Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PALESTINE

Une nouvelle phase de la lutte

· Inprecor n° 374, novembre 1993 · p. 7-9 · 2 702 mots

Palestine et Israël Économie mondiale Europe Liban

Walid Salem est à la fois chercheur palestinien habitant Jérusalem-Est et militant des Territoires occupés par Israël en 1967. Il a été détenu plusieurs fois pour son rôle dans la direction de l'Intifada et sous l'accusation d'appartenir au Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Il est sorti au début de cette année d'une nouvelle période de détention de dix-huit mois dans la prison du Neguev, le plus dur des centres de détention de Palestiniens construit par Israël depuis le début de l'Intifada. Inprecor a demandé à Walid Salem le point de vue des militants de la gauche palestinienne. Nous reviendrons ultérieurement sur le débat qu'il est nécessaire de mener avec les camarades de la gauche palestinienne, et notamment sur la façon d'aborder le problème de l'alliance avec le courant intégriste.

INPRECOR : Les partisans de l'accord de Gaza-Jéricho invoquent souvent les rapports de forces défavorables aux Palestiniens. Ces accords étaient-ils inéluctables?

Walid SALEM : Yasser Arafat, le président de l'OLP, prétend que le processus de Madrid était un passage obligé, incontournable. Les raisons en seraient d'une part, l'effondrement de l'Union soviétique et des pays du bloc socialiste, et de l'autre la défaite irakienne. Mais les assertions d'Arafat sont réfutées par un certain nombre de faits.

Tout d'abord, les Palestiniens vivent une situation de révolution. Ils ne sont pas dans un cadre étatique. Les révolutions sont en général moins sensibles aux modifications des rapports de forces que les Etats, qui sont eux, tributaires de rapports diplomatiques et protocolaires. Or, Arafat se conduit comme si l'OLP était un appareil d'Etat, alors que le peuple palestinien lui, n'a pas d'Etat.Les bouleversements, que ce soit au niveau international ou arabe, sont très négatifs. Mais, en Palestine, nous avions l'arme de l'Intifada. L'OLP pouvait s'en saisir, pour construire le soulèvement, le développer, le doter d'un programme d'action, donc pour modifier les rapports de forces au niveau palestinien. S'il y a une régression indéniable au niveau international, il n'est pas pour autant inéluctable qu'elle se répercute sur tous les pays et toutes les révolutions. Il faut faire des nuances entre le général et le particulier, entre l'absolu et le relatif, en d'autres termes, la détérioration du rapport de forces n'entraîne pas forcément un tableau sombre et négatif en Palestine. Il était possible de créer en Palestine un rapport de forces permettant de réaliser les droits du peuple palestinien : son droit au retour, à l'auto-détermination et à un Etat indépendant.

Il faut aussi noter que les objectifs de l'Intifada étaient beaucoup plus élevés que ceux d'Arafat lors du processus de Madrid — du retrait de l'armée israélienne et de la mise sous contrôle international des Territoires occupés en 1967 jusqu'à l'indépendance.

• Pourquoi Yasser Arafat n'a-t- il pas repris à son compte les revendications de l'Intifada ?

Tandis que l'Intifada revendiquait l'indépendance, Yasser Arafat s'en est

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tenu à l'autonomie, mais ce n'est pas tout, il a aussi participé à étouffer l'Intifada, à la faire avorter. Je n'exagère pas en disant que les renoncements d'Arafat ont plus contribué à écraser l'Intifada que la répression israélienne, que l'on pouvait combattre en résistant. Les renoncements sont une arme autrement plus redoutable. Arafat, au lieu d'utiliser les points marqués par l'Intifada pour créer un rapport de forces, a renoncé à l'Intifada, s'est fixé des objectifs de plus en plus minimaux jusqu'à appeller, comme il l'a fait lors de sa récente visite en Chine, à arrêter l'Intifada.

• Les pays impérialistes se sont engagés à "aider" les Territoires de Gaza et Jéricho. Quelle est la portée réelle de cette aide ?

Signalons tout d'abord que ces promesses ont créé beaucoup d'illusions chez les Palestiniens en matière de créations d'emplois, de salaires. En fait, le plan économique de l'OLP élaboré pour les cinq années à venir parlait d'une somme de douze milliards de dollars tandis que la Banque mondiale, elle, évoquait un plan évalué à quatorze milliards de dollars. Et aujourd'hui, au lendemain de la Conférence de Washington, on sait que l'aide ne s'élèvera qu'à deux milliards de dollars. Les 42 pays présents à Washington n'en ont pas octroyé davantage, et encore, on sait que ces deux milliards, comme toujours, ne seront pas intégralement versés. Il faut en retrancher toutes les sommes annoncées précédemment par la CEE, le Japon, les USA et l'ONU avant la signature de l'accord.

Or les besoins du seul territoire de Gaza en matière d'infrastructures et de créations d'emplois pour toute la population active, ont été évalués par les experts économiques à une somme oscillant entre cinq et six milliards de dollars. Arafat n'en a obtenu que deux !

En occident, le sentiment prévaut qu'avec de l'argent on peut acheter les peuples. C'est oublier que les peuples ont une dignité, une conscience, une appartenance et un engagement dans la lutte nationale. Contentons-nous d'ajouter qu'Arafat n'a pas les moyens d'acheter le peuple palestinien et les pays du Golfe, son soutien financier traditionnel, n'ont pas déboursé un seul millime jusqu'à présent.

• Comment va se dérouler ce processus d'assistance ?

Il sera supervisé par la Banque mondiale et l'OLP ne sera qu'un instrument à

8. Imprecor n° 374-novembre 1993

son service. Le plan élaboré par Abou Alaa, le responsable du département économique de l'OLP, préconise que la Banque mondiale dirige le processus de développement intégralement. Il y a donc une demande officielle palestinienne pour que la Banque mondiale soit l'acteur principal. Il s'agit d'une situation inédite où la direction d'un pays propose elle-même d'être dépendante. Le plan de Harvard a été élaboré conjointement par des économistes palestiniens qui soutiennent le processus de négociations, des américains et des israéliens. Ce projet préconise aussi que l'éxécution soit liée à sa prise en main par la Banque mondiale. Dans la pratique, la Banque mondiale dirige déjà le processus ; elle a fait procéder à des évaluations économiques et demandé que soit mis en place un établissement bancaire. Elle a donc déjà commencé et diriger les flux économiques en Palestine.

• On parle déjà d'une sorte de marché commun entre Israël, la

Jordanie et les Territoires occupés, on évoque la levée du boycott des produits israéliens.

Quelle est la réalité de ce projet ? Comment les produits israéliens pourront-ils concurrencer les produits arabes sur les marchés arabes, quand on sait la différence entre les coûts de fabrication, ne serait-ce que par le haut niveau des salaires en Israël ?

La bourgeoisie commerçante palestinienne sera une bourgeoisie compradore, qui écoulera les produits israéliens sur les marchés arabes. Elle jouera le rôle d'intermédiaire de "commissionnaire" comme nous l'appellons dans notre langue palestinienne, et que Adel Samara a bien décrit (1). Il s'agit d'un projet qui déborde la seule région arabe, d'ailleurs on l'appelle le "marché commun du Moyen-orient" qui comprendra Israël, l'Egypte, la Jordanie, la Syrie, le Liban et la Turquie, impliqués dans des projets mixtes, des échanges commerciaux, une banque régionale de développement et un système d'accords sur les prix. La mise en place de ce système sert aussi des objectifs politiques. Le premier d'entre eux vise à isoler certains pays comme l'Irak, la Libye, le Soudan, l'Iran ou le Yemen qui étaient opposés aux Etats-Unis pendant la guerre du Golfe, à part la Jordanie, qui est incontournable. Le second objectif vise à compromettre l'unité arabe, et à empêcher les conditions de sa réalisation. Tous ces pays arabes vont développer des rapports avec la Turquie, comme l'Egypte, par exemple, qui n'a pas de relations avec des pays arabes frères comme la Tunisie ou le Maroc !

Une autre ambition de ce marché commun est banaliser la présence israélienne, de rendre son existence naturelle, évidente dans la région arabe. Israël pourra donc développer ses potentialités économiques et devenir un pays du centre alors qu'il est aujourd'hui à mi-chemin entre le centre et la périphérie. Enfin, l'existence de ce marché commun moyen-oriental renforce l'impérialisme US contre celui de la CEE, ou le rayonnement des sept dragons. C'est un projet essentiellement américain, qui perpétue l'hégémonie impérialiste, sur les plans économique, militaire et politique.

• Comment expliquer les contradictions au sein du Fatah, les déclarations contradictoires, les revirements d'Hani El Hassan, les prises de positions d'Haidar Abd El Chafi, les assassinats de dirigeants comme

Abou Chaabane et Assad Saftaoui?

Les contradictions dans le Fatah recouvrent des données complexes. Il faut remonter à leurs origines historiques. Fatah avait trois chefs historiques : Arafat, Abou Jihad et Abou Iyad. Ce que j'entends par chefs, ce sont des dirigeants qui ont une base, des groupes qui leur sont acquis à l'intérieur du Fatah. C'était le cas pour les trois que je viens de citer, mais, après les meurtres d'Abou Jihad et Abou Iyad, il ne reste plus qu' Arafat. On ne peut pas mettre sur le même plan des gens comme Hani El Hassan ou Khaled El Hassan qui ne disposent pas de base, dont les critiques ne peuvent aboutir à des scissions dans le Fatah. Hani El Hassan peut être écarté facilement par Arafat. Quant à Khaled El Hassan, il a fondé récemment un parti, le Parti du droit au retour, pour les Palestiniens qui sont à l'étranger. Il est encore difficile de se faire une idée de la portée de ce groupe, mais je suis sûr qu'il n'aura pas les moyens de mobiliser largement. Un autre membre du Fatah, Abbas Zaki, tente de reproduire l'expérience d'Abou Jihad et d'Abou Iyad, en se dotant d'une base. Il a constitué des groupes en Cisjordanie, à Naplouse, et en Galilée, tout en ayant une position consensuelle, il a commencé par défier Arafat, puis il a fait marche arrière. A Gaza, c'est différent, il ne s'agit pas de luttes politiques, mais de rivalités pour des positions de force, il ne s'agit que de luttes d'influence. Abou

1) Voir Inprecor n° 373 d'octobre 1993.

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Chaabane avait fondé les "Fatihoune", pour asseoir son pouvoir.

• Les Palestiniens n'ont pas tous été pris en compte par l'accord. La Jordanie considère les Palestiniens comme des

"citoyens" jordaniens. Quel est l'avenir réservé aux "oubliés"

de l'accord ?

L'accord signé par Yasser Arafat ne mentionne à aucun moment les réfugiés de 1948, c'est une façon implicite de les sédentariser dans le pays où ils résident. La direction palestinienne les a purement et simplement abandonnés. En ce qui concerne les réfugiés de 1967, l'accord évoque la possibilité de rapatrier un certain nombre d'entre eux, nombre qui reste à préciser par les Israéliens et les Palestiniens. Les déclarations israéliennes postérieures à l'accord font état de possibilité de retour pour ceux qui sont partis en 1967, munis d'une autorisation de sortie et qui ne sont pas rentrés dans les délais prévus. Mais les accords n'englobent pas ceux qui ont fui, ceux qui ont été contraints à la fuite par la guerre de 1967. Israël a détruit trois villages palestiniens, obligeant leurs habitants à fuir à l'étranger, ainsi que les camps de la région de Jéricho, de façon méthodique et a acculé ses habitants à l'exil. Arafat dit qu'il exigera le retour des réfugiés de 1967. Le régime jordanien déclare officiellement vouloir donner le choix aux Palestiniens entre le retour dans les Territoires et rester en Jordanie. Ceux qui resteront auront la citoyenneté jordanienne. En ce qui concerne le Liban, la question n'est pas réglée, néanmoins des signes indiquent qu'on va dans le sens de la sédentarisation des Palestiniens. Lors du dernier round de négociations, le Liban a demandé à Israël le maintien des habitants de certaines régions du nord de la Palestine, en tant que citoyens libanais, ce qui traduit une amorce de changement dans la position du gouvernement libanais. Cette question de la sédentarisation a déjà été posée dans les années 50 par les impérialismes américain et européen. Aujourd'hui avec les Israéliens et la réaction arabe, ils sentent que c'est l'occasion de mettre ce projet en application. Il y aurait une "kurdisation" des Palestiniens, répartis sur plusieurs pays et perdant leur unité de peuple.

• Quelles sont alors les perspectives dans ce nouveau contexte?

La lutte palestinienne aborde une nouvelle phase. Elle a besoin d'une direction alternative, nouvelle. Il lui faudra se doter d'un nouveau programme, alternatif à celui de la bourgeoisie. A l'heure actuelle, face à la faillite de la bourgeoisie, nous avons trois orientations programmatiques qui tentent de s'imposer comme alternatives : la première est celle des intégristes, de Hamas, qui refuse de reconnaître l'OLP, sa charte et son programme, la seconde est le programme des nationalistes représenté par les fordes du Front du salut, attachés à la Charte nationale, et qui souhaitent amender le programme, surtout en ce qui concerne l'étapisme de la lutte. Cette orientation est sous-tendue par une idéologie nationaliste. Enfin, la troisième est l'orientation socialiste, démocratique, qui repose sur le marxisme et qui reprend à son compte la Charte et le programme de P'OLP.

Pour ces deux dernières composantes T'OLP est à la fois une institution, une force militante, une Charte, un programme et enfin la représentation de l'identité du peuple palestinien. L'OLP a disparu en tant que telle. Il reste la Charte, le programme, le référent identitaire et moral, représenté par les forces qui restent attachées au programme et à la Charte et à cette entité politique et morale. Il appartient à ces forces de reconstruire l'OLP avec un personnel et des structures nouvelles qui incarnent la légitimité trahie par Arafat et les partisans de l'accord.

• Il y a eu récemment des appels à constituer un front national islamique émanent des opposants aux accords ?

Il y a eu un débat au sein des "dix fractions" (2), ce cadre qui inclut les trois orientations que je viens d'évoquer, y compris le courant intégriste et elles sont parvenues à se mettre d'accord pour constituer un "Front national démocratique islamique", pas un front national islamique seulement, mais démocratique islamique.

Son premier objectif est de faire avorter les accords, et le second est la reconstruction de l'OLP. Cela veut dire qu'Hamas est tombée d'accord sur ce dernier point aussi, celui de la reconstruction de l'OLP, et Hamas est d'accord avec la Charte, comme cela s'est avéré clair dans le communiqué publié à l'issue de la réunion des à Damas il y a quatre jours. Ainsi, la lutte palestinienne s'est dotée rapidement d'une nouvelle direction, le Front national démocratique islamique. Reste la question des perspectives offertes au peuple palestinien au lendemain des accords. Les perspectives sont dorénavant liées à ce front puisqu' Arafat a pris la décision d'abandonner la lutte.

Mais il faut reconnaître que le contexte de la lutte est devenu beaucoup plus complexe pour plusieurs raisons. Tout d'abord, Arafat va vouloir démontrer ses bonnes intentions à l'Etat sioniste dans les régions qu'il va administrer, en empêchant des actes dirigés contre Israël de la part de militants palestiniens. L'accord prévoit que l'armée israélienne aura le droit de pénêtrer à Gaza et Jéricho pour y pourchasser les auteurs de ces actes. Arafat, s'il ne veut pas que l'armée israélienne rentre, devra empêcher lui-même ces actes pour ne pas donner le prétexte à une intervention militaire, ce qui va compliquer la lutte.

Ensuite, l'armée israélienne va se redéployer hors des zones de peuplement palestinien, et non pas s'en retirer, et certains objectifs israéliens vont être plus difficiles à atteindre qu'auparavant. Enfin, troisième élément de complexité, la lutte contre l'entité sioniste va comporter une nouvelle dimension. il ne s'agira plus seulement d'une lutte de masse, militaire contre la présence sioniste armée. Elle incluera également le combat contre les exploiteurs israéliens, mais cette fois-ci, le capital sera israélien et palestinien.J'ai confiance dans les forces qui constituent le front, elles trouveront des solutions. Ainsi il faut ajouter à la lutte nationale une lutte démocratique, pour les droits de l'homme face à la répression, pour la liberté de la femme, pour la pluralité idéologique et politique. En ce qui concerne l'Intifada. celle-ci a régressé et marque le pas. Elle luttait contre l'occupation. Maintenant qu'Arafat est à deux doigts du pouvoir à Gaza et Jéricho, nous abordons une nouvelle phase de la lutte, nationale et démocratique, différente de l'Intifada. *

21 octobre 1993

2) Les dix fractions sont une sorte de front du refus du processus de Madrid, puis de l'accord Gaza-Jéricho. Ses principales composantes sont le FPLP, le FDLP, le FP(Commandement général) d'Ahmed Jibril, et le Hamas

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