Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAÏTI

Après les accords de New York

· Inprecor n° 373, octobre 1993 · p. 33-35 · 2 720 mots

France

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 33-35, 33 34 35.

Deuxième coup d’État

Comme le montre le témoignage que nous publions ci-dessous, la signature d’un accord le 3 juillet 1993, entre le président Aristide et le général Cédras, n’a pas eu pour conséquence une diminution de la répression, bien au contraire. Cet accord en dix points prévoit le retour d’Aristide en Haïti le 30 octobre 1993. D’ici là, une série d’échéances ont été fixées : nomination d’un nouveau Premier ministre et d’un nouveau gouvernement, suspension des sanctions internationales, reprise de la coopération internationale, avec notamment l’envoi des personnels de l’ONU pour aider à « moderniser » l’armée et créer une nouvelle police, amnistie pour les auteurs du coup d’État, départ de l’armée du général Cédras, nomination d’un nouvel haut état-major.

Depuis l’entrée en fonction du nouveau Premier ministre, l’homme d’affaires Robert Malval, le 2 septembre 1993, et la levée de l’embargo qui a suivi, la situation a pris un cours dramatique à Port-au-Prince. Le président Aristide, dont le retour pourrait être remis en cause, parle même de « deuxième coup d’État ». Robert Malval, qui a placé sa politique sous le signe de la « réconciliation nationale », a appelé « les exilés de l’extérieur » à revenir à Haïti « sans exception ». Des chefs duvaliéristes ont aussitôt répondu à son invitation. Cela n’a fait que renforcer la détermination des auxiliaires civils de la police (les « attachés ») à bloquer le fonctionnement du gouvernement et du Parlement. Ils multiplient les assassinats politiques, occupent la radio et la télévision d’État et empêchent les ministres de prendre leurs fonctions, obligeant certains à se cacher.

L’armée est totalement impliquée dans ces actions. Faut-il y voir seulement la volonté d’imposer un rapport de force aussi défavorable que possible au président Aristide et à ses partisans à la veille de son retour en Haïti ? Ou bien l’armée, et, au-delà d’elle, certains cercles au moins de l’administration étatsunienne, ont-ils l’intention d’empêcher ce retour ?

Les semaines qui viennent vont rapidement apporter une réponse à ces questions.

Dans une critique du roman de Jack London, The Iron Heel, datant de 1937, Léon Trotsky saluait la « vision prophétique » qu’avait l’auteur de l’ordre social autoritaire qui s’abattrait sur l’Europe pendant la montée du fascisme. Le révolutionnaire russe exilé était particulièrement frappé par l’utilisation « audacieuse » de l’hyperbole par London pour amener les « tendances enracinées dans le capitalisme : l’oppression, la cruauté, la bestialité et la trahison » à leur plus extrême expression.1

Trotsky aurait peut-être révisé le jugement caractérisant la vision de London comme « hyperbolique » s’il avait vécu assez longtemps pour voir Haïti sous les bottes de l’oppression après le coup d’État réactionnaire du 30 septembre 1991, par lequel le lieutenant général Raoul Cédras a renversé le père Jean-Bertrand Aristide, président démocratiquement élu. La majorité de la population, plus de 80 %, de ce pays extraordinaire — qui est le cadre du célèbre ouvrage de C. L. R. James, Les Jacobins noirs2—, croupit dans un enfer de misère.

Autrefois la « plus grande colonie du monde »3puis subséquemment brutalisée, violée et torturée par l’empire français, l’impérialisme des États-Unis (les marines ont occupé le pays de 1915 à 1934), et par la propre bourgeoisie néocoloniale haïtienne, cette nation insulaire est le pays le plus pauvre du monde occidental avec un revenu annuel de 400 dollars par habitant, une espérance de vie de 55 ans et un taux de mortalité infantile de 11 %. Lorsque le coup d’État a écrasé les rêves et réalisations des sept mois passés sous la direction d’Aristide et du mouvement Lavalas (« Lavalas » désigne à Haïti le torrent de boue qui fait suite à une averse diluvienne), la plus grosse partie de la population a plongé dans un état de torpeur démoralisée4.

Cité Soleil à l’abandon

Les pires bidonvilles, tels que la cité Soleil à Port-au-Prince, ne sont plus nettoyés par les services de la voirie et les ordures s’y empilent comme pour affirmer publiquement la vanité de tout effort d’amélioration sous le régime actuel5.

L’orphelinat, La fanmi se la vi (la famille c’est la vie), fondé par Aristide, a été attaqué par des cocktails Molotov lors du coup d’État (trois enfants ont été tués et deux blessés) ; il n’en reste que des ruines brûlées, et le harcèlement par les « attachés » du voisinage (nervis pro-militaires) a contraint la plupart des enfants à retourner à la rue.

La protestation n’a pas cessé, sous la forme de petites manifestations de rue ou dans les églises, bien qu’elles soient le plus souvent réprimées à coup de matraque et d’armes à feu. Pourtant, la population est très prudente. Les rassemblements de plus de trois personnes sont a priori suspects, les organisations fonctionnent donc clandestinement et une part significative des contacts politiques se fait à travers les structures de la ti légliz (église des « petits »), l’aile populaire de l’Église catholique.

Quadrillage systématique

Le pays est divisé en neuf départements, eux-mêmes subdivisés en 500 unités, chacune possédant son chef de section, la plupart du temps une brute épaisse qui détient le droit de vie et de mort sur la population de « son » district, particulièrement en milieu rural où vit la majorité de la population.

Sous Aristide, il y a eu des efforts pour créer un système judiciaire efficace, pour épurer la hiérarchie de l’armée et de la police (une institution forte de 7 000 hommes remplit les deux rôles) en promouvant des officiers partisans de la démocratie, en améliorant les conditions de vie dans les prisons et même en s’attaquant aux chefs de section abhorrés. Depuis le coup d’État, ces progrès ont été grignotés, ramenant le pays à des conditions qui rappellent les pires périodes de la dictature des Duvalier.

Dans les locaux de la Commission pour la paix et la justice — qui est littéralement assiégée —, dans le centre-ville de Port-au-Prince, on affirme que plus de 300 personnes vivent dans la clandestinité. Deux exemples de cette répression : le plus jeune des deux hommes était un directeur d’école accusé d’être un « personnage clef » au sein des partisans d’Aristide par le chef de section de sa localité. Il a été roué de coups et chassé de chez lui.

L’autre était un paysan plus âgé, chargé des mêmes accusations, à qui la police avait en outre ordonné de donner sa terre à un inconnu qui affirmait être son fils, venu réclamer sa juste part de l’héritage. Or le paysan ne le connaissait pas et lui a demandé des preuves. En guise de réponse, l’inconnu a dégainé une arme.

Des étudiants de l’université de Port-au-Prince sont ébranlés par les renvois en masse d’étudiants et de professeurs. Quelques-unes des facultés purgées se rapprochent de l’université alternative, Quisqueya, une institution privée fondée en octobre 1990, principalement par des professeurs renvoyés du Programme agraire de l’université d’État. D’autres, où travaillent des partisans d’Aristide, continuent à enseigner aux étudiants, mais en dehors de l’université.

La situation est encore pire dans l’autre partie de l’île. Dans une ville agricole proche du Cap-Haïtien, une organisation paravent a été fondée en 1990, après la démission du général Avril, elle comprend 55 groupes (chacun ayant de 25 à 50 membres) de femmes, de jeunes, de paysans et de membres de coopératives qui ont des vues proches.

Sous Aristide, ils ont réussi à remplacer l’ancien chef de section par quelqu’un qui bénéficiait de leur confiance, et un bon juge s’est même installé dans la région. La corruption a diminué et les salaires de paysans ont augmenté de 15 à 28 gourdes par jour6. Le coup d’État a vu le retour de l’ancien chef de section et de nouveaux juges ont été nommés. Beaucoup de militants ont été contraints à la clandestinité, où ils demeurent encore. Trente jeunes militants ont essayé de fuir le pays en bateau et sont morts noyés.

Tortionnaires, violeurs et mafieux

Dans cette ville, la liste des exactions de la police et de l’armée est interminable. Une jeune fille qui refusait d’avoir des rapports sexuels avec un associé du chef de section a été tuée. Le chef a fait arrêter un militant paysan, l’a fait battre et lui a infligé neuf mois de prison. Un autre s’est vu promettre la liberté en échange de 600 dollars ; pour rassembler les fonds, on l’a forcé à vendre tout ce qu’il possédait. Le bétail appartenant à des paysans était abattu et vendu de façon proprement illégale. Une militante a été emmenée dans une baraque et violée par dix hommes ; le chef de section a alors fait payer les violeurs puis les a laissés partir.

Des membres du syndicat enseignant, la Fédération des associations des enseignants du Nord et du Nord-Est (FAENNE), basée au Cap-Haïtien, décrivent des faits analogues. Leur organisation a été fondée en 1986, après que Jean-Claude Duvalier ait quitté le pays pour son exil doré en France, et est formée de 36 associations de professeurs, enseignant pour la plupart dans le secondaire.

Durant la période de Lavalas, six écoles ont été ouvertes en sept mois ; après le coup d’État, le secteur privé et les Tontons macoutes (des bandes réactionnaires paramilitaires) ont commencé à s’en prendre aux partisans de Lavalas, contraignant les dirigeants et les militants des organisations populaires à se cacher. Des enseignants ont été arrêtés, battus et torturés. 42 membres de la FAENNE ont été brutalement renvoyés d’un même collège. Un directeur d’école primaire a été frappé 70 fois au point de ne plus pouvoir s’asseoir. Un autre s’est échappé de justesse et a dû se cacher pendant neuf mois. Des élèves ont été tués ou ont disparu. Un des professeurs persécutés a demandé l’asile politique aux États-Unis, mais n’a reçu au bout de plusieurs mois qu’une lettre du département d’État lui informant que sa requête était rejetée.

Du côté de l’église

Les parties de l’église qui ont choisi de s’allier et de diriger la vie du peuple sont également victimes de la répression, celle-ci touchant aussi bien les Européens que les Haïtiens de naissance. Dans les alentours de Cap-Haïtien, le Père Marcel est arrivé à Haïti en 1989. Il a contribué à la construction de routes par les paysans et à l’amélioration de leurs techniques de pêche. Après octobre 1991, la police a commencé à le prendre pour cible et le 9 novembre 1991, des coups de feu ont été tirés sur son logement, heureusement en son absence. Il a vécu en cachette pendant que la police saccageait sa maison, détruisait sa machine à écrire et sa machine à stencil. Lorsqu’il a été capturé, on lui a arraché la barbe et on l’a obligé à s’asseoir pendant trois jours sur un banc dans un baraquement militaire. Il n’a été libéré qu’à la condition de quitter le pays.

Depuis février 1993, les Nations unies et l’OEA ont mis sur pied des missions de surveillance du respect des droits humains à travers tout le pays7. Une pléthore de personnel originaire de plusieurs pays a été employée au prix de 6 000 dollars par mois (soit 72 000 dollars par an, c’est-à-dire deux fois et demie plus en gourde haïtienne) pour remplir cette mission. La Mission est située au centre-ville entre la mairie et l’antenne du ministère de l’Intérieur.

Aucun des membres de cette Mission n’a entendu parler du syndicat enseignant et de la répression qu’il subissait. La situation de la Mission, jouxtant les autorités, peut intimider les victimes des persécutions et les dissuader de rentrer. Par ailleurs, les membres de la Mission n’ont pas visité la région.

Un groupe local, appelé Amis des prisonniers, a été fondé en 1976 par une religieuse française qui se battait pour que les prisonniers puissent assister à la messe et participer à une chorale, et pour que les Amis aient le droit de leur faire parvenir cadeaux et nourriture. Sous Aristide, la délégation locale des Amis a effectivement commencé à recevoir une aide de l’État et était autorisée à entrer dans les cellules. Après le coup d’État, la situation s’est détériorée au point que le surpeuplement des prisons obligeait les prisonniers à organiser un roulement pour dormir, et que des cadavres pourrissaient dans les cellules. Quant à la nourriture, elle était si rare que les prisonniers ont instauré un système de roulement incluant des jours « fastes » où certains prisonniers pouvaient manger des repas plus substantiels.

La « neutralité » des Nations unies

Les membres du groupe étaient horrifiés à l’idée de devoir dénoncer cette situation à la Mission des Nations unies — ils savaient bien par expérience qu’en vertu de la « neutralité » de la Mission, toute plainte devrait être vérifiée auprès de la police, qui remonterait aussitôt aux Amis eux-mêmes.

Dans de telles circonstances, il est à peine surprenant que très peu des Haïtiens fassent confiance aux accords signés par Cédras et Aristide à Governors Island, dans l’État de New York, début juillet 1993. « Qui pourrait contraindre l’armée à respecter ses engagements ? », demandait un des Amis des prisonniers.

Une des lacunes évidentes de l’accord est son incapacité à régler le problème de l’élection parlementaire illégale de janvier 1993 qui a donné la majorité aux forces anti-Aristide, et à l’amnistie de facto qu’il donne aux responsables du coup d’État et à leurs complices8.

Le peu d’espoir qui subsiste encore est basé sur le retour d’Aristide et sur l’incitation à la lutte que suscitera sa présence au poste de président. C’est pourquoi la population est prête à supporter les effets de n’importe quel embargo ou boycott de Haïti, même si elle sait que les riches y échapperont — certains en tireront même peut-être profit —, et même si cela doit ramener Haïti à l’âge de l’âne, tel est le sentiment qui prévaut.

Septembre 1993

1Ce commentaire de Trotsky a été écrit le 16 octobre 1937 et a été publié pour la première fois dans New International, en avril 1945 ; il a été reproduit par Paul N. Siegel, dans Leon Trotsky on Literature and Art, pp. 221-224, Pathfinder, New York, 1970.

2C. L. R. James, The Black Jacobins, Vintage, New York, 1989.

3Une récente brochure rassemblant des travaux universitaires pertinents et du matériel historique sur Haïti est disponible sous le titre de Haiti : A Look at the Reality, publiée par Quixote Center, PO Box 5206, Hyattsville, Md. 20782.

4Une analyse substantielle du coup d’État et de ses conséquences peut être trouvée dans les articles suivants d’Arthur Mahon : « La Lavalas orpheline » dans Inprecor n° 339 du 25 octobre 1991, « Le prophète désarmé » dans Inprecor n° 355 du 9 juin 1992 et « La longue marche du mouvement populaire » dans Inprecor n° 368 d’avril 1993. Pour une information critique sur la politique de l’administration Clinton vis-à-vis d’Haïti on peut se reporter à « An interview with Cecelia Green: Haiti, Clinton and the movement », Against The Current, n° 44, mars-avril 1993.

5Voir « Choke hold on Haiti », Dissent, été 1993.

6La gourde est liée au dollar étatsunien par une parité fixe.

7Le 3 juin 1993, la Mission civile internationale de l’ONU et l’Organisation des États américains (OEA) ont édité un rapport de 15 pages couvrant la période du 9 février au 31 mai 1993. Il est possible de se le procurer auprès des Nations unies.

8Le Quixote Center, dont l’adresse est donnée dans la note ci-dessus, a également publié une excellente critique de l’accord, intitulée The Challenges Ahead.

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