S’il est aujourd’hui un pays où la faillite de la social-démocratie et de sa politique au gouvernement est particulièrement évidente, c’est bien la France. Non qu’il faille céder aux facilités des affirmations péremptoires, dire par exemple qu’elle a mené la même politique que la droite — ce qui est faux — ou considérer que dans ce qui a été fait rien ne mérite la moindre considération : il y a, bien sûr, dans le tableau d’ensemble, des ombres et de la lumière. Mais globalement, le bilan est affligeant.
Ces intentions déclarées se sont derechef muées en leur contraire. Le retour au plein-emploi — et les 2 500 000 emplois qui devaient être créés en cinq ans ! — s’est changé en 3 millions de chômeurs. L’augmentation « régulière » et « substantielle » des salaires et du pouvoir d’achat s’est muée en stagnation et en recul. L’institution de l’échelle mobile est devenue désindexation des salaires. Les inégalités sociales se sont aggravées, les exclusions et le racisme se sont développés, les références à la lutte des classes sont devenues une ode à la culture d’entreprise, et le discours « anti-impérialiste » de Cancún a débouché sur le soutien à la politique étatsunienne lors de la guerre du Golfe1.
Comment cela a-t-il été possible ? Il n’est pas très raisonnable d’imaginer la totalité des dirigeants du Parti socialiste fonctionnant selon le mode de Mister Hyde et du Dr Jekyll : prônant la « rupture avec le capitalisme » lors de leurs discours dominicaux, ils n’auraient été préoccupés, en réalité, que de la meilleure manière de répondre aux souhaits des capitalistes, et se préparaient en secret à exploiter encore plus les salariés de ce pays. L’histoire ne fait pas bon ménage avec ce type de fantasmes. Sans doute les socialistes comptaient-ils en leurs rangs quelques cyniques notoires. Mais la plupart d’entre eux venaient au pouvoir avec la volonté d’améliorer le sort des couches populaires, et convaincus que telle était la trace qu’ils laisseraient dans l’histoire.
A qui la faute ?
Il est de bon ton, alors, d’incriminer le programme sur lequel ils se sont fait élire, les 110 propositions de Mitterrand, issues du « Projet socialiste », lui-même fils du Programme commun2. Les reproches faits à ce programme sont de natures diverses. Pour certains, il cédait à la démagogie et à l’emphase « révolutionnariste », ce qui n’est pas faux. Pour d’autres, il était quant au fond platement réformiste et ne prenait pas la mesure de l’ampleur des changements à effectuer, ce qui est incontestablement vrai.
Et pour d’autres encore, il était prisonnier d’une logique étatique et nationale qui n’avait pas pris la mesure de la mondialisation de l’économie, ce qui n’est pas faux non plus. Le débat est assez difficile à mener à son terme, pour une raison simple : ce programme n’a jamais été appliqué. S’il l’avait été d’ailleurs, on se serait sans doute aperçu que, malgré toutes ses limites, sa dynamique pouvait déboucher sur de très réelles questions de transformation sociale. Et on peut douter que si les socialistes avaient disposé d’un programme tenant compte des changements à l’œuvre dans le monde, intégrant les limites du productivisme et les questions nouvelles que soulevait la mondialisation de l’économie, ils l’auraient davantage appliqué.
La deuxième explication avancée est celle des contraintes extérieures. Il va de soi qu’elles existaient. Mais il n’en découle nullement qu’il n’était pas possible de les affronter, ni qu’une autre politique que celle qui fut appliquée était impossible3. Il convient de ce point de vue, de rappeler que parmi ceux qui insistent aujourd’hui sur la mondialisation de l’économie, il en fut qui prirent clairement position, en 1982-1983, pour des mesures de type protectionniste. Et il convient de contester que les « contraintes extérieures » pesaient sur tous les domaines et toutes les décisions possibles : le taux de chômage ne nécessitait pas forcément que les socialistes renoncent au « grand service public et laïc d’éducation nationale » qu’ils avaient tant annoncé4.
Reste alors une troisième explication : l’absence de forces dans la société susceptibles de se mobiliser pour des changements substantiels. On nous peint alors le tableau idyllique de dirigeants socialistes profondément convaincus de la nécessité d’aller de l’avant, vers la rupture avec le capitalisme, et contemplant avec désespoir une base qui se refuse à appuyer leurs efforts, peu pressée de mobiliser, ne désirant pas vraiment des changements réels. Bref, c’est la carence de ceux qu’ils appelaient les « acteurs du changement » qui aurait freiné le zèle transformateur des dirigeants socialistes. On glisse alors vers une vision du vote de 1981 que l’on caractérise comme « anti-Giscard » plutôt que « pro-Mitterrand »5.
On commence à banaliser l’expérience, on explique que, somme toute, il s’agissait d’une élection, pas d’une révolution6. Certes, mais le problème est qu’une description ainsi faite a peu de choses à voir avec la réalité. D’abord parce que l’élection de François Mitterrand n’est pas due au ralliement plus ou moins discret de fractions de la petite-bourgeoisie anti-giscardienne : 90 % des électeurs chiraquiens qui votent Mitterrand au second tour sont des salariés7. Et la volonté de changement apparaît comme de l’anti-giscardisme, mais par volonté que s’effectuent « de grands changements dans la société ».
La société dans le collimateur
Il est vrai que l’électorat mitterrandien avait dû affronter au préalable la rupture de l’Union de la gauche, puis la rupture de l’unité syndicale et sa conséquence sur les luttes8. Mais il est exagéré de penser que la « démobilisation délibérée des mouvements populaires » faisait que le peuple de gauche ne pouvait plus être acteur d’une politique de changement9. Sa fraction la plus active avait consciemment intégré que puisque l’on ne pouvait plus, dans l’immédiat, gagner le changement par les luttes, on pouvait tenter de l’obtenir par les urnes. Cela ne signifiait aucun renoncement, simplement un détour obligé.
Il n’est donc pas possible d’exonérer les dirigeants socialistes, au nom d’on ne sait quelle passivité de leur base sociale : ce sont eux qui, une fois au pouvoir, l’ont consciemment rendue passive. Les racines d’un bilan aussi désastreux doivent être en réalité cherchées dans deux directions.
La première a à voir avec le rapport à l’État qu’entretiennent les socialistes. Il serait à vrai dire possible de clore tout de suite le débat. Il suffirait de rappeler que l’État, dans les sociétés où il a été mis en place par la bourgeoisie, est un système construit pour préserver l’ordre existant, non pour le changer, et que cela est encore plus vrai de « l’État fort » mis en place par le général de Gaulle ; et que, faute de modifier fondamentalement la nature de cet État — parce que dans des temps de moindre pudeur, l’on appelait banalement une révolution —, l’instrument dont croient pouvoir se servir les réformateurs joue constamment à l’arroseur arrosé, c’est-à-dire se retourne contre les maladroits qui veulent lui faire accomplir autre chose que ce pour quoi il a été conçu. Affirmation qui, à vrai dire, apparaît largement vérifiée par l’expérience socialiste.
Les socialistes, ces néophytes
Il est cependant intéressant d’examiner comment les socialistes ont abordé la question de l’État. Le « Projet socialiste » n’avait pas ignoré cette question. Dans l’État, « Le mouvement ouvrier a toujours su reconnaître l’instrument d’une domination de classe et de la perpétuation de celle-ci dans la domination du corps social »10.
Il y a eu loin des mots à la réalité de l’exercice du pouvoir. Les socialistes ont-ils estimé que leur arrivée au gouvernement signifiait qu’une autre classe désormais dominait et que l’État, qui avait si bien servi une classe, pouvait, tel quel, en servir une autre ? On ne sait. Ils ont, ceci dit, abordé l’État comme un instrument neutre, mais probablement performant, comme un jouet d’autant plus fascinant qu’il leur avait été depuis longtemps interdit. Et ils l’ont en général approché avec le respect, la modestie, voire la déférence des néophytes.
Combien de fois avons-nous entendu répéter que dans l’équipe ministérielle de 1981, seul Gaston Defferre avait déjà été ministre, et que les autres n’avaient aucune expérience de l’État ! Bref, s’il y avait des embardées, elles n’étaient en rien dues à l’outil, à ses malfaçons ou à ses résistances, mais à l’inexpérience des utilisateurs, qui n’hésitaient d’ailleurs pas à faire publiquement contrition, à s’excuser devant l’État. Bien sûr, l’État, lui, considérait d’un œil amusé ces nouveaux venus. Pour sept ans, vraiment ? Est-ce bien sûr ? Que connaissent-ils aux dossiers ? Ah, les dossiers, la connaissance des dossiers, ultime refuge du fonctionnaire récalcitrant !
La résistance de l’État en irrita sans doute quelques-uns. L’on se souvient de l’interview donnée à la radio par Louis Mermaz11, le soir du congrès de Valence, en 1981, dénonçant la campagne contre ces instituteurs barbus, rustres et ignares, qui allaient occuper l’État : « Mais enfin, nous savons nous servir d’un couteau à poisson comme tout le monde ! » L’ironie était bien venue, mais elle désignait aussi la hauteur des ambitions : être reconnu par l’État. La combativité s’est alors épuisée à faire admettre que l’on était, somme toute, comme les autres, et tout aussi dignes d’occuper l’État avec ses fastes et avec ses règles.
Réformer l’État
Sans doute existe-t-il de hauts fonctionnaires loyaux, imprégnés de l’esprit du service public. Il ne s’ensuit d’ailleurs pas pour autant qu’ils soient les mieux à même de mettre en musique les réformes, de les convoyer et de les faire aboutir. Et surtout, il existe aussi des hauts fonctionnaires à l’hostilité avouée, des hauts fonctionnaires à l’hostilité sourde, des hauts fonctionnaires, tout simplement, qui, préférant la tranquillité au changement, sont prompts à signaler l’irréalisme et l’irresponsabilité des projets. Si l’on décide de ne pas toucher à ce micro-milieu et de chercher sa reconnaissance, celle-ci se paye.
Elle se paye en complicités, en plaisanteries sur les programmes d’avant 1981, quand on ne connaissait pas encore les réalités de l’État, en renoncements d’abord « soft », puis de plus en plus tangibles. Il fallait à tout cela un habillage conceptuel, on inventa alors la « culture de gouvernement », ce qui offrit l’avantage supplémentaire de pouvoir brocarder tous les archaïques et les ringards qui en étaient restés à la « culture d’opposition ».
Une fois cela fait, les socialistes ne se sont pas contentés de supporter en silence l’État sulfureux dans lequel ils avaient été contraints de s’installer. Ils s’en sont servis, et avec appétence ; du 49-3 à répétition, comme des pouvoirs présidentiels gaulliennement revendiqués lors de la cohabitation. Et François Mitterrand, en expliquant que la Constitution de la Ve République était dangereuse pour les libertés, avant lui, qu’elle le redeviendrait après lui, mais que lui pouvait très bien s’en accommoder, a cyniquement légitimé ces pratiques12.
Pourtant, ils avaient prévu de réformer un peu. Ils avaient mis leurs idées noir sur blanc dans le « Projet socialiste pour les années 80 » : mandat à 5 ans, modification de l’article 11 (sur le référendum), de l’article 19 (sur les décisions sans contreseing), abrogation de l’article 16, proportionnelle intégrale, fin du vote bloqué13.
Mais, en réalité, les socialistes, pour les meilleurs d’entre eux, ont considéré que l’État était un champ de réformes comme un autre, et qu’il n’était pas le plus urgent par rapport aux attentes populaires. Ils se sont comportés comme s’ils ne savaient pas — ou plus — que l’État était l’instrument pour les réformes, et qu’il fallait le réformer en premier, tenter d’en faire un outil adéquat pour cette tâche. Et encore, ceux-là étaient les meilleurs.
Réformés par l’État
Et puis, comme l’État inchangé ne fonctionnait bien sûr pas, les meilleurs ont baissé les bras, les moins bons ont envahi le devant de la scène. Ceux-là ont bien apprécié les contreparties que leur offrait l’État qu’ils servaient si servilement : les avions du GLAM, les R25, les cortèges insolents faisant vibrer leurs « deux tons »14. L’argent, là-dedans, n’a été qu’une facilité supplémentaire, un des jokers du jeu de cartes qu’on leur avait offert.
Envolées, alors, les velléités de réformer l’État ! Car enfin, cette fois-ci, ce n’est pas le temps — douze longues années — qui a manqué. Mais c’est maintenant, à la veille d’un départ que l’on sait proche, que François Mitterrand, après s’être abondamment servi, pendant ces douze années, de toutes les facilités qu’offrait la constitution monarchique de la Ve République, vient d’envisager son aménagement. Mais la réalité, c’est que les socialistes n’ont pas voulu toucher en quoi que ce soit à l’État tel qu’il était, à la constitution gaulliste qu’ils avaient tant dénoncée. Faute d’avoir changé l’État, c’est alors l’État qui les a changés. Le deuxième élément expliquant le bilan a à voir avec le rapport au « mouvement social » qu’ont entretenu les socialistes.
Le Parti socialiste avait en effet adopté, en 1974, des thèses sur l’autogestion. Le Projet socialiste élaboré pour les élections présidentielles de 1981 parle encore, sous le titre « le beau risque de la démocratie », du « socialisme autogestionnaire de demain ». Sans doute la référence à l’autogestion ne figure pas dans les 110 propositions de François Mitterrand : elle ne faisait guère, à vrai dire, partie de son profil politique. Mais l’on se souvenait encore des thèmes de sa campagne précédente : « Ils veulent conserver le pouvoir, nous voulons vous le rendre. »
Dans le parti lui-même, le courant rocardien avait fait de l’anti-étatisme, du lien avec le mouvement social et de l’autogestion, la bannière de la « deuxième gauche ». Le CERES de Jean-Pierre Chevènement plaidait avec continuité pour l’articulation entre le mouvement d’en bas et le mouvement d’en haut. Jusqu’à Pierre Mauroy, une fois installé Premier ministre, qui n’hésitait pas à réclamer la mobilisation des « acteurs du changement »15.
Canons à eau
Ces bonnes intentions proclamées n’ont jamais été mises en pratique. Les divers gouvernements socialistes n’ont jamais tenté de mobiliser les « acteurs du changement ». La plupart du temps, ils ont choisi, soit de les ignorer, soit de les confiner dans la passivité en leur expliquant qu’il fallait laisser faire le gouvernement, faire confiance et ne pas gêner par des manifestations toujours intempestives, quitte à les appeler à faire la claque, une fois la proposition gouvernementale sortie du chapeau. Et quand les acteurs du changement se sont réellement mobilisés, les socialistes au pouvoir ont toujours perçu cette mobilisation comme une marque de défiance, voire comme un complot dont les initiateurs clandestins variaient16.
Il va de soi que l’hostilité était évidente dans certains cas, quand il s’agissait de mobilisation contre des projets gouvernementaux à la nocivité évidente : la liste va du conflit avec les sidérurgistes jusqu’à l’affaire des délocalisations en 199217. Mais, dans bien d’autres cas, le gouvernement aurait pu choisir d’en appeler à la mobilisation populaire ou de s’appuyer sur elle : il a au contraire choisi de s’y opposer, de les discréditer et de les briser.
Le canon à eau des forces de police opposé au mouvement des infirmières restera le symbole de cette politique-là. Il en restera souvent, pour les « acteurs du changement », le sentiment non seulement que l’on n’avait pas besoin d’eux, mais que le changement qu’ils souhaitaient n’était pas — ou n’était plus — celui que voulaient les socialistes au pouvoir.
Reste donc la question : pourquoi les socialistes au pouvoir ont-ils choisi de ne pas faire appel à la mobilisation populaire ? Les raisons sont sans doute multiples.
Mais la raison fondamentale est qu’ils sentaient que cette mobilisation risquait de les porter au-delà de leurs petites réformes et de leurs objectifs initiaux, parce qu’aller au-delà signifiait assumer un type d’affrontement avec les classes dominantes dont ils ne voulaient pas, tant ils étaient d’ailleurs assurés qu’ils le perdraient, et que seraient ainsi annulés les gains « à petits pas » qu’ils se faisaient fort d’accumuler.
Nonobstant, il n’y eut pas non plus de gains « à petits pas ». Le résultat, c’est le bilan : il est connu. Le résultat, c’est aussi un mouvement social atrophié, amer, méfiant. Le résultat, c’est un parti socialiste ne pouvant plus remplir le rôle de traducteur du mouvement social (à défaut d’en être l’initiateur), d’intermédiaire entre celui-ci et le gouvernement, à son tour gangréné par l’État.
C’est dans ce contexte que le CERES troque la « rupture avec le capitalisme » pour un républicanisme de bon aloi. C’est dans ce contexte que cohabitent toujours deux ailes au sein du mouvement rocardien — l’aile autogestionnaire et l’aile technocratique — la première s’évaporant pour ne laisser subsister que la seconde. On sait moins en quoi changent les mitterrandistes, et ce qu’ils avaient à abandonner de leurs convictions antérieures.
Mais c’est désormais la politique de la « deuxième gauche », jadis tant critiquée, qu’ils pratiquent ouvertement, du moins dans son « réalisme économique » le plus affligeant. Fabius Premier ministre menait déjà la politique de Rocard. Le discours rocardien du « big bang » systématise une perspective, celle du « parti démocrate à l’américaine », que Fabius avait déjà mis en avant18.
Le Parti socialiste a aujourd’hui plusieurs avenirs possibles. Le plus probable est peut-être le retour à une structure regroupant le Parti socialiste, ses courants et ses proches alliés, une structure souple, de type fédératif, moins partidaire. La deuxième solution serait la construction d’une social-démocratie « à la française ». On ne recréera pas en France les conditions qui existent dans les pays nordiques ou anglo-saxons, mais il pourrait exister quelque chose de plus authentiquement social-démocrate, une forme résolument partidaire, des liens tissés avec les syndicats, les associations, etc. Mais les dirigeants susceptibles de porter un tel projet, Jospin, Mauroy, etc. ne semblent guère en état politique de le faire.
Quel avenir ?
La troisième possibilité, c’est la disparition du Parti socialiste comme parti lié au mouvement ouvrier et sa transformation en une formation qui ressemblerait à ce qu’est le Parti démocrate aux États-Unis, c’est-à-dire ce qui a été préconisé par Michel Rocard dans son discours de Montlouis, sous l’appellation médiatique du « big bang ». La cohérence du discours est réelle. On y explique d’abord que la société en général et les travailleurs en particulier sont en train de s’évader du travail. Une conclusion en est immédiatement tirée : la société s’évadant du travail, il n’y a plus de classes sociales, puisque celles-ci étaient justement définies en fonction de leur place dans les rapports de production. Il n’y a donc plus de classe ouvrière, et est alors archaïque la notion même de mouvement ouvrier. De ce fait, l’idée d’un parti lié au mouvement ouvrier devient obsolète, en même temps que la volonté de transformation sociale qu’il incarne à travers le mot socialisme.
L’avenir est donc à un mode de gestion bipolaire de la société : d’un côté des gens qui sont pour une gestion humaine et sociale du capitalisme, de l’autre des gens qui préconisent une gestion plus froide. Et la constitution de ce bloc « pour une gestion humaine et sociale du capitalisme » passe par une fusion au sein d’un même parti avec une partie de la droite, avec ceux que Rocard désigne comme étant les « centristes sociaux », c’est-à-dire pour l’essentiel le courant de la démocratie-chrétienne.
On voit assez facilement les conséquences dramatiques qu’entraînerait un tel dispositif. Il est, ceci dit, peu vraisemblable qu’il voie maintenant le jour, non seulement en raison des réticences au sein du Parti socialiste, mais surtout parce que les « centristes sociaux », fortement investis dans le gouvernement Balladur, n’ont aucune raison de se lancer dans une telle aventure. Mais il serait erroné de n’y voir qu’une petite manœuvre tactique liée à la prochaine élection présidentielle : il s’agit là d’un vrai projet de réorganisation de la société française, il resurgira donc, et il devra être combattu.
Paris, le 15 septembre 1993
1La ville de Cancún, au Mexique, a accueilli un sommet sur la coopération et le développement en octobre 1981. Lors de cette réunion, le président Mitterrand a prononcé un discours anti-impérialiste, dénonçant le droit que s’arrogent les « grands » de décider de l’avenir des « petits » pays.
2Le Programme commun était un programme pour une alternative gouvernementale de gauche signé en 1972. Il rassemblait les partis socialiste et communiste ainsi que le Mouvement des radicaux de gauche dans ce qui s’appelait alors l’Union de la gauche.
3François Mitterrand a donné un temps le sentiment qu’il pouvait le comprendre : « Il y a deux manières d’aborder une revendication sociale. La première consiste à additionner les difficultés pour justifier qu’on y renonce. La seconde à considérer qu’il s’agit d’une exigence de justice et que, si l’on fait le compte des obstacles, c’est avec la volonté de les surmonter. » Ici et maintenant, Fayard, 1980.
4On peut également nuancer l’affirmation selon laquelle une fois prise la décision d’abdiquer dans le domaine économique, c’est-à-dire de se rallier aux thèses libérales, cette abdication rendait impossible quelque initiative que ce soit dans les autres domaines. (Voir Serge Halimi, Sisyphe est fatigué, Laffont, 1993.)
5Valéry Giscard d’Estaing a été président de 1974 à 1981, et dirige un parti de droite, l’Union pour la démocratie française (UDF). Mitterrand a remporté les présidentielles de 1981 et a convoqué de nouvelles élections pour l’Assemblée nationale, où les socialistes ont remporté la majorité des sièges.
6Georges Ross, Stanley Hoffmann, Sylvia Malzacher, The Mitterrand Experiment, Oxford University Press, 1987.
7Jacques Chirac était candidat au premier tour de la présidentielle de 1981, pour le parti de droite, le Rassemblement pour la République (RPR). Au second tour, on lui a reproché de « diviser la droite » en ne se prononçant pas clairement pour un vote pour Giscard contre Mitterrand. Chirac est actuellement maire de Paris et probablement candidat de son parti pour la prochaine présidentielle, en 1995.
8L’Union de la gauche a explosé en 1977, juste avant les législatives de 1978.
9Denis Berger et Henri Maler (« Bâtisseurs de ruines », Futur antérieur, n° 17, 1993-3) peuvent donner le sentiment qu’ils partagent cette thèse.
10Projet socialiste pour la France des années 80, Club socialiste du Livre, 1980.
11Ancien ministre et ancien président de l’Assemblée nationale, compagnon de route de François Mitterrand dès l’UDSR, depuis plus de 40 ans.
12En 1958, durant la crise politique qui a marqué le début de la guerre d’Algérie, Charles de Gaulle est sorti de la retraite qu’il s’était imposée et a constitué la Cinquième République, basée sur une constitution autoritaire qui donne, en dernière instance, tous les pouvoirs au président. Le 49-3 permet au gouvernement de faire passer une loi sans discussion au Parlement, en engageant sa responsabilité.
13Le vote bloqué désigne la pratique par laquelle un député membre d’un groupe parlementaire peut voter pour tout son groupe pendant les scrutins à l’Assemblée nationale.
14Les avions du GLAM, réservés aux membres du gouvernement, ont souvent été utilisés pour un usage privé. La R25 est le modèle de luxe de Renault attribué à chaque député.
15Michel Rocard était le dirigeant d’une organisation de gauche radicale, le Parti socialiste unifié (PSU) à la fin des années 60. Avec une partie de la direction de ce parti, il a rejoint le Parti socialiste en 1974. Il a été Premier ministre de 1988 à 1991. Jean-Pierre Chevènement est le dirigeant du courant de gauche du PS appelé Centre d’études, de recherches et d’éducation socialistes (CERES) puis devenu « Socialisme et République ». Il a été ministre de l’Éducation nationale puis ministre de la Défense, avant de démissionner pendant la guerre du Golfe. En 1992, il a fondé le Mouvement des citoyens qui, contre la majorité du PS, a mené campagne pour le « non » au référendum sur le traité d’Union européenne de Maastricht. Après les législatives de mars 1993, le Mouvement des citoyens a rompu avec le PS. Pierre Mauroy est un des piliers du courant « mitterrandien » du PS et est élu dans le nord de la France, anciennement pays de mines et bastion socialiste. Il a été le premier Premier ministre de Mitterrand jusqu’en 1984, où il a été remplacé par Laurent Fabius, alors jeune technocrate.
16Ce furent les ayatollahs pour la grève des OS de Flins, les communistes pour le conflit de la sidérurgie, les « terroristes » issus de la mouvance autonome pour les premières actions réclamant le droit au logement, les trotskystes pour la grève des infirmières, et les dirigeants de la Gauche socialiste — un courant du PS pourtant lié à la direction — lors des manifestations lycéennes.
17Le conflit avec les travailleurs de la sidérurgie a eu lieu en 1982-1983 alors que l’industrie de l’acier française était rationalisée — c’est-à-dire virtuellement démembrée — face aux restructurations continentales de ce secteur. Cela a eu des effets dévastateurs sur les bastions ouvriers du Nord et de la Lorraine.
18Au cours de la campagne pour les législatives de mars 1993, Rocard a, au cours d’un discours ultramédiatisé, appelé de ses vœux un « big bang » qui initierait prétendument un processus de regroupement politique entre les forces de « gauche » et les centristes.
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