir à chaque entreprise de fixer en collaboration avec le conseil d'entreprise, des salaires inférieurs.

Cette mesure porte atteinte au pouvoir syndical, et amènera à fixer des minima pour les conventions collectives dans des régions entières. L'organisation patronale, se réserve aussi la possibilité d'examiner avec l'IG Metall la situation d'une entreprise en difficulté pour fixer des salaires sans tenir compte des normes contractuelles, sous prétexte de la sauver. Au cas où les deux partenaires ne parviendraient pas à un compromis, un médiateur devra

La rupture des conventions collectives a donné lieu à une lutte, à l'Est ; nous y avons gagné une expérience de grève, la solidarité entre syndicalistes de l'Est et de l'Ouest s'en est trouvée renforcée : tous cela valait la peine d'entreprendre cette lutte. Le patronat et le gouvernement se sont trouvés confrontés à une résistance croissante. Cependant, les résultats sont contradictoires et nous n'avons pas de raisons d'être euphoriques : la dénonciation unilatérale des conventions collectives a pu reprendre, au mépris du droit, et le nouveau contrat contient des diminutions par rapport à l'accord originel passé avec le syndicat, l'aspect le plus négatif restant le report des délais pour l'égalisation des salaires entre l'est et l'Ouest. De plus, le scandale auquel est mêlé Steinkühler va peser sur le vote mettant fin à la grève et va entamer le regain de confiance en eux-mêmes des syndicalistes. Pour autant, cette lutte aura démontré que seuls des syndicats forts et démocratiquement organisés peuvent changer quelque chose dans ce pays.

Berlin, 20 mai 1993

1) Bien que le "délit d'initié" n'existe pas en Allemagne, Steinkühler a dû démissionner le 25 mai.

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