Dans le dossier de ce mois, nous braquons nos projecteurs sur les Etats-Unis. Les articles suivants ne sont, bien sûr, que des fragments d'une réalité plus vaste, mais nous pensons qu'ils insistent sur les trois aspects centraux de la situation politique de ce pays :
• la désintégration rapide de la nouvelle administration Clinton et la "reprise sans emplois" que cette dernière essaye de diriger
• la crise urbaine prolongée
• les indices, malgré les illusions persistantes sur les démocrates, d'une résurgence du mouvement syndical.
Kim Moody, ouvrant ce dossier, note que pour le mouvement ouvrier la page de la décennie perdue des années 80 est en passe d'être tournée et que l'ère Clinton apporte des opportunités nouvelles, et de nouveaux dangers, pour la fraction progressiste du mouvement syndical.
Pour sa part, Dianne Feeley illustre bien comment les promesses et les projets de Clinton se sont évanouis, et c'est peu dire, Le problème principal de Clinton, à l'instar de Bush, est celui de l'économie des EtatsUnis et il faut se garder de croire que la nouvelle administration est l'amie du mouvement social, sur ce terrain comme ailleurs
Cela fait près d'un an que, le monde a pu être témoin de l'agression brutale de Rodney King par quatre policiers de Los Angeles. L'an dernier, les policiers ont été relaxés et Rodney King a été condamné pour infraction au code de la route. La ville était rentrée en éruption sous le coup de l'indignation. Evelyn Sell, enseignante à Los Angeles, nous ramène dans cette ville douze mois plus tard. Elle conclut un article très documenté par la description de multiples luttes du mouvement social, qui prouvent que la combativité et la conscience existent toujours, mais qui ont besoin d'être unifiées.
Est-ce qu'un mouvement syndical renaissant et radical jouera-t-il un tel rôle unificateur ? Dans son résumé de la conférence des Labor Notes, Franck Lovell décèle les indices d'une résurgence réelle du mouvement syndical.
Pourtant, une telle rennaissance peut ne pas coïncider avec une reprise des grèves. Rétablir la confiance dans les capacités des travailleurs à engager le combat contre leurs patrons est la première priorité. Dans un court article, nous voyons comment les membres d'un syndicat ont choisi d'adopter une tactique innovatrice pour affronter la filiale d'un conglomérat sucrier britannique.
L'appel, lancé à plusieurs reprise lors de la conférence des Labor Notes, à la constitution d'un parti des travailleurs peu paraître incantatoire. Pourtant, malgré les limites des progrès actuels, la classe ouvrière américaine n'a peut-être jamais été aussi près d'avoir un parti indépendant. * Roland Wood
L'article qui suit a été publié dans le numéro 43 de la revue américaine Against the Current, en mars avril 1993. L'auteur fait partie de la rédaction de Labor Notes et est l'auteur du livre An injury to all (Une humilation pour Tout au long de l'article qui suit,il passe à la loupe les projets "clintoniens" visant à rendre à l'économie des Etats-Unis la compétitivité qu'elle a depuis longtemps perdue sur le marché international. Il analyse leurs implications probables sur la classe ouvrière et sur le mouvement ouvrier nord-américain. Kim MOODY
In a presque pu entendre
• le soupir de soulage-
ment poussé dans les tous milieux syndicaux des Etats-Unis, lorsque Georges Bush a admis sa défaite face à Bill Clinton. Il est vrai que Clinton s'est autorisé tous les coups dans la course aux voix et qu'il a su capter l'imagination de ses supporters dans le monde entier. Mais il est membre du Parti démocrate et tout dirigeant syndical sait qu'un démocrate vaut toujours mieux qu'un républicain.
En outre, son programme politique annonçait de bonnes choses : emplois, formation, projet d'équipement et réforme du système de santé. Le cauchemar des 12 années d'administration Reagan-Bush s'achevait. Les dirigeants syndicaux se rendirent aussitôt à Little Rock pour discuter de la transition et participer au sommet économique organisé par Clinton. On en tint compte comme s'il s'agissait de personnalités de premier plan. On se serait cru revenu au bon vieux temps!
Mais la réalité en a décidé autrement. Nous ne sommes plus en 1960, 1964, ou même en 1976. La crise de profit capitaliste est chronique et incurable, même avec un traitement de choc. Elle a ouvert la voie
Qualification et concurrence
à une tempête concurrentielle qui a fait disparaître les clivages entre anciennes et nouvelles politiques. Malgré les hauts et les bas, les taux de chômage des nations développées restent le double de ceux prévalant lorsque Jimmy Carter prêta serment.
Le boom économique des années 80 ressemble plus au recul des années 50 qu'à une expansion véritable. La forme d'organisation des entreprises, les systèmes de production, les règles du monde du travail, les masses d'hommes et de femmes en quête de paix et de travail, le fonctionnement des marchés financiers, etc : tout cela et bien d'autres choses ont changé, et parfois au-delà de l'imaginable.
Néolibéralisme et économies mondialisées
Ces changements ont entraîné l'effondrement des piliers de la politique économique libérale sur lesquels reposaient le Parti démocrate de jadis : le parti des patrons des grandes métropoles, des dirigeants syndicaux clientèlistes et l'aristocratie libérale
La progression du courant du Parti démocrate regroupé dans le Democratic
Leaderhip Council (DLC) que symbolise la nomination de Clinton et Al Gore, a reflété ces changements et les nouvelles politiques exigées par la majorité des milieux capitalistes. Il ne s'agit pas seulement d'un changement régional dans la compostion de la direction du parti, mais, à un niveau plus important, d'un changement des politiques de la bourgeoisie au
Ce tournant est plus connu sous l'appellation de néolibéralisme, de politiques fondées sur le marché qui imprègnent complètement tous les partis bourgeois des pays développés et contaminent aussi la plupart des partis ouvriers. Ce changement a infléchi les politiques du tiers-monde dans le même sens et a pris une tournure quasiment messianique en Europe de l'Est et dans la Communauté des Etats indépendants (CEI). C'est même le prisme à travers lequel la bureaucratie chinoise envisage son avenir économique.
Le néolibéralisme est aussi essentiel à la bourgeoisie en ces périodes de crise que le keynésiannisme l'a été dans la période capitaliste précédente. Le paradigme néolibéral tente de traiter la crise des profits à travers un processus de restructuration permanent et violent (ce que Joseph Schlumpeter, théoricien des cycles énonomiques, appellait "destruction créative"). Tandis que le keynésianisme tentait de réduire les effets de la concurrence et des cycles économiques, le néolibéralisme cherche à les déchaîner en escomptant que la dévaluation du
"faible" restaurera les profits du "fort". Plus se renforcent le chaos économique et les dégats sociaux que les versions différentes de cette politique infligent ici ou là, plus leurs postulats sont intégrés aux conceptions des hautes sphères du capital transnational.
Cette faillite ne sera pas officiellement reconnue, car il y a toujours un dernier obstacle à son application globale.
A la différence du keynésiannisme, le néolibéralisme est une politique globale :
marché libre, ou plutôt marché généralisé sous l'emprise des multinationales en expansion, et marchés financiers planétaires en sont l'essence. Ainsi le "test réel"
reste toujours à venir sous couvert d'une ultime négociation multilatérale.
La portée de l'idéologie néolibérale
Tandis que le keynésiannisme était basé sur la capacité croissante de l'Etat bourgeois à intervenir dans l'économie, le néolibéralisme cherche à transférer le pouvoir politique de l'Etat national aux élites des institutions multilatérales : Le Traité général de commerce et des tarifs douaniers (GATT), les instances chargées du
Traité de libre échange de l'Amérique de nord (NAFTA), les "faiseurs d'austérité"
du Fonds monétaire international et la
Banque mondiale, ou des multinationales elle-mêmes.
C'est un bon moyen pour réduire l'influence populaire au sein de la démocratie. Comme l'a dit sans détours le directeur de l'Institut canadien Fraser, partisan du libre-échange : « Un accord commercial délimite simplement ce que le gouvernement US et d'autres gouvernements peuvent répondre aux pressions de leurs citoyens ». En outre, alors que chaque nouvelle phase du néolibéralisme est mise en application — par exemple, l'expansion du GATT aux services et aux finances pour les négociations de l'Uruguay round —, les limites du réformisme national sont de plus en plus importantes. Ces limites sont attribuées au marché mondial et décrites comme un phénomène naturel. Le réformisme qui a besoin de l'Etat national pour appliquer sa politique apparaît de jour en jour plus utopique, et le néolibéralisme de plus en plus incontournable.
Alors que le néolibéralisme est fondamentalement une idéologie de la droite affairiste, il contamine aussi les politiciens bourgeois libéraux et les politiques socio-démocrates. Comme le keynésiannisme, les politiques néolibérales peuvent être appliquées avec plus ou moins de mesquinerie. Elle peuvent être combinées à des programmes destinés à graisser les rouages de la restructuration, que ce soit à travers l'austérité et des taux élevés de chômage, comme au Mexique, ou à travers des "politiques de gestion du marché du travail" (formation), et l'amélioration, bien que réduite, des mesures de protection sociale comme en Europe.
De même que le keynésiannisme aux Etats-Unis a pu s'accompagner de ségrégation raciale puis de son abolition, de la même façon le néolibéralisme peut s'introduire avec ou sans lois discriminatoires. Le multiculturalisme voulu du cabinet Clinton est un résidu de libéralisme social, même si c'est plus symbolique que programmatique.
Les moyens ont souvent considéré comme contradictoire de trouver dans l'équipe Clinton les fervents équilibristes du budget du Congrès, comme Léon Panetta et Lloyd Bentsen, côte à côte avec des libéraux sociaux académiciens tels que Donna Shalala et Robert Reich. Alors que les "grands programmes" ne sont plus de mise, ces différentes politiques représentent un coût marginal en termes de dommages politiques et sociaux normalement bien contrôlés au sein de la plus élémentaire direction politique dictée par l'Etre suprême qu'est la concurrence.
Concurrence
Get Clintonmania
Aux Etats-Unis, l'émergende du DLC symbolise cette contagion du parti démocrate, plus que la stratégie électorale de l'effet pendulaire du vote blanc pour laquelle il est d'avantage connu.
Comme le disait Clinton, « Il n'y a pas de doute, nous porterons tort à quelques personnes. La question est : devons-nous vraiment, vraiment faire des choses vilaines ?» (1) Peut-être, peut-être que
1) Wall Street Joumal, 8 janvier 1993.
non. Quelques choses "vilaines" ont rapidement fait surface dans les desseins de Clinton de ne pas tenir compte de l'augmentation du coût de la vie dans la sécurité sociale et dans la "réforme" de l'aide sociale.
Ce qui est clair c'est que toute perspective agréable est exclue. L'excuse universelle, qui a cours aussi bien au Congrès que dans les cercles présidentiels, est le déficit fédéral. En 1992, son service a coûté 214 000 milliards de dollars, l'intérêt étant largement payé aux riches et aux grandes institutions financières. Un cinquième du budget fédéral. Quelques personnes, comme Ron Brown, secrétaire au Commerce, estiment que le déficit budgétaire alimente aussi le déficit commercial.
Le premier compromis budgétaire a déjà été passé. Les 20 milliards de dollars annuels d'investissements pour des infrastructures (routes et réseaux de communications en fibres optiques) seront très probablement réduits à 10 milliards.
A Little Rock, FOB signifie "Friend of Bill'" (ami de Bill), mais cela pourrait vouloir dire "Friend of business" (ami des affaires). Robert Rubin, coprésident de Goldman Sachs, sera conseiller économique de Bill. Le chef du personnel, "Mack" McLarty est à l'exécutif de Arkla Inc., entreprise de gaz classée parmi les 500 plus grandes au niveau mondial par la revue Fortune. Ron Brown représente autant des firmes japonaises qu'américaines en tant que conseiller "lobbyist". Le conseiller commercial Mikey Kantor représentait des sociétés comme la General Electric. Le Procureur général, Zoe Baird, a été consultante en chef de General Electric, de Aetna Life Insurance et de Casualty Co., comme assureur médical. Lawrence Summers, du nouveau groupe des conseillers économiques, a été cadre économique à la Banque mondiale, un poste parfait pour se faire une vision du
Il n'est pas surprenant que Clinton et son équipe préfèrent la version des programmes sociaux proposée par le secteur privé. aussi, ils prévoient donc une coupe de 100 000 emplois dans l'administration fédérale dans un premier temps. Mais, nulle part l'obsession de la privatisation ne se traduit plus clairement, et de façon plus catastrophique que dans le cas du système national de santé.
L'imposture de la concurrence régulée
Clinton s'est prononcé en faveur de ce qu'on connait sous le terme de "concurrence régulée". Les soins médicaux pour les non-assurés sera assuré par des réseaux ticulièrement dans les 15 demières années, a causé des dégâts énormes...» sable non-élu du syndicat.
demière conférence nationale en juin 1992.
rents. plate-forme alternative globale.
TUAW était célèbre autrefois :
• une démocratisation et des réformes internes
• des négociations collectives
• une reconstruction
D une activité politique, par une alliance avec d'autres syndicat et le tissu associatif
• l'internationalisme us lier d'avantage aux travailleurs précaires et aux pauvres.
construction de syndicats qui organisent la solidarité. » * financés par les assurances privées et qui offrent le strict minimum. Les travailleurs qui bénéficient d'accords syndicaux qui leur offrent plus que le bas de gamme serait imposés sur la différence. Le système qui coûte si cher et maintient les employés dans la dépendance de leurs employeurs, pour ce qui est de la santé,
Malheureusement Clinton n'a pas affronté là-dessus beaucoup de résistance de la part de la puissante Fédération américaine du travail-Congrès des organisations industrielles (AFL-CIO). Le syndicat des travailleurs du batiment, par exemple, est opposé au système unique et central de remboursement, qui transférerait les projets privés que les syndicats contrôlent à des gouvernements fédéraux ou d'Etat ou à un organisme para-étatique.
La majorité du conseil exécutif de l'AFL-CIO, sous la pression des dirigeants du batiment, n'ont jamais soutenu un remboursement unique et a retiré son soutien à un système de caisse de soins, assurant une protection pour les pauvres.
Un petit groupe de syndicats, dont
Nouvelles orientations
Nous sommes « partisans du syndicalisme social contre le syndicalisme affairiste. Nous pensons que l'incapacité des grands syndicats et de la Fédération américaine du travail-Congrès des organisations industrielles (AFL-CIO) à s'opposer aux politiques des grandes compagnies, tout par-
Ainsi s'exprimait Tom Laney, un dirigeant du courant "Nouvelles orientations" du Syndicat unifié des travailleurs de l'automobile (UAW), dans une réponse écrite à un commentaire d'un respon-
A l'instar de nombreux courants réformateurs du mouvement syndical américain, Nouvelles orientations, fondé en 1989, est engagé dans une combat difficile. L'UAW est cité comme le pire exemple des nouveaux "syndicats d'affaires". Les mécanismes démocratiques les plus élémentaires en sont absents, les adhérents n'ont pas le droit d'élire la direction nationale. Jerry Tucker, récent candidat de "Nouvelles orientations" à la présidence n'a même pas pu s'exprimer lors de la
Le syndicat a développé un système de clientélisme à partir de la négociation de contrats avec
"sécurité d'emploi" - des contrats qui échangent des licenciements contre une sécurité relative pour les autres travailleurs. De plus, ce système donne à l'UAW le droit de nommer des milliers de représentants locaux du syndicats, à des postes de permanents, sans consulter la base des adhéy a eu des mouvements d'opposition dans le passé, mais ils sont rarement allés au-delà de questions ponctuelles ou d'une élection. "Nouvelles orientations" a commencé à développer une
Après cinq mois de discussion, l'actuelle proposition de plate-forme a été adoptée en novembre
1991. Elle recouvre cinq thèmes centraux pour la régénération du "syndicalisme social" pour lequel
Dans l'article cité précédemment, Tom Laney soulignes certains aspects de cette plate-forme :
« Nous voulons un syndicat basé sur un mouvement social - pas sur les trusts. Nous devrions no
» Nous croyons en un syndicat qui se batte pour le plein-emploi car le droit à un travail décent
(...) est le seul chemin vers la justice sociale. Atteindre le plein-empioi passe par la réduction de la semaine de travail. Le seul moyen d'obtenir des emplois qualitativement meilleurs (...) est la celui des transports, les travailleurs des communications, ceux de la pétrochimie et de l'industrie nucléaire, soutiennent encore le principe d'un centre unique de paiement. Mais la défection récente de l'Union des travailleurs de l'automobile et de la fédération des fonctionnaires de l'Etat et des municipalités a affaibli mortellement
Le choix du secrétaire au Travail en dit long sur les projets de Clinton en matière syndicale. Robert Reich est généralement considéré comme l'extrême- gauche de l'administration Clinton, or il fait à peine allusion aux syndicats dans ses ouvrages récents et n'a qu'un lien indirect avec avec les organisations ouvrières : il fait partie du comité de recherches du Syndicat de l'Institut d'économie politique
(EPI). Il incarne également l'évolution de la version américaine du néolibéralisme à visage humain et sa version courante de politique "mixte".
Il y a dix ans, il était une sorte de social-démocrate déguisé, avocat de la
"politique industrielle", une version édulcorée de la planification à l'européenne à
forts relents protectionnistes, d'où son poste à l'EPI.
Mais Reich, comme bien d'autres s'est pris d'affection pour le marché dans les années 80. Aujourd'hui, il affirme dans son livre Le travail des nations et ses articles publiés dans la Revue d'affaires de Harvard que les Etats-Unis doivent apprendre à vivre dans le marché mondial. La protection des services ou le maintien d'industries obsolètes ne feront que rendre le pays non-compétitif.
Coopération au service de la concurrence
Jusque là, le profil n'est rien d'autre que celui du conservatisme classique. Pourtant, ce qui rend Reich et Clinton différents de Bush, c'est qu'au lieu des largesses fiscales vis-à-vis des riches, ils prônent des réductions d'impôts ciblées, vers les entreprises qui investissent dans les équipements d'infrastructures, afin de rendre les Etats-Unis compétitifs.
La dernière idée en date de Reich est - de remplacer tout le réseau de communications du pays par des fibres optiques, technique d'avant-garde. En parallèle, on met en place une politique de formation et de reconversion pour créer des travailleurs d'avant-garde eux aussi. Selon Reich, la solution viendra d'elle-même : « Des investisseurs arriveront et créeront des emplois, si nous avons une force de travail bien formée » (2).
Une différence se fait jour entre la stratégie électorale de DLC, et la stratégie de compétitivité globale de Clinton-Reich, cette dernière impliquant le soutien de la classe ouvrière et non son exil. La meilleure façon de faire passer une entreprise des anciennes aux nouvelles technologies, des règles rigides à la flexibilité du travail, supposait d'en chasser les syndicats. Mais s'en défaire complètement est "vraiment désagréable" vous dira n'importe quel directeur.
De plus, comme le révèle une décennie de cogestion travailleurs et patronat, lorsque les travailleurs d'une usine sont déjà syndiqués, gagner la coopération des syndicats est presque comme ne pas en avoir. En fait, au niveau national, il vaut mieux, du point de vue des patrons, qu'il y ait des syndicats pour faire semblant de représenter les travailleurs dans les processus de reconversion industrielle continue qui garantit la compétitivité.
La coopération entre les entreprises et les syndicats va probablement connaître un nouveau départ sous l'égide du nouveau Conseil national de relations du travail (NRLB) auquel Clinton adjoindra trois nouveaux membres et dont il désignera le dirigeant courant 1993. Ce conseil sera vu d'un œil bienveillant par les libéraux, qui comprennent qu'on a besoin des syndicats pour parvenir à échanger flexibilité contre formation.
Ce nouveau NRLB devra dégager la voie pour des équipes de travail ou des cercles de qualité dominés par les patrons, qui soutiennent le gouvernement dans sa reprise en main de cette entreprise déjà vieille, mais inachevée, de dévoiement du syndicalisme. Cette approche est plus productive en matière de flexibilité du travail que ne ne l'avait été le Conseil de compétitivité de Dan Quayle.
Il est certain que la majorité des dirigeants syndicaux jouent le jeu. Lors du sommet économique de décembre, le secrétaire-trésorier de l'AFL-CIO, Thomas Donahue, a dit à Clinton : « Il faut susciter un nouvel esprit de coopération entre les travailleurs, les entreprises et le gouvernement ».
En janvier, l'Union des travailleurs de l'Acier des Etats-Unis a offert aux principales compagnies de l'acier un contrat à long terme (peut-être sur neuf ans) pour un programme de coopération plus serrée et laissant les mains libres à "la restructuration de la force de travail". Votre emploi ou vos droits!
Le mécanisme de coopération nationale de Clinton pourrait aller plus loin qu'une simple nouvelle mouture du NLRB ou des interprétations qui décrètent l'intérêt commun du capital et du travail. L'année dernière, le sénateur républicain Bob Packwood a amendé la version sénatoriale du projet syndical de loi sur le travail qui interdit le remplacement des travailleurs (par des jaunes s'entend) dans le sens d'un arbitrage obligatoire du contrat comme une condition de protection conflictuelle contre les jaunes.
Cette médiation forcée serait avantageuse pour les officiels du gouvernement chargés de réguler la concurrence entre les entreprises et des gestionnaires d'entreprises qui poussent à la restructuration contre les oppositions syndicales et ouvrières. En 1992, l'AFL-CIO a avalé la couleuvre de l'amendement Packwood — qui n'est jamais entré en vigueur, bloqué par une manœuvre d'obstruction au parlement - pensant que la loi passerait de
La version en vigueur n'a pas retenu l'amendement Packwood. Mais la conseillère juridique de l'AFL-CIO, Peggy Taylor, admet que le rapport de forces politiques au Sénat n'a pas changé assez pour garantir que le scénario de l'année dernière ne se reproduise pas. Il est difficile d'imaginer que Bill Clinton mette un véto à une loi comportant une clause aussi efficace pour la paix sociale que l'arbitrage obligatoire des contrats. Il n'y a qu'à voir comme la loi sur le travail dans les chemins de fer a été efficace pour déjouer toute grève dans le secteur depuis deux ans pour s'en convaincre.
Comme il l'a laissé entendre clairement au Président mexicain, Carlos Salinas, Clinton s'est engagé dans le NAFTA tel qu'il a été conçu sous l'administration Bush. Il souhaitera peut-être négocier quelques "accords collatéraux", relatifs au droit du travail ou à l'environnement, mais rien n'empêchera la dynamique du traité de se mettre en marche. Ce dernier entravera le gouvernement s'il veut faire respecter les normes concernant les heures supplémentaires, et il libérera les forces du marché qui intensifieront la réorganisation en cours de nombreuses industries en Amérique du Nord. Son impact se fait déjà sentir dans les secteurs de l'automobile, de l'électronique, des équipements électriques, du textile essentiellement.
Comme la presse des affaires l'a révélé dernièrement, la suppression drastique d'emplois aux USA et au Canada durant les quatre dernières années n'est pas uniquement le résultat de la récession ou des cycles économiques. Le Canada a vu disparaître près d'un million d'emplois depuis 1989, dont la moitié est dûe à la fermeture définitive d'entreprises autorisées par les représentants du ministère du Travail de l'Ontario. Aux Etats-Unis, il s'agirait de deux millions d'emplois. La revue Workplace Trends, de Cleveland estime que les entreprises suppriment 1400 emplois par jour ouvrable depuis trois ans.
Récession à perte de vue
Comme l'a signalé le Washington Post, la diminution de la taille des entreprises aux Etats-Unis peut laisser croire que ces dernières en seront plus compétitives au niveau international (3). L'économiste Morgan Stanley a déclaré au même hebdomadaire : « Il ne s'agit pas là d'une récession normale, suivie d'un cycle de reprise. L'économie est sous le choc d'un changement structurel ». L'industrie se fragmente à son tour. L'industrie informatique de haute technologie « ferme des usines, supprime des emplois, sous-traite l'activité normalement dévolue aux filiales, comprime les équipes de direction » (4).
2) New York Times, 10 janvier 1993.
3) Washington Post, 16-22 novembre 1992
4) Business Week, 23 novembre 1992.
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DOSSIER
Le NAFTA va accélérer le processus, en supprimant les limitations d'investissement au Mexique et en restreignant davantage la législation sur le contrôle des flux de capitaux. Les effets spécifiques du traité sont déjà visibles au niveau du commerce extérieur américain et au niveau des partenaires, l'axe est-ouest est remplacé par un
Entre 87 et 92, le commerce entre les
USA et le Mexique a augmenté deux fois plus vite que le commerce américain en général. Donnée qui reflète cette tendance, le nombre des camions qui transitent des
Etats-Unis au Mexique par le poste-frontière de Laredo-Nuevo Laredo, le plus fréquenté, a triplé entre 1989 et 1992. Les forces de la restructuration ont gagné en initiative et en rapidité ces dernières années.
Les bas salaires et les contrôles laxistes en vigueur au Mexique seront plus attractifs pour les
"investisseurs de tous horizons"
chers à Reich, que les programmes d'infrastructures peu reluisants de Clinton, ou sa
"force de travail bien formée".
Investisseurs tous azimuths ?
De surcroît, le Mexique a déjà prouvé qu'il pouvait fournir une main-d'œuvre bien formée pour un coût moindre !
En tous cas, l'idée de Reich selons laquelle les industries de haute technologie amèneraient des spécialistes et des travaux bien rémunérés, est pour le moins douteuse. Une étude récente de
Patricia Fernandez Kelly, de l'Université Hopkins, révèle que la majorité des travailleurs de l'industrie électronique en expansion dans le sud de la Californie ne sont ni particulièrement formés, ni bien payés (leur salaire, de 2 à 3 dollars en moyenne, est inférieur au salaire industriel moyen). L'ironie veut que les tentatives timides de coopération prônée par Clinton pour la restructuration économique et la compétitivité devront affronter des forces de marché plus incontrôlables et puissantes qu'elles ne l'étaient pendant l'ère républicaine !
La formation professionnelle offre peu de perspectives aux travailleurs américains et canadiens qui seront délocalisés dans la décennie à venir. La teneur des accords sur l'amélioration des infrastructures de compensera pas cette situation. Tout ce qui se passe actuellement en Amérique du Nord, en Europe et en Asie orientale, comme reconversions industrielles et installation de zones franches, contribue à démontrer que les investisseurs de tous horizons ne vont pas chercher à l'étranger les salaires élevés qu'ils ont fui chez eux, ou qu'ils cherchent à transformer en bas salaires.
Mouvement ouvrier:
lutter ou mourir Etats-Unis aura fort à faire. Rien n'échapmique et des restructurations. Tandis que le langage de la coopération se veut pénétrant, les patrons ont déjà appris comment parler de coopération et être intraitables en gagner de l'accolade que l'administration Clinton leur propose. Celle-ci sera d'autant plus chaleureuse que les dirigants syndicaux sont mieux placés. Pourtant les dirigeants syndicaux qui s'y précipiteront les bras grands ouverts ne manqueront pas. Dans ce cadre, on peut s'attendre à des petites actions indépendantes. Plus les travailleurs accumuleront les preuves de l'orientation prise par la coopération selon Clinton, plus il y aura d'occasions pour le nouveau courant qui a émergé au sein des plusieurs syndicats à la fin des années 80.
Le mouvement ouvrier organisé des pe à la tornade de l'intégration éconotique.
Les syndicats n'ont pas grand chose à balbutiements.
Sur la scène politique, la léthargie des dirigeants syndicaux, la reprise économique faible ou quasi nulle, le non-respect des promesses faites par la nouvelle administration et une petite frange d'irréductibles toujours actifs dans les syndicats pourraient susciter une révolte et plus largement que dans les seuls rangs syndicaux. Le manque de préparation politique et législative, la faible capacité d'initiatives de l'administration Clinton et l'apathie de l'AFL-CIO pour impulser un programme indépendant pourrait contribuer à offrir un espace pour une alternative poli-
L'affaire du système national de santé, par exemple, Clinton est incapable de définir son propre projet. L'AFL-CIO a abandonné la lutte pour un système avec un seul centre de remboursement. L'initiative pourrait venir de la nouvelle direction syndicale des
Teamsters, d'autres syndicats qui n'ont pas abandonné ce terrain, des organisations et des coordinations militantes qui se sont formées à cet effet.
Un peu de répit
En ce qui concerne le
NAFTA, il semble peu probable que Clinton en obtienne la ratification avant fin
93, ce qui laisserait aux opposants au traité du temps pour préparer une alternative plus convaincante que la détermination de façade de l'AFL-CIO.
Un récent sondage publié dans le Wall Street
Journal indique que parmi ceux qui ont une opinion sur le traité, deux sur trois y sont opposés.
Mais l'opinion passive, le lobbying traditionnel et les pétitions ne suffiront pas.
L'action des masses et leur mobilisation seront nécessaires, comme elles l'ont été dans les années 60 ou les années 30. Si de tels mouvements se produisent, ils pourraient encourager une action politique indépendante, qui en est à ses premiers
*
Against the Current, mars-avril 1993