La victoire de Felipe Gonzalez aux élections du 6 juin peut apparaître comme l'exception qui confirme la tendance générale européenne au déclin de la social-démocratie et à l'ascension de la droite. Le numéro deux du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), Alfonso Guerra, dont la propension à la démagogie "de gauche" n'est un secret pour personne, a arboré ce drapeau la nuit des élections. Selon lui, les élections auraient tracé une "ligne blanche" dans les Pyrénées qui lance un avertissement aux droites européennes : « En deça vous ne passerez pas». Miguel ROMERO
1 faut dire d'entrée que si exception il y a, elle touche à la forme et non au fond de la question. Les félicitations entousiastes reçues par Gonzalez, de Kohl, Giscard (qui s'excusait d'avoir participé à un meeting électoral du candidat du Parti populaire (PP), José Maria Aznar) ou Major sont plus que de la politesse diplomatique. Gonzalez est l'un des leurs. Ils partagent une même vision du monde, un système de valeurs, des intérêts matériels communs et des éléments essentiels de leurs programmes politiques. Gonzalez aura été pour la quatrième fois consécutive depuis 1982 le candidat qui reçoit le plus de soutiens en provenance de l'establishment espagnol et européen, et qui n'a pas trahi sa confiance, la seule qui compte réellement à ses yeux.
Beaucoup de prévisions raisonnables annonçaient que ce 6 juin, s'achèverait un cycle commencé en 1982, nommé, et c'est un euphémisme, "décennie socialiste". Trois données citées par tous les sondages préélectoraux avalisaient ce prognostic : la perte de la majorité parlementaire absolue par le PSOE, l'éventualité d'un "ballotage technique" avec le PP ou une victoire de justesse de la droite, une progression très importante de la gauche unie (Izquierda unida, IU), qui égaliserait le meilleur score du PCE (23 députés en 1979) et pourrait
ETAT ESPAGNOL atteindre 30 députés et 15 % des votes (1). Ce scénario augurait d'une situation post-électorale difficile, mais renfermant des possibilités d'organiser une résistance orientée à gauche.
En fait, seule la première de ces trois prévisions s'est réalisée (voir tableau p. 9) : le PSOE a effectivement perdu la majorité absolue (formellement, 176 députés, en fait un peu moins du fait des élus d'Herri Batasuna), mais il frôlé les 160 députés escomptés par le parti au début de la campagne et a obtenu une confortable avance par rapport au PP. Il disposera d'une marge de manœuvre parlementaire considérable lui permettant alliances et accords sur la droite et sur la gauche. Pour sa part, le PP a progresse en termes qualltatifs et quantitatifs : il a en particulier gagné en crédibilité en tant qu'alternative gouvernementale, ce que la droite n'avait jamais réussi depuis le début de la transition post-franquiste.
Respectabilité retrouvée
Mais il doit pour le moment se résigner à rester dans l'opposition : il ne peut constituer une coalition parlementaire susceptible de renverser Gonzalez. Sa stratégie visera probablement à imposer des élections anticipées à moyen terme (d'ici un ou deux ans). Enfin, les scores d'IU sont restés en-deça de ceux escomptés et la coalition les a ressentis comme un échec, ce qui est éxagéré compte tenu des résultats. Enfin, le PSOE continuera de diriger la politique espagnole dans la prochaine étape. Gonzalez, bien qu'affaibli, n'est pas tenu par des impératifs parlementaires de modifier ses objectifs.
Ainsi, les résultats sont peu conformes aux prévisions, mais ce qui est plus grave, c'est que ce ne sont pas des vents de gauche qui soufflent : dans une première étape, un accord PSOE-IU n'est guère probable et il impliquerait de toute façon d'avantage un tournant d'IU vers la droite, qu'un virage à gauche du PSOE. D'autre part, les pressions intenses pour la signature d'un pacte social, exercées par Gonzalez, les médias (en particulier le très puissant holding qui est à la tête du quotidien El Pais), et les porte-paroles des industriels font de l'effet dans des secteurs significatifs des grands syndicats, au sein desquels commence à poindre la "culture du pacte", qui avait fait des ravages dans le mouvement ouvrier jusqu'au milieu des
Il peut sembler paradoxal qu'une victoire de la "gauche" provoque une dynamique de "droite". Le paradoxe n'existe que si on prend au sérieux le sigle "PSOE". Si on considère ce qu'est réellement ce parti et ce qu'il fait, alors il n'y plus aucun paradoxe.
Dans l'euphorie des résultats, un dirigeant du PSOE a affirmé : « S'ils ne nous
1) La gauche unie est une coalition électorale où le Parti communiste espagnol est largement dominant.
ont pas battus aujourd'hui, il ne le ferons jamais ». Felipe Gonzalez a convoqué les élections à un moment critique : record du chômage dans l'Etat espagnol par rapport à la communauté européenne (plus de 22 % de la population active et 3 millions de chômeurs), une récession très grave qui va entraîner un plan drastique d'ajustement jusqu'à fin de 94 au moins, une série de scandales de corruption qui compromettent l'appareil central du PSOE dans des opérations de financement illégal du parti, qui ont permis à beaucoup d'ex-dirigeants, d'amis, de parents et de collaborateurs du parti de devenir soudain multimillionnaires, une bataille fractionnelle publique entre le secteur "rénovateur" du parti, qui regroupe les fidèles au président Gonzalez, et le secteur "officialiste" dirigé par Alfonso Guerra, qui en est venu à menacer Gonzalez de retourner le groupe parlementaire contre le gouvernement, enfin, un renouvellement important de la direction de la droite, actuellement entre les mains d'un groupe de politiciens jeunes et ambitieux, sans passé franquiste, et engagés corps et âme à se cultiver une image centriste.
S'ils n'ont pas perdu maintenant...
Comment expliquer, dans ces conditions, la victoire du PSOE ? En premier lieu, il faut préciser le sens de cette victoire. Il s'agit d'un écart de moins d'un million de voix et de 4 % des votants. Un léger report de voix (dans l'hypothèse la plus plausible, du fait d'anciens abstentionnistes, inactifs politiquement et peu intéressés par les questions idéologiques et sociales) aurait donné la victoire au PP.
D'autre part, entre l'électorat des deux forces principales (qui additionnent 74 % des voix, un chiffre très important dans un pays avec un système électoral proportionnel tempéré et dans lequel des forces nationalistes gouvernent au Pays basque et en Catalogne), il n'y a pas de différences sociologiques simples : le PP est majoritaire chez les travailleurs qui ont un emploi, ceux qui sont à la recherche d'un premier emploi et les étudiants, et le PSOE chez les chômeurs, les retraités et les femmes au foyer. Il faut noter la force de la droite chez les jeunes qui votent pour la première fois : le PP a obtenu plus de 34 % de leurs voix, le PSOE moins de 30 %, IU 13 %, selon des estimations qui doivent étre traitées avec les précautions d'usageface à la "science" électorale, domaine dans lequel les institutions espagnoles brillent par leur incompétence.
La distinction entre un vote urbain majoritairement PP et un vote rural majoritairement PSOE n'est pas des plus évidente non plus. Il est certain que le PP a gagné 39 des 50 capitales de province, mais dans les villes les plus populaires, les différences avec le PSOE sont ténues et dans quelques autres (Barcelone, Séville, Bilbao) le PSOE a eu nettement l'avantage. Une autre donnée mérite d'être commentée, celle qui attribue la victoire du PSOE au concept de "vote des allocataires" ou, pire, à son synonyme, le "vote captif" : elle ne fleure pas seulement la sophistication sociologique, elle empeste.
Dans un pays qui compte huit millions de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté, plus de trois millions de chômeurs, des milliers de travailleurs agricoles condamnés aux emplois saisonniers, des milliers de travailleurs de l'industrie menacés par les reconversions et un système de retraite qui interdit de songer à égaliser la pension minimum avec le SMIG, traiter avec mépris les gens qui ont besoin d'allocations pour vivre est plus que réactionnaire. Il est probable qu'une large frange de ces travailleurs particulièrement laissés pour compte, a considéré le PSOE comme le meilleur choix, ou le moins pire. Ils sont dans leur droit et n'ont pas tort, à plus d'un titre : le PP aurait été pire. Mais en déduire qu'il s'agit de la base électorale du PSOE est d'un simplisme impardonnable.
A mon avis, pour comprendre la victoire de Gonzalez, on ne peut s'en tenir aux explications sociologiques ou politiques traditionnelles. Cette victoire, avec les limites que nous avons signalées, ne reflète ni un sentiment de classe, même confus, ni une identification politique avec la gauche, même prise dans son sens générique. On comprend mieux la situation en se référant au "climat social" et en particulier, aux diverses craintes qui s'y expriment.
Un vote conservateur
En premier lieu, la peur de la droite a joué. Quelques éléments de la gauche radicale ont superficiellement renvoyé dos à dos le PSOE et le PP. Pour la grande majorité des gens, dans un pays où la population adulte garde en mémoire quarante ans de dictature, il n'en est pas ainsi. Si le PP l'avait emporté, un gouvernement de José Maria Aznar n'aurait pas mené une politique très différente de celle de Gonzalez.
Mais la droite, ce n'est pas seulement le gouvernement : il existe une droite, et une extrême-droite dans la fonction publique, l'appareil judiciaire, l'armée, les médias, la police qui se serait approprié une éventuelle victoire et en aurait profité pour pavoiser, comme cela s'est passé la veille du scrutin dans certains villages et quartiers, qui redressait la tête à la veille des élections. Beaucoup de gens ont pris peur et Gonzalez a manipulé ces craintes avec habileté lors de ses face-à-face télévisés avec Aznar : il a aisément fait ressortir l'absence de propositions concrètes du candidat du PP, il lui a demandé successivement : « Quel est votre programme réel, monsieur Aznar ? Que ferez-vous concrètement si vous remportez ces élections ? »
Ces questions ont suscité bien des craintes, difficiles à évaluer, mais malgré mes réserves envers les instituts de sondages espagnols, il est significatif qu'on estime à 2 700 000 le nombre d'abstentionnistes de 1989 qui ont voté cette fois-ci : 60 % d'entre eux pour le PSOE, 37 % pour le PP et seulement 1,9 % pour IU. En d'autres termes, concernant l'avantage de 900 000 voix du PSOE, nous pouvons considérer que 600 000 d'entre elles proviennent de vieux abstentionnistes. Cette peur de la droite a existé aussi chez les électeurs potentiels d'IU. On ne dispose pas pour le moment d'estimations rigoureuses ; certains secteurs d'IU évoquent une fuite de 500 000 voix vers le PSOE au dernier moment, mais cela peut relever d'une estimation tendancieuse.
La peur de la droite
La peur de l'instabilité a également joué un rôle important. Des secteurs très larges de la population identifiaient "instabilité" avec départ de Gonzalez. Ce dernier a beaucoup joué sur cet élément, annonçant que si le PP l'emportait, il ne serait candidat à la présidence d'aucune coalition. Cette recherche indirecte d'un vote plébiscitaire lui a donné, une fois encore, de bons résultats.
Le direction personnelle de Gonzalez est une donnée centrale de la situation politique : elle révèle à elle seule l'état de désorganisation, de faiblesse des aspirations collectives, et du manque d'autonomie de la société par rapport aux pouvoirs publics.
Gonzalez est conscient de cette situation et a pris des risques, en voulant la rentabiliser au maximum, de se couper de l'appareil du parti. En ce sens, son geste le plus spectaculaire a été d'intégrer comme numéro deux pour Madrid le juge Baltasar Garzon, un homme considéré comme incorruptible (étiquette méritée, même si savamment construite), et ayant une tradition d'affrontements répétés avec l'appareil du PSOE ou avec le gouvernement lui-même dans le domaine de la corruption et des libertés publiques. Rechercher une image de "propreté éthique" à l'extérieur
du parti était un geste habile, qui a été mal reçu comme il fallait s'y attendre par l'appareil socialiste. Au-delà de ce contexte, il est sûr que le vote PSOE est dans une large mesure un vote présidentiel pour Felipe Gonzalez. Appliquant la phrase d'Ignace de Loyola « Quand il y a de la tempête, il ne faut pas faire de vagues », la majorité des gens n'ont pas voulu le "changement", quoique cette affirmation
A ce niveau, il existe deux interprétations contradictoires du résultat électoral que je considère également douteuses. La première considère que l'usure du PSOE est moindre que ce qu'on pensait et qu'il existe en réalité un indice de satisfaction élevé vis-à-vis de sa politique. C'est la version officielle de l'appareil socialiste, concoctée à partir de la manipulation de quelques données réelles.
Une partie de la société espagnole a sans doute accès à un niveau de vie correct et tient à le conserver : l'aspiration à des changements radicaux est des plus ténues. Pourtant, en raison de la gravité du problème du chômage, de son extension aux chefs de famille, de son développement chez les cadres et des difficultés croissantes pour trouver un premier emploi, un malaise social aisément perceptible s'est développé. Les gens craignent que Gonzalez ne puisse affronter ces problèmes, mais ne voient pas de meilleure alternative. Pour le travailleur qui approche de cinquante ans, qui voit l'endroit où il a travaillé, vécu toute sa vie et où il a subi mille défaites, transformé en désert, obtenir une "reconversion molle" peut apparaître comme un mal nécessaire.
Il se passe quelque chose qui ressemble à de la corruption : il serait faux de penser qu'il règne un tel cynisme qu'on de ce que les gens manquent d'instruments pour intervenir de façon autonome dans ces conflits ; dans ces conditions, la seule alternative est d'élire le "chef" le moins malhonnête.
L'avenir incertain d'IU
La seconde interprétation y voit un mandat populaire pour réaliser "le changement dans le changement", pour reprendre les termes allusifs de Gonzalez, ou un "virage à gauche", réclamé par les syndicats majoritaires et IU. Il est évident que Felipe Gonzalez n'a pas l'intention de réaliser des changements importants, même si l'on peut s'attendre à du nouveau au niveau des méthodes, de la forme, et encore ce sera fonction d'une éventuelle coali-
Composition du Congrès des députés Sièges
Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) 159
Parti populaire (PP) 141
Izquierda unida (IU) 18
Convergence et union 17
Parti nationaliste basque (PNV) 5
Centre démocratique et social (CDS)
Gauche républicaine de Catalogne (ERC) 1
Herri Batasuna (HB)
Eusko Alkartasuna (EA)
Coalition canarienne (CC) 4
Union valencienne (UV)
Parti aragonais (Par) 1
Autres*
* En 1989, le Parti andalou et Euzkadiko Ezkerra avaient chacun obtenu deux sièges. tion avec les partis nationalistes. Mais mieux vaut attendre que spéculer, et mieux vaut encore se référer à la position d'IU.
Julio Anguita, le coordonnateur général et le leader indiscuté de la coalition, a taxé les scores électoraux d'héroïques" compte tenu de la pression bipartiste. Cette explication n'est guère convaincante. Dans ce pays - excepté dans le cas, fort improbable, de tournant à gauche du PSOE qui permettrait un accord électoral —, une formation comme IU ne peut progresser au niveau électoral qu'en dépassant la pression bipartiste. En réalité, Anguita aussi a exprimé ce désir lors de la campagne électorale « Le PSOE doit perdre les élections à gauche, non à droite ». Les secteurs les plus socio-démcrates de son organisation, (dont l'importance n'est pas négligeable : Anguita n'a obtenu que 63 % des voix de la direction d'IU lors de l'élection du "candidat à la présidence" de la coalition) l'accusent aujourd'hui de "gauchisme" pour avoir utilisé de telles formulations. Je pense pour ma part que cette idée était correcte politiquement, et électoralement. Une orientation plus unitaire en direction du PSOE aurait été absurde politiquement et contreproductive électoralement.
En réalité, le vote IU a été inégal. Les scores ont été bons à Madrid (plus de 450 000 voix, à peu près 15 %), en progression en Euskadi, et, même si elle n'a pas remporté de sièges, IU a maintenu son pourcentage électoral en Catalogne. Ses résultats ont baissé légèrement en Andalousie mais la coalition a toutefois gagné 400 000 voix au niveau global. On ne peut parler d'échec qu'en se référant aux attentes d'IU, qui prévoyait un changer de rôle socio-politique en fonction des résul-
1993 1989
% Sièges % 38,68 175 39,8 3,81 107 25,9 9,56 17 9,1 4,97 18 5 1,24 5 1,2 1,76 14 7,9 0,81 0,4 0,88 4 1,1 0.59 2 0,7 0,88 1 0,3 0,48 2 0,7 0,62 1 0,3 4 tats électoraux. Selon la sensibilité à laquelle on s'adresse, ce changement aurait pu se traduire par une "influence sur le gouvernement", préconisée par Anguita, ou un rôle plus actif dans la recomposition de la gauche. Pour l'heure, aucun de ces développements n'a vu le jour après le 6 juin. Ce qui adviendra dépendra d'expériences sociales et politiques dans lesquelles le rôle fondamental ne reviendra pas au groupe parlementairede l'IU.
Un tribun lucide
Anguita est une personnalité politique assez particulière. Il insiste sur l'importance des programmes, alors qu'en réalité il est à lui seul le programme. En d'autres termes : le programme à proprement parler d'IU ne suscite guère de passions, y compris au sein de la coalition. Les discours et les décisions d'Anguita reflètent en général le "véritable" programme. A ce niveau, les contradictions ne manquent pas : son discours est purement celui d'un syndicaliste, où les revendications des mouvements sociaux trouvent difficilement leur place (y compris les revendications écologistes, qui pourraient l'intéresser pour des considérants électoraux, mais Anguita fait peu de cas de l'électoralisme) ; pourtant, dans une réunion avec des patrons, ils peut évoquer à l'envie les clichés éculés des "secteurs les plus dynamiques", pour "sortir le pays du marasme qu'il traverse"
Il propose sérieusement le partage du travail, la réduction du temps de travail et celle des salaires. Il est capable d'affirmer qu'il défend des objectifs anti-capitalistes, mais il professe une véritable dévotion à la Constitution espagnole (ce qui atténue par