Comme chaque année, depuis 1990, à cette époque, les négociations internationales, dites de l'Uruguay Round ou de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce mondial (GATT), sur la libéralisation du commerce mondial, occupent la une des gazettes (1). L'éternelle et lancinante question y est abondamment discutée : seront-ils ou non signés? Nicolas BENIES
A la fin septembre et au
début octobre, l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), dans une étude diffusée lors de l'assemblée générale du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, prétendait que la signature de ces accords ferait progresser le commerce mondial. Pour montrer le crédit accordé à ce type d'étude, le ministre de l'Economie et des Finances français, Edmond Alphandéry, n'a même pas voulu la commenter, l'accueillant, d'après le quotidien Le Monde, d'un sourire entendu... Si l'on voulait quand même en retenir quelque chose, ce serait le fait que cette augmentation du commerce mondial profiterait, pour l'essentiel, aux grands pays capitalistes développés.
En 1992 aussi, le même type d'étudecatastrophe avait été réalisé par des instituts réputés sérieux, mais gangrenés par la théorie libérale, qui oblige à se cacher la réalité de l'économie mondiale et à parer le libre échange et la liberté de commerce de toutes les vertus. Il n'empêche qu'ils n'ont pas été signés l'an dernier et que les prévisions catastrophiques ne se sont pas réalisées. Les Etats-Unis, et eux seuls, sont sortis de la récession et connaîtront une croissance de 2,4 % cette année. Signature ou pas, la situation des économies aurait été la même.
Ces études reposent sur une idée simple : par l'abaissement des droits de douane, des contingentements — les restrictions quantitatives de marchandises étrangères (2) — et par l'élaboration de
ECONOMIE normes communes — les normes sont du protectionnisme déguisé, puisqu'il suffit qu'un Etat édicte des normes incompatibles avec celles des produits étrangers pour leur interdire l'entrée — tous les pays verront leurs richesses augmenter. Autrement dit, l'intérêt commun est égal à la somme des intérêts particuliers.
Les conséquences du libéralisme
La théorie de Ricardo, dite des "coûts impératifs", vient illustrer cette idée de base du libéralisme. Ricardo prend lui-même l'exemple de l'Angleterre et du Portugal au XIXe siècle ; la première, immense puissance industrielle, et le second exportateur de matières premières, dont le vin de Porto. Si, prétend Ricardo (le plus grand pourtant des économistes "classiques"), le Portugal veut produire des textiles industriellement, il devra dépenser beaucoup de richesses pour bâtir une industrie textile.
On peut ajouter que, dans ce cas, il serait obligé de fermer ses frontières pour ne pas subir la concurrence de l'Angleterre, qui détruirait son industrie récente. De son côté, l'Angleterre ne peut produire, ou tellement mal, de vin de Porto. Le mieux serait donc qu'ils échangent leurs marchandises respectives sur le marché mondial, pour leur plus grand profit à tous deux. Les Anglais pourront boire du vin de Porto et les Portugais se vêtir, à moindre coût. Les deux pays sont gagnants et le commerce mondial leur permet de se développer. Le résultat de cette théorie, encore appliquée aujourd'hui, sous le nom de "politique des créneaux", revient à spécialiser chaque pays dans la production où il a un avantage comparatif, où il est le plus compétitif.
La réalité de l'économie mondiale s'oppose à cette vision. Elle ne fonctionne pas suivant cette règle, mais selon celle du "développement inégal et combiné", bien mis en évidence par Léon Trotski. Autrement dit, tous les pays connaissent un développement, mais certains se développent plus que d'autres, et le fossé qui les sépare ne peut que se creuser. Pour reprendre le titre d'un ouvrage d'A. G. Frank, c'est le "développement du sous-développement", en particulier pour les producteurs de matières premières.
Actuellement, les plus grands défenseurs du libéralisme sont les gouvernants des pays du tiers monde, particulièrement le Mexique, le Brésil et l'Argentine, rejoints depuis peu, mais ceux-là crient encore plus fort, par les dirigeants des pays d'Europe de l'Est, Eltsine en tête. Ils pensent se développer par les échanges mondiaux.
Or, tous les exemples montrent que c'est impossible. Un pays spécialisé dans les matières premières se trouve bloqué dans son développement par le jeu même de l'échange inégal, car un produit manufacturé se vend relativement plus cher qu'une matière première, et parce qu'il s'effectue un transfert de valeur du pays
1) Voir Inprecor n° 363 du 20 novembre 1992.
2) Ainsi, en France, le nombre des voitures japonaises entrant sur le territoire national ne peut dépasser 2 % du nombre total des immatriculations.
du tiers monde vers les pays industrialisés, comme s'est effectué le même transfert de valeur de la campagne vers la ville, vers l'industrie.
L'échange inégal est aggravé par la surproduction, qui sévit depuis quelques années sur l'ensemble des marchés de matières premières. Le cacao vient de connaître une petite augmentation, début octobre, mais comme dit le proverbe, une hirondelle ne fait pas le printemps. Même les membres de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) connaissent actuellement des difficultés : le prix du pétrole est très fortement orienté à la baisse sur le marché dit libre de Rotterdam. Il pourrait atteindre dix dollars par baril, contre dix-huit lors de la guerre du Golfe en janvier 1991. A la dernière réunion de l'OPEP, la politique des quotas a été remise à l'ordre du jour, et il a été demandé au Koweit de baisser sa production.
Développement inégal et combiné
Quant au continent africain, il est quasiment rayé de la carte économique. Pour ce continent, la baisse de la demande de matières premières se traduit par une diminution des rentrées d'argent provenant des exportations, conduisant à l'accentuation de la pauvreté pour le plus grand nombre.
L'exemple traditionnel de développement donné en pâture à l'ensemble de ces pays est la Corée du Sud. Mais, comme le rappellent Thomas Coutrot et Michel Husson (3), l'industrialisation de ce pays s'explique d'abord par l'aide massive nord-américaine pour lutter contre la Corée du Nord, ensuite par le protectionnisme, et enfin par le rôle de l'Etat, principal instigateur de l'accumulation du capital et de la diffusion des rapports de production capitalistes, soit le contraire terme à terme de la théorie libérale.
La théorie libérale est en perte de vitesse dans tous les pays capitalistes développés, qui cherchent une nouvelle idéologie adaptée à la conjoncture de récession, légitimant de nouveau l'intervention de l'Etat (4). Le tournant n'a pas encore été pris dans les autres pays. Ainsi, on assiste à un retournement : les pays développés rechignent le plus à ouvrir leurs frontières et veulent protéger leurs industries et leur agriculture, alors que les pays du tiers monde et d'Europe de l'Est en sont de chauds partisans. Les réveils risquent d'être difficiles. D'autant que, partout, le nationalisme et le chauvinisme frappent à la porte.
Le débat est faussé car ces accords ne visent pas à libéraliser le commerce mondial mais à édicter de nouvelles règles. La meilleure preuve porte sur les dossiers à négocier : l'agriculture, les services (avec une nouvelle dimension récente : les services culturels), l'industrie et, enfin, la transformation du GATT, simple accord pour l'instant, en une organisation chargée de résoudre les conflits entre les 108 pays
C'est aussi une pomme de discorde : beaucoup de pays développés refusent cette organisation supplémentaire. Il est vrai qu'on voit mal quel serait son rôle, dans la mesure où les organismes existants sont incapables de définir des politiques communes. Ainsi, l'échec du groupe des Sept à proposer une relance en commun, pourtant nécessaire du strict point de vue des intérêts du mode de production capitaliste, augure mal de toute négociation.
Petit jeu de puissances
L'Uruguay Round sera, dans le meilleur des cas, prorogé d'un an et, dans le pire, purement et simplement enterré. Le petit jeu des grandes puissances, en ce moment, par médias interposés, est de trouver un coupable par qui l'échec arrivera. Le gouvernement français, à cause de ses hésitations continuelles mais également des déchirements internes à la droite, se trouve bien placé pour porter le chapeau. Cette situation explique les déclarations du ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, début octobre, qui laissaient à penser que le gouvernement français nuançait sa remise en cause du compromis de Blair House sur l'agriculture, signé par les représentants de la Communauté européenne (CE).
Ce compromis est révélateur de la démarche des Etats-Unis : signer des accords bilatéraux avec leurs concurrents les plus directs, sans engager de discussions avec les 108 pays appartenant du GATT. Ils multiplient aussi ces accords partiels dans le domaine du textile ; l'accord multifibres, signé entre les EtatsUnis et la CE, vise à constituer une zone de libre échange entre ces pays, allant clairement à l'encontre des producteurs d'Asie du Sud-Est. En ce moment, cet accord fait l'objet d'âpres négociations entre les anciens partenaires.
3) Dans leur ouvrage Les destins du tiers monde, Circa, Nathan.
4) Aux Etats-Unis, la théorie dite de la "croissance endogène" réhabilite l'intervention de l'Etat. Clinton s'engage, sur cette base, dans une réforme profonde du système de santé, pour donner une couverture sociale minimale à chaque Américain. Actuellement, 37 millions d'entre eux n'en ont pas : être malade signifie souvent se retrouver clochard ou indigent. Et 22 millions disposent d'une couverture sociale minimale. Ce programme, présenté par Hillary Clinton, devrait être mis en place en 1996.
GATTastrophe... e monde bénéficierait en 2002 d'un revenu annuel supplémentaire de
-213 milliards de dollars si les négociations du GATT pouvaient aboutir. Si la libéralisation du commerce mondial était totale le gain serait même de 450 milliards de dollars ! Tel est, du moins, la conclusion d'une équipe de l'Organisation pour le commerce et le développement européen (OCDE) et de la Banque mondiale. Extraordinaire prophétie pensez-vous ? Vous avez tort ! C'est tout le contraire : un terrible labeur faisant certainement appel à des cerveaux exceptionnels pour faire rentrer notre monde dans des modèles économétriques. Accrochez vos ceintures : il a fallu quatre ans de travail et l'utilisation de 77 000 équations. Du prodigieux sans aucun doute.... mais du prodigieusement stupide. L'OCDE et la Banque mondiale payent des fortunes à des "experts" chargés de la prévision. A force de se tromper sur les évaluations de court terme, peut-être tentent-ils maintenant de faire mieux sur le moyen et long terme?
Ce genre de travail, en tout cas, respire l'a priori doctrinaire : défense du libre-échangisme et de la vertu du marché. La conclusion à tirer est déjà implicitement inscrite dans le contrat d'embauche du "chercheur"... Avec l'argent ainsi distribué pendant quatre années on aurait certainement pu faire beaucoup de choses dans un quelconque pays du tiers
Mais l'histoire ne se termine pas là Après les chiffres, les conclusions... Nos petits futés ont tout de même précisé que l'essentiel de ces gains iraient aux pays de l'OCDE alors que les pays les plus pauvres, notamment ceux de l'Afrique subsaharienne, devraient souffrir, alors, d'une perte d'environ 7 milliards de dollars par an. Une bonne conception critique du marché capitaliste mondial, de ses échanges inégaux, de ses hiérarchies et dépendances permettent d'aboutir aux mêmes conclusions sans utiliser 77 000 équations (les lecteurs d'Inprecor le savent depuis longtemps). C'est bien pourquoi, d'ailleurs, de plus en plus de voix s'élèvent dans le tiers-monde pour protester contre les vraies raisons de l'affrontement entre les Etats Unis, l'Europe et le Japon sur le GATT et le libre échange. Chacun voulant, à moindre frais, élargir sa part de domination commerciale en étouffant au passage les économies les plus dépendantes. Bref, on aura tout de même bien ri et l'on place, sans attendre, cette étude de la Banque mondiale dans notre florilège de l'économisme libéral. *
Claude Gabriel
n'est pas possible. Or, comme d'habitude, les raisons techniques ne sont pas les plus importantes ; l'échec probable de ces négociations sera dû à deux autres causes fondamentales, l'une économique et l'autre politique. D'abord, la récession actuelle dans l'ensemble des pays occidentaux, la plus profonde depuis l'entrée dans la crise, en 1974, se traduit par le chacun pour soi. Les tendances protectionnistes reviennent en force.
C'est visible en France, dans les propositions de Séguin, président de l'assemblée nationale, qui associent mesures protectionnistes, politique budgétaire de relance, et politique monétaire de baisse des taux de l'intérêts à court terme et de dépréciation du franc pour gagner des parts de marché à l'étranger.
C'est une politique favorable aux capitalistes français, mais qui se traduirait par la disparition de la construction européenne, et poserait le problème de la place de la France dans les négociations internatio-
La droite atteinte dans ses tréfonds
Les hésitations de la politique de Balladur montrent que ce débat gangrène toute la droite. En son sein, s'expriment toutes les couleurs de l'arc-en-ciel : certains restent libéraux à tous crins, d'autres défendent une politique budgétaire d'austérité et une dépréciation du franc tout en restant européens (des membres de l'Union pour la démocratie française — UDF), d'autres encore voudraient une politique budgétaire "souple", etc.
Ce débat sur la politique économique à mettre en place, adaptée à la conjoncture de récession (5), a lieu dans l'ensemble des classes dirigeantes des pays capitalistes développés. La réponse n'a pas encore été trouvée. Le libéralisme a fait faillite, et le keynésianisme, la relance par l'augmentation des dépenses de l'Etat, est inadapté à la globalisation du monde, à l'interdépendance des économies. La solution pourrait être, comme le proposent les économistes de l'Observatoire français des conjonctures économiques, dans des "plans Marshall" pour le Sud et l'Est.
L'ensemble des pays développés, le G7, donnerait des richesses à ces pays, qui conduiraient à l'augmentation de la demande mondiale permettant de sortir de la crise et de renouer ainsi avec une croissance durable. Ce plan se heurte à deux
5) Dans sa revue Observations et diagnostiques économiques n° 46 de juillet 1993, l'Observatoire français des conjonctures économiques pense que « le secret de la croissance est perdu » parce que les grands pays développés sont incapables de se concerter.
Logiquement, pourtant, un "round" suppose un accord de l'ensemble des pays sur des règles communes, et non pas la signature d'accords séparés. Mais les Etats-Unis suivent une autre politique : ils veulent accroître leur part de marché dans l'agriculture ou dans les services culturels.
Ted Turner a déjà annoncé qu'il partait à la conquête du Vieux monde avec ses programmes, ce qui a donné le coup d'envoi à une campagne de presse de tous les professionnels français de la culture au sens large, pour exiger l'exception culturelle dans les accords du GATT - sans contrepartie dans d'autres domaines, ou alors négociée au coup par coup ou pays par pays. Il faut reconnaître que l'administration américaine a bien joué pour diviser l'Allemagne et la France, sans trop forcer son talent : le couple franco-allemand est proche du divorce.
L'Europe est en crise ouverte depuis le 2 août dernier, date à laquelle le système monétaire européen (SME) s'est transformé, perdant toute utilité, par l'élargissement des marges de fluctuation des monnaies européennes entre elles, passées de plus ou moins 2,25 % (4,5 % au total) à plus ou moins 15 % (30 % au total). Désormais, les monnaies européennes pourraient flotter, comme le dollar ou le yen. C'en est terminé de l'exception européenne sur le terrain monétaire. C'est aussi la mort des accords de Maastricht, de la monnaie unique, etc.
La crise s'est poursuivie le 20 septembre. Officiellement, il fallait savoir si les gouvernements des douze pays de la CE ratifiaient le compromis de Blair
House. Le Premier ministre français, Balladur, avait fait de grandes déclarations, la veille, expliquant qu'il irait jusqu'à utiliser son droit de veto, facteur de blocage de l'Europe, pour protéger "ses" agriculteurs, une des bases sociales du nouveau gouvernement et lobby agissant.
Officieusement, il s'agissait pour les dirigeants français de tester la volonté du gouvernement allemand à poursuivre dans la voie de la construction européenne, avec les Français. Le débat a montré que le gouvernement allemand raisonnait par rapport à la défense de ses propres intérêts, et ne tenait pas compte de la position française.
Les causes d'un probable échec
L'échange franco-allemand, sur lequel reposait la construction européenne jusque-là, a vécu. Le débat n'est pas terminé pour autant : la classe dirigeante doit maintenant déterminer sa stratégie et décider si elle a encore besoin de l'Europe — et de quelle Europe ? — pour accéder au leadership mondial en lieu et place des Etats-Unis. D'ores et déjà, l'écu a disparu avant même d'exister autrement que comme monnaie de compte. Le même débat se retrouve en France, et dans les autres pays européens.
Cette crise explique l'absence de la CE dans les négociations internationales : elle ne peut plus parler d'une seule voix.
La nouvelle date butoir pour clore l'Uruguay Round est fixée au 15 décembre prochain. On voit bien que, même pour des raisons techniques, ce