Deux jours après qu'une limitation très importante du droit d'asile eût été adoptée par le Parlement, une maison a été incendiée à Solingen (près de Cologne). Cinq femmes et jeunes filles turques ont péri dans les flammes. Depuis, les attentats contre les immigrés et les réfugiés ne cessent plus. Ils visent en particulier des émigrés turcs. Simultanément, de jeunes turcs commencent à réagir. La gauche et le mouvement antifasciste se trouvent ainsi confrontés à de nouvelles tâches. David MULLER et Björn MERTENS
Be 26 mai 1993, la modification de la Constitution par le Bundestag et l'adoption de nouvelles dispositions légales régissant l'asile politique ont de fait supprimé la possibilité d'obtenir l'asile en RFA. La nouvelle législation prévoit entre autres l'expulsion immédiate des réfugiés qui seraient passés par un "pays tiers sûr" ou qui sont originaires d'un Etat qui ne poursuit pas les gens dans certaines régions bénéficiant d'une "immunité"
Parmi ces "pays sûrs", figure par exemple, à côté de la totalité des Etats frontaliers de la république fédérale, un pays comme l'Inde, qu'Amnesty international considère comme l'un des pays où l'on torture le plus au monde. Les réfugiés sans papiers doivent eux aussi être expulsés immédiatement. Contrairement à ce que prétendent certains politiciens bourgeois, ce sont justement les véritables réfugiés politiques qui subiront les effets de ces mesures.
Les politiciens et les moyens d'information bourgeois avaient toujours assuré que l'un des effets de ce "réajustement" du droit d'asile serait de faire cesser la campagne de terreur permanente des groupes fascistes contre les non-allemands. Un argument cynique, qui revenait à céder devant la pression des fascistes et à leur donner raison a posteriori. Et qui plus est, un argument faux, car les fascistes et les
ALLEMAGNE jeunes qu'ils influencent se sont sentis encouragés à continuer, comme l'attentat criminel de Solingen l'a prouvé de façon cruelle. Depuis, il ne se passe pas un jour sans que ne se déclarent de nouveaux incendies, essentiellement dirigés contre des foyers de demandeurs d'asile. L'expérience montre que cette nouvelle vague d'agressions ne déferle pas sur les émigrés et les réfugiés malgré, mais à cause de cette modification du droit d'asile.
Quand le racisme vient du gouvernement
Depuis le début de l'année 1991, la CDU/CSU n'a pas cessé de lancer des charges particulièrement virulentes contre les réfugies.
Ces campagnes racistes visaient à créer un climat favorable à l'arrêt de l'immigration. Le gouvernement de la RFA ne voulait plus dépenser d'argent pour ceux que sa politique contraint à venir y demander asile. D'autre part, en particulier à l'Est, il s'agissait de détourner l'attention de la crise issue de la réunification en en faisant porter la responsabilité à des non-allemands.
Cette campagne revenait à dérouler un tapis rouge aux pieds des militants fascistes. Le nombre des agressions contre des réfugiés a augmenté énormément et atteint son point culminant lors des pogroms de Hoyerswerda (août 1991) et
Rostock (septembre 1992). Pendant la nuit de l'incendie du foyer de Rostock, la direction du SPD a basculé et s'est déclarée favorable à une modification de la Constitution.
Avant-garde raciste
Sans ce terrorisme ouvert, ce retournement ne se serait pas produit si vite. Les Nazis avaient réussi à occuper une place plus importante que celle, traditionnelle, de supplétifs de la politique officielle. Ils ont joué le rôle d'une avant-garde raciste, tout au moins du point de vue de l'état d'esprit de la population allemande. Pour la première fois, des potentialités sérieuses de constitution d'un mouvement fasciste étaient réunies dans la rue.
A Hoyerswerda et à Rostock, les Nazis ont tenu la rue et organisé la terreur. A Rostock, la police a même négocié avec eux et abandonné les lieux pendant deux heures. A Dresde, les groupes fascistes ont pu contrôler des quartiers entiers et ont partiellement collaboré avec la police aux dépens de petits trafiquants et de prostituées.
La terreur organisée dans les rues se limitait jusqu'alors essentiellement à l'ex-RDA. La gauche y est plus faible, les forces de l'extrême-droite n'ont pratiquement ni structures établies ni dirigeants, et l'aile militante du néo-fascisme allemand, (des groupes comme le Front national, une
organisation de 150 cadres, dissoute officiellement, mais toujours active ; ou le Parti ouvrier "libéral", qui dispose de plus de 1 000 militants très disciplinés) a réussi à y gagner une influence beaucoup plus importante que sur le territoire de l'ancien-
Avec leurs actions "Nuit et brouillard" contre les immigrés et les réfugiés à l'est comme à l'ouest, les nazis ont trouvé une tactique qui leur permet de répandre la peur et l'angoisse tout en restant largement protégés de la riposte de la gauche et des
Le gouvernement fédéral et la direction du SPD ont aussi aggravé la situation en déclarant que les nazis allaient dans le bon sens, mais par des moyens condamnables. Les agressions et les attentats ne commencèrent à les gêner que lorsqu'il ne fut plus possible de canaliser la protestation et que des émigrées turques furent assassinées à Mölln. Mais là, la violence raciste avait atteint une partie de la population capable de se défendre. Et surtout les réactions à l'étranger suscitèrent l'inquiétude de la bourgeoisie. Ce n'est pas le souci de la dignité humaine qui a poussé certaines forces bourgeoises à manifester "contre la violence". C'était en tout premier lieu l'inquiétude pour leur propre réputation à l'étranger et donc pour leurs affaires.
En même temps ces forces prenaient la mesure du développement du mouvement de protestation (la manifestation officielle du 8 novembre 1992 a été détournée en une initiative pour le droit d'asile, 50 000 personnes manifestèrent à Bonn le 14 novembre contre la direction du SPD lors du congrès extraordinaire qui décida quand même à une majorité de 90 % d'approuver la modification de la constitution) qui se dégageait fortement de l'influence d'appareils traditionnellement "gauches". La capacité d'action indépendante accrue des Nazis militants a aussi pesé ; on avait été très contents de les trouver comme auxiliaires, il s'agissait maintenant de les contenir.
Les chaînes de lumière
Ces différentes motivations sont à l'origine de la succession de chaînes lumineuses qui ont marqué la fin de l'année 92 et le début de 1993 (50 000 participant(e)s à Munich, 10 000 à Hanovre, 2 à 300 000 à Berlin, etc). Elles étaient l'expression d'un changement dans l'état d'esprit des masses, qui contrairement à ce qui avait cours lors du pogrom de Rostock, ne voulaient plus tolérer les attentats terroristes.
C'était aussi une forme d'action qui permettait la participation du plus grand nombre. Si l'on considère que le racisme est très enraciné dans la population allemande, ces chaînes lumineuses ont marqué un progrès. Mais elles avaient aussi d'autres fonctions qui étaient rien moins que progressistes. Manifester "contre la haine et la violence", c'était évacuer le fait qu'il s'agissait de violence raciste, le plus fâcheux restant l'absence de toute revendication concrète. Cela revenait à lutter contre le racisme comme contre un mauvais esprit, mais pas contre quelque chose qui se manifeste par des vexations quotidiennes, des lois discriminatoires et des
Emeutes miniatures
Les meurtres de Solingen et les actions de protestation qui les ont suivis ont mis à nu toutes les insuffisances du mouvement anti-raciste en RFA. Solingen a provoqué un choc parmi les immigrés turcs. Pour la première fois ont eu lieu des manifestations anti-racistes (par exemple 5 à 7 000 à Solingen le lendemain des meurtres, 12 000 à Solingen le 5 juin, 5 000 à Hambourg le même jour, deux fois 1 500 à Hanovre, 6 à 7 000 à Munich) auxquelles participaient essentiellement des immi-
Si ces manifestations sont restées si petites comparées aux chaînes lumineuses, cela est dû à la "peur des violences". Dès le soir de la première manifestation à Solingen, il y a eu des affrontements, surtout entre de jeunes Turcs et la police. Les médias les ont montés en épingle comme des batailles de rues dignes de guerres civiles, bien qu'il ne se soit agi que de l'expression d'une rage spontanée.
Ces émeutes en miniature furent utilisées par la propagande bourgeoise pour faire campagne contre les "casseurs turcs". Le gouvernement n'a rien trouvé de mieux à faire que de menacer les jeunes participants d'expulsion. Empêcher de telles expulsions sera certainement un aspect important de l'activité à venir des antiracistes. Mais en même temps, il est important aussi d'élaborer des perspectives politiques susceptibles d'empêcher que la frustration et la rage ne soient gaspillées en émeutes qui mettent en danger les jeunes qui y participent.
Il n'en reste pas moins que cette mobilisation des immigrés est un changement positif : les immigrés (les Turcs, avec 1,8 million, dont 200 000 Kurdes, sont les plus nombreux) sont concernés directement par le racisme, et ils sont aussi une composante importante de la classe ouvrière de la RFA. Beaucoup d'entre eux travaillent dans de grandes entreprises (comme à Volkswagen ; chez Opel, un tiers du personnel est originaire de Turquie) et sont organisés dans les syndicats. Mais le caractère positif de ces nouveaux éléments n'a pas été perçu par une grande partie de la gauche allemande et turque, quand ils n'ont pas été appréciés négativement. Des secteurs importants de la gauche radicale refusent toute collaboration avec des groupes nationalistes ou islamiques.
Il ne s'agit pas ici uniquement de groupes fascistes comme les Loups gris, qui attaquent physiquement la gauche turque et surtout kurde. Ce refus englobe les jeunes Turcs qui agitent des drapeaux turcs dans les manifestations et les gens mobilisés par le canal des mosquées. C'est ainsi que la gauche radicale de Hambourg s'est largement tenue à l'écart de la manifestation du 5 juin ; à Hanovre, il y a eu deux manifestations séparées. C'est d'autant plus regrettable que la gauche radicale (y compris turque) est fortement minoritaire parmi les immigrés. Les groupes réactionnaires ont eu le champ
La raison principale de l'attitude de la gauche turque tient à ce que la plus grande part de son activité est tournée vers la Turquie. Il y a eu des débuts d'interventions centrées sur les problèmes des immigrés — l'expérience la plus importante fut celle du groupe Göemen, surtout implanté à Hambourg —, mais elles n'ont pas débouché. Ainsi la politique de cette gauche turque, de culture essentiellement maoïste, est inscrite dans un cadre défini par les coordonnées politiques turques. Ceci est encore plus vrai pour le parti hégémonique chez les Kurdes, en Turquie comme à
Celui-ci n'a que rarement pris part aux mobilisations. La crainte justifiée des attaques de fascistes turcs y est certainement pour quelque chose. Mais la politique du PKK, qui limite largement son travail dans l'immigration à des activités de solidarité avec le Kurdistan, est un élément d'explication plus important.
Nationalisme d'opprimés
Cette politique se fonde sur des données tout à fait réelles. D'une part, le voisinage de la Turquie et l'alliance étroite entre les Etats allemand et turc, dirigée en particulier contre la lutte pour l'indépendance du Kurdistan. D'autre part, le gouvernement turc exerce une influence directe sur l'immigration en RFA par l'intermédiaire de nombreuses associations et organisations.
Le nationalisme turc en RFA a donc pour référence un Etat réellement existant. Et pourtant, le rejet abrupt du nationalisme turc en RFA est une erreur très grave de la
part de militants de l'extrême-gauche allemande. Ils ne voient pas que le nationalisme de jeunes immigrés turcs qui agitent le drapeau turc est le nationalisme d'un groupe opprimé qui n'entraîne pas nécessairement l'adhésion au chauvinisme grand turc. C'est une première réaction de défense devant le racisme allemand.
Mais comme une grande partie de la gauche radicale allemande ne fait plus depuis longtemps de différence entre le nationalisme des oppresseurs et celui des opprimés, elle n'est pas en mesure d'évaluer correctement la nouvelle situation.
A cela s'ajoute certainement la crainte de sortir du ghetto de la gauche et de se confronter à des gens qui luttent tout simplement pour leurs propres intérêts. Enfin, sans que cela soit exprimé, on trouve aussi dans la gauche radicale anti-fasciste des préjugés à l'encontre des immigrés. La conséquence de cette politique, c'est de laisser largement le champ libre aux forces nationalistes ou aux fondamentalistes islamiques.
Tactique perfide
La tactique perfide du gouvernement turc, qui utilise la peur des immigrants devant les Nazis et les réactions nationalistes pour les besoins de sa propre politique raciste à l'égard des Kurdes, peut porter des fruits (c'est ainsi qu'aussitôt après l'incendie, on a prétendu cyniquement dans certains milieux pro-gouvernementaux que les critiques contre la guerre anti-kurde étaient à l'origine de l'attentat parce qu'elles ont "créé une atmosphère d'hostilité envers la Turquie"). De plus, le vaste centre hésitant où l'on retrouve les immigrés islamistes ou nationalistes modérés est ainsi abandonné durablement aux forces réactionnaires.
Pour les socialistes qui militent dans le mouvement anti-raciste, trois questions se posent aujourd'hui : comment s'opposer à la terreur organisée par les fascistes ? Comment passer du combat défensif à une campagne pour l'égalité des droits ? Comment surmonter les divisions entre immigrés, et aussi entre immigrés et réfugiés ?
Une réponse précise ne sera pas possible avant d'avoir accumulé plus d'expériences. On peut cependant ébaucher un cadre stratégique.
Quelle campagne ?
Pour riposter à la terreur nazie, il faut agir à la fois sur l'état d'esprit de l'ensemble de la société et impulser des actions de défense directe. Il faut d'une part de larges mobilisations qui permettent à des gens qui craignent (de façon tout à fait compréhensible) une confrontation directe avec la violence, de prendre leur place. D'autre part, on peut aussi créer des structures d'auto-défense ouvertes à toutes les nationalités d'un quartier.
Celles-ci ne peuvent certes pas empêcher tout attentat, mais par exemple par l'organisation de patrouilles, gêner sensiblement les fascistes. Ainsi, dans la petite ville de Achim (près de Brême), il a été possible de mettre en fuite des fascistes qui s'apprêtaient à incendier une maison. Manifestations et mobilisations contre les lieux de rassemblement des nazis restent bien sûr des activités importantes.
La revendication d'égalité des droits est de plus en plus posée par les immigrés eux-mêmes. Il importe de lui donner un contenu concret : droit à la double nationalité pour tous ceux qui le désirent, droit de vote à tous les niveaux, retrait du nouveau code du travail, qui introduit des discriminations à l'égard des immigrés et des réfugiés, suppression des lois d'exception anti-immigrés ; l'Allemagne est devenue un pays multi-ethnique, dans lequel toutes les nationalités doivent avoir les mêmes droits, y compris de droit à l'autonomie culturelle. Autour de ces questions, il faut à la fois faire un travail d'explication et de mobilisation.
Une arme importante qui n'a pas encore été utilisée en RFA, c'est la grève. Elle donnerait l'occasion aux syndicats, la force la plus importante, de prendre place dans le combat politique contre le racisme. Au début de l'année, des groupes d'initiative syndicaux indépendants ont réussi à organiser quelques grèves symboliques très courtes. Le président des salarié(e)s chrétiens démocrates d'Europe lui-même a appelé tous les immigrés de RFA à une grève générale. Il faudrait tirer des enseignements de la grève générale suédoise contre le racisme et multiplier les actions communes de travailleurs allemands et immigrés.
Grève contre le racisme ?
Une grève contre le racisme pourrait aussi permettre d'organiser un travail d'explication à partir des entreprises, et des manifestations. Le combat commun pour les mêmes droits peut contribuer beaucoup à dépasser les divisions.
Mais pour les socialistes, il est important de ne pas négliger le travail d'explication et de se démarquer clairement de toute attitude discriminatoire à l'égard de certains groupes d'immigrés et plus encore de réfugiés. Concrètement, notre revendication d'ouverture des frontières doit être suivie d'effets ; cela implique de mobiliser contre les expulsions - même s'il ne devait y en avoir que quelques unes — et d'essayer de les empêcher. Ce combat doit aussi viser les projets de camps de réten-
Mais le combat le plus long et le plus difficile va consister à rassembler les différents potentiels d'opposition : travailleurs, femmes, immigrés, réfugiés, etc. Il ne s'agit pas là simplement de propagande : il faut organiser dès maintenant la solidarité concrète, en premier lieu les mouvements et associations anti-racistes, où les allemands sont majoritaires, doivent mettre en œuvre la solidarité avec les immigrés et les
Hanovre, 16 juin 1993