Inprecor 1974–2004

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MAROC

La mosquée de "notre ami le roi"

· Inprecor n° 373, octobre 1993 · p. 15-16 · 1 052 mots

Maghreb

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 15-16, 15 16.

Le 30 août 1993 au soir, anniversaire de la naissance du prophète Mohammed dans le calendrier musulman, Hassan II a procédé à l'inauguration de la grande mosquée de Casablanca à laquelle il prétend laisser son nom. Cet édifice, bâti sur l'Atlantique, est le plus haut édifice religieux du monde et la seconde mosquée de l'Islam après celle de La Mecque.

Par sa position, bâtie en partie sur des pieux de béton armé, battue par les vagues de l’océan et affrontant les vents de l’Atlantique, par son ampleur et — il faut le dire — sa splendeur, héritière de l’art arabo-berbère qui fit la mosquée de Cordoue et la Koutoubia de Marrakech, elle peut prétendre symboliser l’épopée de Oqba Ibn Nafi, le premier des Arabes à apporter l’islam en Afrique du Nord berbère, dont la course équestre ne fut arrêtée que par l’océan.

On voit d’ores et déjà l’usage que peut en faire Hassan II, tant pour conforter son autorité politique et religieuse au Maroc, que pour apparaître aux yeux du monde arabe et du monde comme le « Commandeur des Croyants », héritier du Prophète et représentant d’un islam tolérant et ouvert au progrès en ces temps de montée du fanatisme intégriste. La cérémonie religieuse inaugurale fut d’ailleurs marquée par la lecture d’un poème déclamé — contrairement à toutes les traditions — par une jeune femme !

Et pourtant, toutes les informations convergent pour permettre d’affirmer que cette vaste opération politique a été un échec grave pour Hassan II, tant au plan interne qu’arabe et international.

Au plan interne, la grande salle de prière, qui peut contenir plus de 25 000 fidèles, n’en abritait que 10 000, et encore, nombreux furent ceux qui, devant le retard habituel de Hassan II, firent leur prière… et partirent ! Il est vrai, entre autres inepties dignes de ce makhzen féodal dont Hassan II se veut le continuateur, que l’appareil policier qui veillait à l’organisation de la cérémonie avait interdit l’accès aux toilettes dans l’attente du « roi » ! Mais l’on ne peut ignorer aussi que le peuple n’oublie pas les conditions dans lesquelles le financement de cette mosquée lui fut extorqué, ni l’action souterraine des islamistes, qui font ressortir à juste titre combien une telle extravagance de richesses, alors que la misère règne, est contraire à l’esprit originel de l’islam.

Mégalomanie royale

Depuis l’inauguration, la mosquée ne fonctionne toujours pas. Le rayon laser, fruit du délire mégalomaniaque de Hassan II, censé marquer la direction de la Mecque à des dizaines de kilomètres de distance, absorberait toute l’énergie électrique du secteur. Le fonctionnement de la mosquée demande un effectif de 500 personnes pour lesquelles les ressources financières ne sont pas disponibles.

De plus, tout le monde sait à Casablanca que cette vaste opération religieuse recouvre une opération de spéculation immobilière plus vaste encore et autrement plus scandaleuse. À Casablanca, sous l’égide de l’appareil policier-makhzen qui régente tout, a été créée une « Agence urbaine » qui décide de tout l’aménagement de cette immense agglomération. La construction de la mosquée est l’occasion d’une gigantesque opération de restructuration urbaine : tous les quartiers pauvres situés entre le port et le centre d’affaires de la ville, d’une part, la mosquée et les quartiers riches de la côte ouest d’autre part, sont en voie de destruction : de larges avenues sont en cours de percement, des immeubles de luxe et des centres d’affaires sont déjà programmés.

Au cœur de ces opérations juteuses se situe l’Omnium nord-africain, un puissant groupe marocain contrôlé par Hassan II, qui est devenu le premier groupe privé d’Afrique (Afrique du Sud exceptée), lequel vient de commander à Bouygues, le constructeur de la mosquée, la réalisation d’un Centre mondial d’affaires (World Trade Center) qui sera le fleuron de ces opérations, et ce pour un montant prévisionnel de 350 millions de francs français.

Au plan externe, l’échec politique de l’opération mosquée est encore plus étonnant. Seulement trois chefaillons d’États africains et le Premier ministre libanais sont venus. Les chefs d’États arabes ont ignoré superbement Hassan II et sa mosquée. Aucun chef d’État occidental n’était présent non plus ! De France, pays protecteur par excellence de Hassan II, aucune personnalité n’est venue !

Des raisons particulières à cette mosquée ont pu concourir à tant d’absences. Les potentats arabes d’Orient, guidés par le grand frère saoudien, « Gardien des lieux saints », ne supportent pas de se voir damer le pion en matière religieuse par ce prétentieux petit roi du Maroc, d’autant plus que la célébration de la naissance du Prophète ne relève pas de l’orthodoxie sunnite rigoureuse. Les dirigeants et personnalités occidentales ont pu craindre de couvrir ainsi ce qui fut dénoncé en son temps par le journal Le Monde, à propos de la collecte des fonds, comme un « racket d’État ».

Opération de revernissage

Après le livre de Gilles Perrault, Notre ami le Roi, et la révélation de Tazmamart, il faut tout de même prendre des gants avec Hassan II. Mais un échec politique d’une telle ampleur amène à se poser des questions sur l’isolement grandissant de Hassan II sur la scène internationale. Bien qu’il soit en train d’aboutir dans son opération de revernissage prétendument démocratique du régime grâce à l’opportunisme des directions conciliatrices de droite des principaux partis de l’opposition parlementaire, tout le monde a conscience de la fragilité de cette manœuvre. Le mouvement démocratique radical, jusqu’au sein de ces partis, n’a cessé de se renforcer. Le mouvement islamiste se renforce également.

À l’échelle du Maghreb, il apparaît de plus en plus clairement que les trois régimes en place, sans compter la Mauritanie, ne pourront, chacun par ses propres voies, maintenir très longtemps leurs peuples sous le joug. Et tout est lié au Maghreb. L’opération Rabin, au lendemain de la signature à Washington des accords israélo-palestiniens, n’est qu’une tentative de plus de Hassan II de redorer son blason sur la scène internationale.

Il est permis de penser qu’elle n’ira pas plus loin que l’opération mosquée. Le bourreau de Tazmamart ne réussit guère à se travestir ni en démocrate, ni en chef religieux, ni en homme de paix.

Le 16 septembre 1993

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