Inprecor 1974–2004

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GRANDE-BRETAGNE

Dans les affres de la "modernisation"

· Inprecor n° 373, octobre 1993 · p. 22-25 · 4 003 mots

Grande-Bretagne Syndicalisme Allemagne

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 22-25, 22 23 24 25.

Il y a douze ans, le Parti travailliste britannique était secoué par la plus importante poussée de gauche de son histoire. Il s'en est fallu de très peu pour que le porte-parole traditionnel de la gauche, Tony Benn, soit élu vice-président du parti tandis que le congrès adoptait des résolutions radicales. Aujourd'hui, ce parti traverse une autre période troublée, causée cette fois par l'offensive des « modernisateurs », qui veulent rompre les liens historiques du parti avec les syndicats et accentuer le glissement à droite amorcé il y a une décennie.

La bataille actuelle revêt des contours différents car les « modernisateurs » d’aujourd’hui ne sont pas des syndicalistes de base menant des campagnes nationales à l’intérieur des structures syndicales et des « circonscriptions » travaillistes1 : il s’agit des principaux dirigeants du parti, dont John Smith, le secrétaire général, alliés aux plus droitiers des dirigeants de syndicats et auxquels s’affrontent certains dirigeants syndicaux des organisations les plus puissantes, même s’ils ne sont pas toujours très à gauche.

En fait, l’absence de débat interne au sein des circonscriptions travaillistes n’est pas très étonnante : après quatre défaites électorales consécutives depuis 1979, qui ont été l’occasion pour la direction du parti de lancer de nouvelles attaques contre la gauche, ses structures locales se sont atrophiées. Le nombre des adhérents individuels, estimé à 240 000 (contre un million en 1951), est le plus bas depuis la Seconde Guerre mondiale et a sans doute baissé de 100 000 en dix ans — or ceux qui sont partis sont surtout des partisans de la gauche.

Le processus de modernisation est enrobé dans un habillage mystificateur. Ses promoteurs avancent la nécessité de créer un parti social-démocrate moderne dont l’adhésion de masse se fait à l’« européenne ». En fait, il s’agit de préparer le parti à une coalition avec les libéraux-démocrates, le troisième parti britannique. Ceci constituerait un précédent historique de taille, quand on connaît l’hostilité traditionnelle aux alliances avec les partis, qui pour des raisons historiques, existe au sein du Parti travailliste2.

Le glissement vers le « coalitionnisme » est un bon indicateur de l’effondrement idéologique de ce qui est probablement, après le SPD allemand, le plus fort parti social-démocrate du monde. Ce qui sous-tend cet effondrement, c’est la crainte, profondément ancrée dans les bureaucraties travailliste et syndicale, que le Parti travailliste ne soit plus un parti gouvernemental viable, du fait de changements dans la structure sociale et dans la vision idéologique de larges secteurs de la classe ouvrière, tout particulièrement dans le sud de l’Angleterre.

Adieu État providence ?

Le sens de la proposition de la direction travailliste et des plus offensifs des « modernisateurs » regroupés autour du porte-parole aux affaires intérieures, Tony Blair, et du porte-parole économique, Gordon Brown, est de baser l’élection des dirigeants du parti et le choix des candidats à la députation sur un système « un membre, une voix », parmi les adhérents individuels. Cette proposition a d’abord semé la confusion car elle semblait aller vers une plus grande démocratie. La pratique du « vote bloqué » pour les syndicats dans les congrès annuels permet traditionnellement à l’aile droite du parti de disposer de millions de voix « au nom » des très nombreux adhérents des syndicats. Le nombre total des mandats des « circonscriptions » du parti est de 650 000, tandis que les syndicats détiennent plus de six millions de mandats, et il y a rarement un décompte démocratique pour déterminer la position du vote bloqué3.

Pourtant, le vote bloqué est le point d’orgue du système qui lie les syndicats au Parti travailliste de la base au sommet : ainsi, les membres des branches locales des syndicats peuvent assister aux réunions de circonscriptions travaillistes pour participer au débat politique et pour voter sur les sujets controversés, y compris dans le choix des candidats aux législatives. Tout ce système est aujourd’hui menacé. Traditionnellement, la gauche ne s’oppose pas au principe du vote bloqué mais plaide pour sa démocratisation, pour un système où le « vote bloqué » serait précédé et déterminé par un débat au sein du syndicat.

La direction travailliste ne s’est pas contentée de détruire le vote bloqué, elle a mis sur pied une série de réformes constitutionnelles visant à réduire le pouvoir du congrès annuel en matière de décisions politiques. L’ensemble de ces réformes, cumulé avec la fin du vote bloqué aboutirait à ce que les adhérents « syndicaux » et les membres individuels du parti soient écartés des prises de décision politiques.

Le pouvoir et le poids de la social-démocratie britannique proviennent essentiellement des réalisations du gouvernement travailliste des années 1945-1951 : la nationalisation de services publics et de grands secteurs industriels comme le charbon et la sidérurgie, la mise sur pied d’un système de protection sociale comprenant des dispositions parmi les plus avancées du monde — comme le Service national de santé, qui fait figure de modèle par ses prestations de soin universelles et gratuites.

Adieu keynésianisme ?

Aujourd’hui, après 14 ans de gouvernement thatchérien, ces conquêtes sont à la veille d’être anéanties. L’« économie mixte » n’est plus qu’un souvenir après la vague de privatisations des années 80. L’État providence est sérieusement battu en brèche, mais n’est pas encore tout à fait en ruine. Enfin, avec le fort taux de chômage et le vieillissement de la population, les prestations sociales (allocation chômage, allocations familiales, aide aux handicapés, et tout particulièrement le système de santé) pèsent lourdement sur le capitalisme britannique. Le déficit budgétaire, qui s’élève à 50 millions de livres, est étroitement lié à la hausse des dépenses sociales. Ce n’est pas la perversité politique qui pousse les Tories à attaquer le système de protection sociale, mais plutôt la situation financière catastrophique de l’État4. La crise idéologique du Parti travailliste provient de son incapacité et de son manque de volonté de défendre son vieux fond keynésien et de culture d’État providence.

Malgré sa méfiance traditionnelle à l’égard des grandes théories, la social-démocratie britannique a développé une théorisation substantielle d’un « socialisme démocratique » qui serait incarné par la défense et l’extension du consensus keynésien : cela a été principalement l’œuvre d’Anthony Crosland sur ses vieux jours, dans son ouvrage L’avenir du socialisme (The Future of Socialism) publié en 1956.

Crosland pensait que les modifications du système capitaliste survenues dans l’après-guerre étaient irréversibles, et a parié sur l’impossibilité pour le Parti conservateur de jouer le rôle de parti de la contre-révolution sociale5. En particulier, sa conception du système fiscal progressiste semblait entérinée. Ses écrits réformistes classiques reflétaient l’optimisme et l’assurance de la social-démocratie d’après-guerre, au seuil d’une expansion économique de longue durée : son manque de perspective historique est pathétiquement évident aujourd’hui.

La direction travailliste remet en cause l’idéologie des prestations universelles de l’État providence comme celle de l’économie mixte. Sa politique économique est basée sur l’orthodoxie du marché : elle a mis sur pied une « commission pour la justice sociale » dont le rôle est de fournir un fatras de raisons compliquées justifiant les graves attaques contre le dispositif de protection sociale.

L’effondrement des fondements de l’idéologie social-démocrate, qui n’épargne aucun des grands partis sociaux-démocrates, y compris ceux de Suède et d’Allemagne, n’est pourtant qu’un élément du glissement à droite de la direction travailliste. Tony Blair, le « chef modernisateur », a commis deux innovations symptomatiques : la défense des « valeurs de la famille » et la tentative de rivaliser avec les conservateurs sur la question de la loi et de l’ordre.

Surenchère moralisatrice

En matière familiale, la direction travailliste ne se distingue des conservateurs que sur un point : elle insiste sur la nécessité d’une économie à fort taux de croissance pour créer un contexte permettant la stabilisation de la famille. Mais elle ne remet pas en cause le vieux fond idéologique sur le caractère progressiste de la famille nucléaire traditionnelle et sur son rôle dans la résolution des problèmes de drogue et de délinquance juvénile. Ces conceptions sont particulièrement inappropriées à une société où il y a des millions de parents célibataires et seulement une minorité de familles nucléaires traditionnelles6.

Tony Blair s’est récemment spécialisé dans les grandes tirades sur la « responsabilité individuelle », se rapprochant de l’idéologie de la droite du Parti conservateur, qui bien sûr affirme que la criminalité, la drogue et les désordres sociaux sont le résultat d’individus retors, du manque de discipline à l’école, des effets idéologiques catastrophiques des années 60, de l’effondrement des religions organisées, etc.

Faute d’idéologie forte, le Parti travailliste est naturellement dépourvu d’une base solide pour s’opposer aux Tories. Il ne s’en démarque que par l’appel à l’investissement public en matière de formation et d’éducation, pour contrebalancer le déclin économique britannique dû à un « manque de qualification ». Lors des élections de 1992, les électeurs se sont montrés très sceptiques sur ces propositions et n’avaient pas tort.

Le Parti travailliste peut-il gouverner ?

Les conservateurs ont récemment subi deux rudes défaites électorales lors d’élections parlementaires partielles. À Newbury et à Christchurch, sur la côte sud, les libéraux-démocrates ont remporté les élections en bénéficiant d’un report de voix massif au détriment des Tories. Le parti travailliste n’a partout obtenu qu’un faible nombre de voix. C’est dû à des raisons particulières : le vote « utile » d’une grande partie de l’électorat travailliste voulant la défaite des Tories dans des zones rurales où leur parti ne pouvait pas l’emporter, par exemple, dans ces deux circonscriptions situées au sud de l’Angleterre traditionnellement conservateur. Toutefois, l’ampleur du vote travailliste pose un problème : à Christchurch, les libéraux-démocrates ont obtenu 33 000 voix, les Tories 16 000 et les travaillistes seulement 1 500.

À part Londres et deux autres circonscriptions urbaines, il n’y a pas de député travailliste dans le sud de l’Angleterre, qui est le centre démographique et économique de la Grande-Bretagne. Les députés travaillistes représentent principalement le centre de Londres, le nord industriel, le Pays de Galles et surtout l’Écosse (où le Parti travailliste détient 51 sièges sur 72).

Ces résultats ont entraîné un débat sur les possibilités pour le Parti travailliste de conquérir une majorité parlementaire à lui tout seul — et ce d’autant plus que ses bastions sont sur-représentés en termes de sièges, et que cette sur-représentation va progressivement disparaître avec le redécoupage des circonscriptions en cours —, mais aussi un débat plus profond sur le fait que le Parti travailliste et son idéologie traditionnelle sont basés sur des couches sociales, les travailleurs manuels de l’industrie et les employés du secteur public, toutes deux très syndiquées mais en déclin.

Mutations sociales

À la fin des années 50 et au début des années 60, il y a eu un débat houleux dans le Parti travailliste pour savoir si les travailleurs « aisés » abandonneraient le parti. Le débat a été tranché par la vie réelle : l’amélioration du niveau de vie en elle-même n’a pas affaibli la conscience de classe, cela s’est traduit par l’augmentation du taux de syndicalisation et le maintien du vote travailliste jusqu’au milieu des années 70. Par contre, les changements sociaux en Grande-Bretagne sont aujourd’hui plus fondamentaux qu’il y a 30 ans.

L’industrie traditionnelle décline au profit des services et de l’industrie de pointe, qui embauchent fort peu. Le taux de syndicalisation a diminué, tant à cause du chômage que de l’incapacité des principaux syndicats à ne serait-ce que faire des incursions dans les nouveaux secteurs industriels. Il y a consensus dans le monde des « sciences politiques » pour dire que cette évolution aurait modifié la conscience d’appartenir à une classe et la fidélité à un parti, et aurait vu l’émergence d’un électorat pragmatique qui détermine ses préférences électorales en fonction de ce qu’il perçoit comme ses intérêts immédiats. Le Parti travailliste en pâtirait beaucoup car il est perçu comme le parti des gros impôts sur le revenu, principalement dans le sud de l’Angleterre, une zone plus prospère.

Il y a quelque chose de vrai dans cette explication. Il serait ridicule de nier les changements majeurs dans la structure sociale de la classe ouvrière, et le déclin de l’adhésion idéologique systématique au Parti travailliste pour des secteurs importants de la classe ouvrière — bien que 40 % de la classe ouvrière ait toujours voté pour les conservateurs. Mais tous les sondages d’opinion révèlent la persistance alarmante (alarmante pour les promoteurs de la « révolution thatchérienne ») des valeurs « collectivistes » de l’idéologie « social-démocrate » au sein de la majorité écrasante de la population.

L’attachement à l’État providence, au service de santé, aux retraites versées par l’État, à l’investissement gouvernemental en matière d’éducation et de services publics, reste important ; et il convient de noter aussi qu’une majorité se prononce pour des politiques sociales progressistes sur des questions comme l’avortement ou les droits des lesbiennes et des gays7. On pourrait en conclure rapidement que (ce qui est perçu comme) l’idéologie travailliste, une idéologie que la direction travailliste est en train de jeter précipitamment aux orties, a une audience énorme.

Pourtant, il y a une contradiction entre cette majorité idéologique et le vote pour le Parti travailliste. Les raisons en sont claires : après maintes expériences gouvernementales travaillistes, il y a peu d’espoir que le Parti travailliste développe le service public et les prestations sociales. Les travailleurs de la santé constituent sans doute le groupe le plus unanimement hostile aux Tories dans toute la société, mais des sondages pré-électoraux en 1992 ont révélé un scepticisme généralisé au sein de ce groupe sur la possibilité de changements avec un gouvernement travailliste.

Scepticisme généralisé

Leur attitude est d’ailleurs renforcée par leur expérience des élus travaillistes locaux. Par ailleurs, les gens sont très sceptiques quant aux privatisations, les usagers de l’industrie nationalisée en étant très mécontents, et le Parti travailliste ne semble avoir d’autre alternative que les nationalisations bureaucratiques ou la logique du marché.

Il y a aussi les angoisses individuelles suscitées par l’éventualité d’un gouvernement travailliste. Ils étaient des millions à penser pendant la campagne électorale de 1992 que rien ne changerait, qu’il faudrait payer plus d’impôts, que l’économie empirerait probablement avec les travaillistes. Pourtant onze millions d’électeurs ont voté travailliste. Combien d’entre eux l’ont fait dans l’espoir d’un jour nouveau et par conviction idéologique sincère ? Combien par rejet des conservateurs ? La question reste ouverte.

On ne peut isoler les calculs du vote pragmatique de la crise organisationnelle et idéologique généralisée du mouvement ouvrier. Le faible niveau de syndicalisation empêche ces syndicats d’être des éléments décisifs dans la mobilisation pour le vote travailliste et sape la fidélité collective au Parti travailliste.

On peut retenir certains facteurs sociaux qui sapent le vote travailliste, mais il faut les mettre en perspective avec les huit millions de syndicalistes et six millions de membres du Parti travailliste. Dans ce contexte, même du point de vue étroit de la préservation des intérêts de la bureaucratie travailliste, le cours actuel du parti est désastreux.

Au lieu de mener une campagne de syndicalisation, un combat pour l’organisation des chômeurs et la résurrection d’une idéologie keynésienne basée sur l’État providence fût-elle limitée, la direction travailliste a pris une voie opposée, en démobilisant sa base actuelle, et en laissant passer l’occasion de conquérir de nouvelles couches, ou des couches qui se sont détachées du Parti. C’est un cours de suicide collectif annoncé.

Le projet de la bourgeoisie

La trajectoire autodestructrice actuelle du Parti travailliste est une grande victoire pour la bourgeoisie britannique. Au début des années 80, la révolte « benniste » au sein du parti a envoyé des ondes de choc dans tout l’establishment. À l’encontre des théories simplistes suivant lesquelles le vote bloqué des syndicats est intrinsèquement droitier, c’est la capacité des bennistes à marquer des points substantiels à la base des syndicats qui en a fait une puissante force au sein du Parti. La perspective d’un Parti travailliste radical, arrivant au pouvoir grâce à la force des syndicats, signifiait un désastre potentiel pour la bourgeoisie.

Là encore, contre toute vision réductrice, la bourgeoisie est éminemment intéressée par le profil politique du Parti travailliste. La leçon de l’écrasante défaite électorale du Parti travailliste en 1983, dans la foulée de la guerre des Malouines, et de la plus gigantesque campagne médiatique antitravailliste du siècle, est simple : la bourgeoisie a intimé au Parti travailliste de se conformer au « moule de gouvernement ».

Il s’agit bien entendu d’un jeu sans fin : la bourgeoisie exige du Parti travailliste des changements radicaux, mais tout glissement à droite s’avère « tout à fait insuffisant » — même si le Financial Times a soutenu ce parti en 1992 ! Il ne s’agit pas seulement d’en briser l’aile gauche, la volonté de séparer le parti travailliste des syndicats relève d’une politique consciente et délibérée des secteurs les plus actifs politiquement de la bourgeoisie. La raison de ce changement dans la conception du courant dominant dans la bourgeoisie vient de la situation difficile du capitalisme britannique et de la perspective de la réorganisation du système des partis politique.

La Grande-Bretagne n’enrayera pas son déclin économique relatif, quelles que soient les fluctuations conjoncturelles — si l’économie britannique semble avoir une croissance supérieure à celle du reste de l’Europe, c’est fondamentalement le résultat des effets à court terme de la réunification sur l’économie allemande. Par conséquent, la protection sociale keynésienne d’après-guerre devient insupportable, et l’État providence doit être démantelé, or un grand parti soutenant ces aspects est inacceptable pour la bourgeoisie.

De plus, les mécanismes « corporatistes » pour coopter les dirigeants syndicaux s’avèrent, à la lumière des expériences des années 70, également inacceptables pour la bourgeoisie8. Tout cela contribue à un effort visant à écraser le Parti travailliste en tant que parti basé sur la classe ouvrière organisée, donc à briser ses liens avec les syndicats.

Démocrates étatsuniens ?

Cela cadre avec le projet de créer une alternative viable au gouvernement tory. Après quatorze ans de pouvoir conservateur, les théories sur le monopartisme en Grande-Bretagne abondent. Ces théories sont d’autant plus simplistes que les secteurs éclairés de l’opinion publique bourgeoise ressentent le besoin d’une équipe alternative de gouvernement crédible, ne serait-ce qu’en cas d’accident électoral. À ce titre, l’idée d’une coalition entre les libéraux et les travaillistes est plus acceptable que celle d’un autre gouvernement travailliste. Pour intégrer cette coalition, le Parti travailliste devrait rompre ses liens organisationnels avec les syndicats.

La bataille fractionnelle au sein du Parti travailliste a immédiatement relancé le débat sur sa caractérisation : a-t-il cessé d’être un « parti ouvrier bourgeois » pour devenir tout simplement bourgeois, comme le Parti démocrate des États-Unis ? Les analogies mécanistes avec le Parti démocrate sont déplacées, étant donné qu’une partie substantielle de la classe dominante étatsunienne adhère à ce parti, ce qui ne risque pas de se produire en Grande-Bretagne avec le Parti travailliste.

Ce dernier est déjà un parti bourgeois au sens politique, et l’a toujours été, contrairement aux mythes entretenus par certains secteurs (en déclin) de la gauche travailliste. Tony Benn a récemment affirmé que « le Parti travailliste n’a jamais été un parti révolutionnaire (socialist) »9. Il pourrait devenir un simple parti bourgeois, mais il y a toujours un énorme fossé entre ce qu’est le parti travailliste aujourd’hui et cet avenir possible.

Une modification des liens organisationnels avec les syndicats, bien que très importante et extrêmement symbolique, ne serait pas en soi décisive. Le SPD allemand ne possède pas de tels liens organiques, pourtant les syndicats sont très influents dans ses instances supérieures. Par ailleurs, les changements proposés par John Smith ne sont pas prêts d’être réalisés, certainement pas cette année.

Les dirigeants du plus gros syndicat du TUC, le Syndicat des travailleurs des transports, et du Syndicat général GMB, le troisième du TUC en taille et l’un des deux syndicats généraux britanniques, sont engagés dans une bataille politique serrée avec Smith sur cette question. Cela révèle un instinct de survie : les chefs des syndicats n’ont peut-être pas l’influence qu’ils avaient sur le gouvernement dans les années 70, mais ils ont au moins leur mot à dire dans l’un des deux grands partis. Ils craignent d’être complètement marginalisés par les réformes de Smith, or ce sont les syndicats qui financent le parti travailliste, ce qui, en l’absence de base d’affiliés directs massive, est décisif. Au congrès de septembre 1993, John Smith peut au mieux s’attendre à un compromis qui modifie la forme du lien avec les syndicats, sans le supprimer.

Plus profondément, malgré la prédominance du « nouveau réalisme » prônant la collaboration de classes, les syndicats britanniques — à l’exception d’un important groupe de syndicats droitiers autour de celui des ingénieurs — dont les quatre plus gros, n’ont pas sombré dans le syndicalisme affairiste si fréquent aux États-Unis.

Un parti ouvrier ?

En dépit du déclin organisationnel et du chaos idéologique, le Parti travailliste britannique reste d’une nature très différente des partis socialistes français, espagnol et surtout italien. Toute remontée de la lutte de classe peut rapidement envoyer des ondes de choc au sein de ce parti. La gauche travailliste est peut-être défaite et en déclin, mais elle est plus substantielle (et beaucoup plus « gauche ») que n’importe quel courant comparable dans les pays capitalistes avancés. Et la base sociale des « modernisateurs » est très fragile, comprenant une faible portion de la bureaucratie ouvrière.

Pendant le printemps et l’été 1993, la plupart des congrès des grands syndicats ont nettement rejeté les propositions de Smith visant à modifier les liens avec le Parti travailliste, y compris lors de celui du Syndicat des transports, le plus gros syndicat britannique, malgré l’intervention personnelle de Smith pour plaider sa cause. John Edmonds, le dirigeant du GMB, un droitier « loyaliste » des années 80 mais fin manœuvrier, a dû faire une diatribe contre Smith, lui reprochant de « brader [les] valeurs traditionnelles [travaillistes] » et de n’avoir pas su s’opposer efficacement aux attaques des Tories contre la classe ouvrière.

En ce qui concerne les liens avec les syndicats, il y a de longues et dures batailles à venir. Le Parti travailliste traverse une crise historique parce que la base sociale et économique de son idéologie s’est effondrée.

Si la classe ouvrière subit des défaites de plus en plus grosses, si la crise économique, tant britannique qu’internationale, ne s’arrête pas, si le système social est totalement écrasé, s’il n’y a pas de remobilisation conséquente des travailleurs, si une nouvelle aile gauche n’est pas construite et si tout cela survient dans un contexte de défaites ininterrompues pour la classe ouvrière au niveau international, alors le Parti travailliste pourrait évidemment se transformer en parti bourgeois tout court.

Il serait stupide d’affirmer qu’il n’y a pas d’évolution du Parti travailliste et que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Celui qui prendrait à tort ces changements pour une irrésistible tornade politique se tromperait. Une défaite historique qui risque de se produire à long terme est une défaite historique qui peut être évitée.

Londres, septembre 1993

1Le Parti travailliste est organisé sur la base de zones géographiques correspondant aux circonscriptions électorales : chaque circonscription élit son député. Chaque circonscription est subdivisée en quatre ou cinq branches, qui à leur tour correspondent aux zones d’élection des conseillers des gouvernements locaux.

2En 1931, Ramsay MacDonald, dirigeant travailliste, a convaincu la majorité de sa fraction parlementaire de former un gouvernement de coalition avec les conservateurs. Ce « gouvernement national » a réduit les indemnités de chômage et autres prestations sociales, en réponse à la crise mondiale. MacDonald et les autres députés travaillistes ont été exclus du parti, devenu parti-croupion au sein du Parlement : les Tories (conservateurs) sont restés au pouvoir jusqu’en 1945. Pendant des décennies, « Ramsay MacDonald » est resté une insulte dans la mythologie du parti.

3Les syndicats font adhérer leurs membres au Parti sur la base d’une « cotisation politique » en plus des cotisations syndicales. Cette affiliation étant automatique, c’est plutôt pour se désaffilier que le syndiqué doit faire une démarche. Au fil des ans, beaucoup d’électeurs des libéraux ou des conservateurs ont été de cette façon affiliés au Parti travailliste.

4Ceci surtout depuis les réductions d’impôt massives que les Tories ont réalisées à la fin des années 80. En 1988 et 1989, la balance budgétaire était positive grâce à un mini-boom économique, et des sommes substantielles ont servi à rembourser la dette publique.

5L’idéologie du courant dominant dans le conservatisme britannique a, bien entendu, subi des modifications radicales depuis les années 50. Et on sous-estime trop souvent à quel point la « Nouvelle droite » britannique a élaboré son idéologie ; il ne s’agissait pas seulement d’importer les théories de Milton Friedman et de Von Hayek, mais d’une théorisation beaucoup plus approfondie de la société et de l’histoire. Pour une interprétation critique, voir Andrew Gamble, The Free Economy and the Strong State, MacMillan, 1988, et Edgar Wilson, A Very British Miracle, Pluto, 1992.

6Ceci principalement du fait du grand nombre de jeunes adultes et de personnes âgées qui vivent seuls ; le nombre élevé de familles monoparentales est fonction du taux des divorces et des différentes structures familiales au sein des minorités ethniques.

7Les deux sujets sur lesquels l’opinion publique est majoritairement réactionnaire sont le contrôle de l’immigration et la criminalité, avec une écrasante majorité en faveur de la peine de mort.

8La période pendant laquelle les syndicats ont le plus pesé sur le gouvernement, celle du « contrat social » du gouvernement Wilson-Callaghan en 1975-1979, a coïncidé avec une période de poussée du militantisme syndical dans l’industrie, qui a culminé avec l’« hiver de la colère » en 1979-1980.

9Eric Heffer, 1992.

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