Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PORTUGAL

L'ordre contre le socialisme

· Inprecor n° 373, octobre 1993 · p. 26-27 · 1 758 mots

Portugal Grande-Bretagne Syndicalisme

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 26-27, 26 27.

La longue histoire du Parti socialiste portugais tient dans un court résumé de victoires et de défaites : à chaque fois qu’il a fait régner l’ordre et a consacré son caractère gouvernemental, le PS s’est rapproché de sa défaite. Mario Soares, fondateur et secrétaire général du PS actuel jusqu’à son élection à la Présidence de la République, a résumé cette trajectoire politique par un aphorisme célèbre : « Pour gouverner, il faut mettre le socialisme dans le tiroir. » La trajectoire du PS est celle d’un parti qui a défendu l’ordre contre le socialisme.

Le Parti socialiste portugais a été fondé en 1875, dans la foulée de la Commune de Paris, dont les victoires et les tragédies étaient discutées avec passion dans le Chiado de Lisbonne, l’après-midi, après l’arrivée de chaque express en provenance de Paris1. Un groupe d’intellectuels et quelques ouvriers — dont les plus grands poètes et écrivains de cette génération, comme Antero de Quental — ont fondé le parti qui promettait de révolutionner la vie du pays et d’instaurer une nouvelle société.

Une intense correspondance avec Engels a tenu lieu de relations avec l’Internationale, et très tôt les socialistes portugais s’inscrivirent dans les deux combats idéologiques de l’époque : celui des marxistes contre les réalistes et des marxistes contre les « alliancistes » — les bakouninistes, dont les délégués, venus à Lisbonne, ont contacté les noyaux de la Ire Internationale.

En fait, ces deux combats ont été gagnés sur le papier mais perdus sur le terrain. Le recul des bakouninistes n’a pas empêché, qu’au début du XXe siècle, les anarcho-syndicalistes et les anarchistes deviennent la composante la plus active et la plus organisée du mouvement ouvrier et qu’ils battent en brèche l’hégémonie socialiste dans les syndicats. Mais cette altération était déjà le sous-produit d’une autre, qui révèle l’influence tardive des réalistes : le PS n’est pas parvenu — par manque de base sociale, de cohérence stratégique et même par manque de volonté de ses dirigeants — à assurer l’hégémonie de l’opposition à la monarchie, qui fut rapidement gagnée par les républicains bourgeois, qui ont ensuite renversé le roi en 1910 et gouverné le pays.

Perdant du terrain au profit de l’opposition républicaine, certains dirigeants socialistes se sont rapprochés et sont même devenus ministres sous la monarchie, abandonnant leurs principes. Lors de l’instauration de la République, le PS était un parti défait.

Un parti défait

Le rôle joué par les anarcho-syndicalistes (puis la naissance du Parti communiste portugais d’une scission de l’anarcho-syndicalisme en 1921), a accentué la marginalité du PS. Au moment du coup d’État militaire qui va instaurer la dictature qui gouvernera pendant plus d’un demi-siècle le pays, le 28 mai 1926, le PS est une force de gauche sans importance, peu préparée à résister, et sans projet politique. Le dernier fragment du PS va se dissoudre formellement comme groupe politique en 1949, non sans que quelques-uns de ses dirigeants aient collaboré à l’institution du statut corporatiste et à la fascisation des syndicats.

La révolution des années 60

En 1964, Mario Soares, qui fut membre du PCP pendant une courte période de sa jeunesse (il a été l’élève d’Alvaro Cunhal), fonde l’Action socialiste portugaise, en exil. Le groupe, qui organise une vingtaine d’intellectuels, regroupe quelques figures de l’opposition républicaine traditionnelle en exil et dans le pays. En 1972, ce groupe est à l’origine, avec la bénédiction et l’hospitalité de Willy Brandt, du congrès qui proclame la fondation du PS, d’un nouveau PS, qui va être confronté, deux ans plus tard, à la chute de la dictature par le coup d’État militaire d’avril 1974 et à la crise pré-révolutionnaire qui a suivi.

Par ses relations internationales, par le caractère du PCP, et par le rôle central qu’il joue dans la transition entre le régime dictatorial et le régime parlementaire, le PS va gagner un grand poids dans le gouvernement provisoire (Mario Soares est le ministre des Affaires étrangères et, de fait, l’homme-clé du processus de la décolonisation de l’empire d’outre-mer qui était dévasté par treize années de guerre sauvage) et dans les institutions de l’État. Face à une droite en désagrégation et amenée à tenir un discours de gauche sous la pression révolutionnaire (le parti de droite déclarait sa fidélité à « la transition au socialisme »), le PS va devenir le parti qui décrochera le plus de suffrages aux élections générales d’avril 1975 (38 % contre 12 % pour le PCP).

À partir de ce moment, sa principale préoccupation sera de stabiliser le régime et de normaliser la société, de mettre fin à l’expression des mouvements de radicalisation des soldats et des travailleurs, qui donnaient lieu à une contestation généralisée des hiérarchies, de l’autorité militaire et de l’exploitation capitaliste.

Ainsi, le PS s’engage dans une alliance avec une faction militaire (le « groupe des neuf ») dans la préparation d’un coup militaire qui va avoir lieu à la fin du mois de novembre 1975, au point fort des mobilisations populaires. Des troupes spécialisées occupent des postes stratégiques à Lisbonne, la conscription obligatoire et l’interdiction de la circulation de journaux sont décrétées par le président Costa Gomes, solidaire des auteurs du coup d’État. En un jour, l’ordre règne à Lisbonne. Puis, il faudra quelques mois pour normaliser la situation : la prison d’Otelo et de quelques autres militaires de gauche, la répression contre les mouvements de soldats, le démembrement des organisations populaires.

Le PS, qui va gouverner, conduira ce processus : le ministre du Travail, Maldonado Gonelha, décide de créer une nouvelle centrale syndicale où le PS établit une parité dans la direction avec les représentants des partis de droite : le ministre de l’Agriculture, Antonio Barreto, va diriger l’attaque et l’évacuation des fermes et des unités collectives qui avaient été instituées, dont les propriétaires avaient été expulsés ou dont ils avaient pris la fuite.

Jusqu’en 1983, le PS dirige au gouvernement les accords d’ajustement structurel avec le FMI, qui vont impliquer une couverture salariale drastique, une inflation galopante et une compression immédiate des revenus salariaux.

Le bloc central

Pour consolider ces options politiques, Mario Soares a cherché à contenir les partis de droite, à travers une coalition avec le parti le plus à droite de l’échiquier parlementaire (le Centre démocratique-social (CDS), qui a oscillé entre 5 et 10 %) et après avoir mené une politique de « bloc central », qui consistait en un accord avec le principal parti bourgeois, le Parti social-démocrate (PSD)2. Ce gouvernement a été formé, puis rompu, lorsque la situation sociale est devenue plus favorable à la bourgeoisie (1986), à la faveur d’une initiative du nouveau leader du PSD, Anibal Cavaco Silva.

Depuis cette date, le PSD est en passe d’être hégémonique sur le système politique, il détient la majorité absolue au parlement et au suffrage — une situation inédite dans le pays — jusqu’à maintenant.

De nouveau dans l’opposition, le PS n’a remporté qu’une victoire : l’élection présidentielle de Mario Soares (puis sa réélection en janvier 1991, avec l’appui du PSD lui-même). Le conflit interne s’aggrave dans le PS avec la lutte pour la succession de Soares et la perspective de son éloignement durable des centres de pouvoir, face à une structure majoritaire de droite — qui s’est renforcée pendant la phase initiale de l’adhésion à la Communauté européenne, dont le gouvernement bénéficie de façon extraordinaire avec l’afflux massif d’aides financières3. Ainsi, trois secrétaires généraux vont se succéder rapidement à la direction du PS, corseté en fractions et groupes rivaux.

Avec plus de 30 % des suffrages aux dernières élections générales et l’attente d’une remontée (notamment avec la victoire municipale dans les grandes villes, comme Porto, Coimbra et encore Lisbonne où il se présente avec le Parti socialiste révolutionnaire4et le PCP), le PS continue d’aspirer à la place de force alternative au sein du système parlementaire, bénéficiant de la perte d’influence du PCP dans la société.

Le PS contre le socialisme

Mais cette attente correspond une fois de plus à la réaffirmation d’une stratégie de gestion du cycle politique en suivant le « modèle PSOE », en appliquant les normes et les exigences de la politique de droite — ce qui aboutit à une offensive contre le socialisme et contre les revendications des travailleurs et des jeunes.

Mais si le PS a une continuité, c’est bien en matière de victoires qui annoncent une défaite.

Lisbonne, le 5 septembre 1993

1Le Chiado est un quartier historique du vieux Lisbonne, qui a flambé lors d’un incendie criminel en 1988. Il est actuellement en reconstruction.

2La droite a toujours été divisée entre un courant démocrate-chrétien minoritaire, le CDS, qui rassemble des catholiques conservateurs et des nostalgiques de la dictature de Salazar, et un courant « social-démocrate », représenté par le PSD, qui rassemble le patronat et les jeunes technocrates.

3Voir Inprecor n° 331 et 338 des 10 mai et 11 octobre 1993.

4Le Parti socialiste révolutionnaire, section de la IVe Internationale au Portugal, qui a soutenu l’alliance PCP-PSP aux municipales de 1989, qui a remporté la mairie de la capitale. Les prochaines élections municipales se tiendront en décembre 1993 et le cadre de l’alliance est en cours de discussion, y compris avec deux autres forces, les Verts et l’UDP.

Close

Une erreur sur cette page ?