Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RUSSIE

La dictature des "démocrates"

· Inprecor n° 373, octobre 1993 · p. 31-32 · 1 842 mots

URSS et Russie Syndicalisme

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 31-32, 31 32.

Au moment où nous bouclons ce numéro d'Inprecor, la situation en Russie semble stabilisée en faveur d'Eltsine. Si ce dernier — de même que tous ceux qui l'ont appuyé en Russie et au niveau international — espère pouvoir imposer son pouvoir personnel, son calcul n'est pas exempt de risques. La Russie est entrée dans une période de crise accrue et l'unité même de la Fédération russe pourrait être remise en cause. Quant à l'« économie de marché », il est peu probable qu'elle connaisse des lendemains qui chantent…

Le 20 septembre 1993, Boris Eltsine, en dissolvant le Soviet suprême et en suspendant la Cour constitutionnelle, a déclenché le coup d’État que ses partisans appelaient de leurs vœux depuis août 1991, et qu’il avait été à deux doigts de réaliser en mars de cette année1. D’après les « eltsiniens », la période de « loi présidentielle », où les décrets du président outrepassent toutes les lois et instances élues, touchera à sa fin en décembre 1993, avec la tenue des nouvelles élections au nouveau Parlement bicaméral.

Pourtant, le quotidien « centriste », Nezavissimaïa Gazeta, remarquait dans un éditorial du 23 septembre 1993 : « Il n’y a guère que dans les contes de fées que la démocratie revient après trois mois de dictature de facto. Cela prendra plus de temps, parce que si vous dissolvez un Parlement, alors qu’est-ce qui peut vous empêcher d’en dissoudre un autre — celui qui sera élu en décembre ? »

Eltsine essaye de maintenir une façade de légalité — alors qu’une répression à grande échelle mettrait en péril le soutien unilatéral occidental, et pourrait provoquer l’irritation de l’armée et des directions des régions — mais la censure est mise en œuvre brutalement sur les médias électroniques, qui sont revenus à leur état d’avant la glasnost, et un des principaux journaux d’opposition, Rossiïskaïa Gazeta, a déjà été interdit2.

« Y a-t-il d’autres questions inutiles ? » (Sur l’ours : impasse politique)

L’appareil d’État est bouleversé par des remaniements à grande échelle au fur et à mesure que des fonctionnaires et des organes élus restés fidèles au Parlement sont suspendus et remplacés.

La « démocratie » par la censure

La Fédération des syndicats russes indépendants (FNPR, les anciens syndicats « officiels ») a également fait l’objet d’attaques de la part d’Eltsine. Le syndicat avait publié une prise de position contre le coup d’État et son porte-parole, Igor Klotchkov, a déclaré : « Nous avons appelé les syndicats de Moscou à organiser des actions de protestation, y compris des grèves. Il est nécessaire de paralyser les entreprises et de descendre dans la rue pour défendre la Maison blanche (le siège du Parlement). »

Puis toutes les lignes téléphoniques du syndicat ont été coupées, et la rumeur affirme que le gouvernement préparerait un décret imposant un « moratoire » de six mois sur le droit de grève et les activités syndicales. Bien qu’Eltsine soit sorti en meilleure posture que prévu du premier round des escarmouches, il serait injuste d’exagérer la force de sa position. Avec des réformes économiques en lambeaux — une chute abyssale et continue de la production, un déficit budgétaire colossal qui dépasse de loin les objectifs mis en place par le Fonds monétaire international (FMI), et une inflation de 30 % par mois —, Eltsine espérait utiliser sa victoire autoproclamée lors du référendum d’avril 1993 pour arracher des concessions aux autres forces politiques au centre et dans les régions.

Mais ni l’assemblée constituante plus ou moins impromptue convoquée en juin et juillet derniers à l’initiative d’Eltsine, ni la récente tentative de gagner les régions à sa cause avec la mise en place d’un « Conseil de la fédération » (en pratique un Parlement des élites régionales), n’ont donné de résultat probant. Et c’est confronté aux fiascos économique et politique de son gouvernement, qu’Eltsine a décidé de dissoudre le Parlement. Pourtant, aucune manœuvre politique, aussi ingénieuse soit-elle, ne pourra faire disparaître les contradictions inhérentes à la transition d’une économie de commande bureaucratisée à une espèce de marché libre de type « hobbesien »3, et aucun décret ne pourra transformer l’appareil d’État russe — étant donné ses clivages profonds et l’enracinement dans le passé soviétique qui le caractérisent — en un État bourgeois fonctionnel du jour au lendemain.

C’est cela — et non une mystérieuse déficience dans le caractère d’Eltsine — qui explique pourquoi les « démocrates » n’ont pas pu utiliser l’avantage acquis après le putsch manqué d’août 1991 pour réaliser une percée décisive pour leurs réformes. C’est aussi la raison pour laquelle Eltsine rencontrera de sérieuses difficultés lorsqu’il tentera d’engranger les gains politiques obtenus dans les derniers jours — aussi impressionnants soient-ils aujourd’hui sur le papier.

Ces contradictions se font ressentir au cœur même de l’alliance « eltsinienne » : au sein du gouvernement, un conflit est en train de se développer entre, d’une part, les « conciliateurs » (dont le Premier ministre Tchernomyrdine et le conseiller d’Eltsine sur les affaires régionales, Sergueï Chakhraï) qui souhaitent qu’un compromis intervienne avec les régions, les industriels et l’opposition parlementaire modérée, et de l’autre, les monétaristes purs et durs (dont l’ancien Premier ministre Gaïdar et le ministre des Finances Fiodorov).

L’opposition dans l’impasse

La stratégie proposée par ce dernier secteur incluerait un gel des salaires dans l’industrie d’État, une libération totale des prix, la mise en route à grande échelle de faillites d’entreprises d’État, des réductions des dépenses et des prestations sociales et les mesures politiques « appropriées », de nature autoritaire, pour contrecarrer les résistances sociales et politiques4. Si les différents courants libéraux ont été capables d’utiliser la présidence comme un point de ralliement et un rempart bonapartiste pour leurs intérêts, l’opposition, elle, n’a pas réussi à développer une alternative organisationnelle cohérente ou un quelconque programme politique, qui pourrait s’adresser à de larges secteurs de la classe ouvrière.

Elle reste divisée entre une douzaine de fractions parlementaires, fronts et autres partis passant leur temps à se chamailler, et dont l’engagement en faveur de la démocratie reste suspect, tant ils affichent leur nostalgie du passé soviétique et conservent la logique (ou même les structures) de l’appareil bureaucratique. De plus, la crédibilité du Parlement en matière de résistance à la réforme libérale est loin d’être sans tache : après tout, il a soutenu Eltsine et sa politique pendant une longue période, a ouvert les vannes pour les réformes néo-libérales de Gaïdar pendant l’automne 1992 et a accepté avec enthousiasme la nomination de Tchernomyrdine, qui est maintenant un inconditionnel d’Eltsine, au poste de Premier ministre il y a moins d’un an.

Cette opposition a donc été incapable de mener un combat déterminé et cohérent contre le coup d’État. Les syndicats ont globalement agi de façon plus déterminée, mais n’ont pas su s’adresser à leurs membres ni les motiver pour l’action politique.

La gauche, pour sa part, s’est prononcée contre le coup d’Eltsine dans son ensemble, du Congrès des forces démocratiques et du Parti du travail à la multitude de petits groupes anarchistes ou marxistes. Mais, du fait de sa faiblesse organisationnelle, son activité est passée par le biais des structures parlementaires ou syndicales.

Beaucoup de membres de la gauche moscovite ont activement participé aux piquets de défense de la « Maison blanche », dans lesquels des dizaines de milliers de personnes se sont retrouvées chaque jour pour débattre, écouter les nouvelles et les discours et éventuellement défendre le Parlement. En dépit de l’hégémonie des courants staliniens et nationalistes (avec forte audience chez les retraités) ce piquet permanent a attiré beaucoup de militants, y compris beaucoup de jeunes et de femmes, venus non pas pour soutenir les conservateurs, mais pour protester contre le régime d’Eltsine.

Quelles perspectives ?

La « latino-américanisation » de la vie sociale et politique russe au cours de ces dernières années — phénomène évident au niveau de la paupérisation de larges couches de la société, l’inflation rampante, l’absence de légalité et la menace d’un coup d’État planant en permanence — a fait un nouveau pas en avant avec la « dualité » de pouvoir grotesque entre deux présidents niant réciproquement la légitimité de leur adversaire, deux gouvernements, deux pouvoirs locaux se disputant pratiquement toutes les régions et, dans quelques mois, peut-être, deux parlements.

À Moscou, les commentateurs politiques se perdent en conjectures pour savoir si la situation va évoluer à la « chilienne », option de beaucoup de libéraux, ou sur le modèle « tadjik » ou « azéri » d’une insurrection armée et d’une guerre civile, envisagées par certains des plus sinistres conservateurs. Ce dernier développement est improbable actuellement au niveau de la fédération ; mais il pourrait être choisi dans les régions — où les confrontations du centre sont reproduites et où les forces centrifuges ont augmenté en intensité — et au sein de l’appareil répressif — débouchant sur un affrontement dont Eltsine est loin d’être certain de sortir vainqueur à moyen terme.

Situation ambiguë

Malgré la menace réelle de rétablissement d’un régime autoritaire, la situation actuelle pourrait agir comme un catalyseur pour des évolutions dans un sens plus positif au sein de l’opposition : face à l’impossibilité d’établir un compromis durable dans l’appareil (une aspiration exprimée par Khasboulatov sous le mot d’ordre de « gouvernement national de réconciliation »), et étant données les limites évidentes des programmes des centristes et de l’alliance nationalistes-staliniens, une aile de l’opposition — par exemple parmi les syndicalistes et une partie des communistes — cherchera une alternative.

Les socialistes révolutionnaires devront participer activement aux larges campagnes de désobéissance civile et aux grèves contre Eltsine, en insistant sur le fait que sans une mobilisation populaire, dépassant l’apathie régnant actuellement parmi les travailleurs, ce combat est voué à l’échec.

Pendant les mois à venir, la lutte pour un boycott effectif des élections truquées de décembre prochain pour le prétendu Parlement d’Eltsine, destinées à donner une victoire facile aux libéraux et à une légitimité à peu de frais pour une poursuite de la dictature présidentielle5.

Moscou, le 27 septembre 1993

Cet article a été écrit avant les événements du week-end des 3 et 4 octobre 1993, il n’en demeure pas moins éclairant sur les rapports de force et conflits politiques en Russie.

1Voir Poul Funder Larsen, « Le coup de poker menteur d’Eltsine », dans Inprecor n° 368 d’avril 1993.

2En ce qui concerne les complicités occidentales, plusieurs journaux russes ont fait état de consultations entre les proches d’Eltsine et l’administration étatsunienne avant le passage à l’acte du 21 septembre. Khasboulatov, le président du Soviet suprême, a cité ce type d’article dans son discours devant la conférence des soviets le 18 septembre 1993.

3Hobbes est un philosophe anglais du XVIIe siècle, qui a prôné le premier la nécessité du pouvoir absolu en politique.

4Le marché financier de Moscou a réagi très négativement aux mesures d’Eltsine, tandis que le rouble perdait 25 % de sa valeur en dollar en moins de deux jours (un dollar vaut 1 300 roubles).

5Un des ingénieux détails dans la conception de ce pseudo-Parlement consiste à ce que la moitié des membres de la « Chambre fédérale » soient les chefs des administrations régionales… nommés par le président !

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