Etat différent, soumis au contrôle populaire. Cela constituerait un changement dans la logique de fonctionnement économique qui permettrait d'initier un développement basé sur la constitution d'un large marché intérieur de masse, comme le propose la résolution de la 8e rencontre nationale -dans ce cas, la constitution d'un marché intérieur ne signifie pas renforcer son rôle de régulateur de l'économie, mais d'adopter un modèle de développement où la croissance de la production vise à satisfaire les besoins de consommations internes du pays.
Démocratie et socialisme
Une logique de ce type rendrait possible une croissance économique accompagnée d'une distribution des richesses, ou, autrement dit, d'avoir une économie qui fonctionne suivant les priorités dégagées par Mandel : éliminer la faim, garantir le droit au logement, à la santé et à l'éducation, distribuer la terre aux paysans et éliminer le chômage.
Ce serait également la voie d'un début de dépassement de l'économie capitaliste, sans tomber dans la conception obsolète de foi aveugle dans l'Etat : la rupture avec le capitalisme ne serait plus mesurée par la quantité de nationalisations, mais par le degré de contrôle populaire atteint en matière de formulation de la politique économique et de la distribution des richesses. Cette voie sera, cela ne fait aucun doute, révolutionnaire ; commencer à changer l'économie à partir d'une démocratisation radicale serait un des aspects fondamentaux d'une révolution démocratique qui transformera les bases du pouvoir — comme l'appelle de ses vœux la résolution —, et qui sera marquée par des affrontements très durs avec la bourgeoisie.
Une conception comme la nôtre est compatible avec la vision marxiste du processus de construction du socialisme qui à long terme éliminera la production marchande (la régulation par le marché) et fera dépérir l'Etat, ré-absorbé par la société. Elle est aussi la plus adaptée à ce que nous avons compris du projet de socialisme "pétiste". Elle peut enfin être une arme décisive pour donner une cohérence à notre combat contre les idéologies néolibérales et à notre lutte pour gagner l'hégémonie dans la société, en rendant son actualité à la question du socialisme.
São Paulo, 18 novembre 1993
Le texte suivant a été adopté par la 8 ème Conférence nationale du Parti des travailleurs (PT) qui s'est tenue du 11 au 13 juin 1993, et qui a été marquée par la prépondérance des positions de la gauche du parti. Il constitue une ébauche du programme de gouvernement dans une perspective ouvertement classiste, dirigée contre les monopoles et les oligarchies terriennes et antiimpérialiste. DOCUMENT*
1) Cent millions de Brésiliens vivent dans la pauvreté, dont 60 millions dans des conditions misérables et pas moins de 32 millions dans l'indigence la plus totale. Sur mille Brésiliens qui naissent 90 mourront avant l'âge de cinq ans ; sur les 910 survivants seulement 90 termineront leurs études secondaires. La situation tragique du pays résulte des politiques appliquées par des élites insensibles à la misère et à la famine de la majorité de la population. Ces politiques sont matérialisées aujourd'hui par le modèle économique dominant qui, bien qu'à bout de souffle, a pour effet de concentrer les richesses. Après une décennie d'instabilité, découlant de l'aggravation de la crise, l'échec du projet néolibéral a illustré une fois de plus l'incapacité des élites à promouvoir un modèle alternatif.
Durant la même période, les secteurs populaires ont accru leur poids politique et électoral, disputant l'hégémonie politique aux classes dominantes dans des conditions jusqu'alors inédites dans l'histoire du Brésil : lors de la fondation du PT, de la création de la Centrale unique des travailleurs (CUT), de la campagne pour les élections présidentielles directes, lors des présidentielles de 1989 et de la destitution de Collor. Il s'agit d'imposer lors des prochaines confrontations électorales, une défaite politique aux élites et d'ouvrir une alternative de gouvernement démocratique et populaire pour le pays.
2) La réalisation de réformes profondes dans la société brésilienne implique
Brésil, urgence !
de briser, ou de limiter radicalement le pouvoir des groupes dominants. Ce processus, radical, ne s'accomplira que par une révolution démocratique au sein de notre société, une rupture avec les structures de pouvoir en place, qui ouvrent la voie à la construction d'une société radicalement différente. Dans le passé, le réformisme, qui prétendait concilier des intérêts antagoniques, a échoué. La gauche qui imaginait pouvoir accomplir le changement sans le peuple — soit en comptant sur le soutien de la bourgeoisie aux réformes démocratiques, soit en se lançant dans l'aventure avant-gardiste — a également échoué. Maintenant que le PT devient une alternative réelle de gouvernement l'establishment politique et les médias à son service exercent des pressions énormes pour qu'il devienne un parti de l'ordre établi, qui entreprendrait des réformes négociées avec des secteurs de l'élite. Telle n'est pas la voie que nous avons choisi.
Le PT se bat pour acceder au gouvernement national en tant qu'élément clé de la lutte pour l'hégémonie des travailleurs dans la société brésilienne. Nous ne confondons pas le gouvernement et le pouvoir, qui est beaucoup plus vaste et qui s'enracine dans l'ensemble des relations économiques et sociales. Mais la conquête du gouvernement doit se situer dans cette perspective, moyennant l'élaboration d'un
*Nous ne publions ici que des extraits du texte adopté par la conférence, pour la version intégrale, nous contacter.
nouveau modèle économique, politique et social, et c'est dans ce sens que le PT va disputer les présidentielles de 1994.
Dans ce sens, le PT rejette catégoriquement deux façons de lutter pour le socialisme, qui ont historiquement fait faillite. La première consisterait à n'agir qu'en dehors des institutions ou à ne les concevoir que comme une simple tribune de dénonciation et de propagande, et la seconde à se soumettre à la logique du capitalisme et à mener une action restreinte au cadre institutionnel actuel. Le PT réaffirme que la lutte pour un gouvernement démocratique et populaire — au sens d'un gouvernement pour l'hégémonie des travailleurs —, et la possibilité de le conquérir en s'appuyant sur une base populaire et une majorité électorale, constituent un objectif stratégique (celui de la satisfaction des besoins concrets du peuple) et se situe dans la perspective du socialisme.
Pourtant, notre projet de transformation sociale ne sera conséquent que si, en plus d'un soutien politico-institutionnel large, il s'appuie sur une forte auto-organisation des couches exploitées et opprimées. Nous ne conquerrons une démocratie véritable que si, en plus des instances représentatives, nous construisons des conseils populaires et si nous instituons des consultations directes fréquentes de la population.
3) Dans la période qui a suivi la chute de Collor, la bourgeoisie a essayé de conserver son programme de "modernisation". Le patronat en particulier et les oligarchies continuent à refuser de réduire leur profit. Leurs concessions sont toujours compensées par des cadeaux avantageux en matière d'impôts ou dans d'autres volets de leurs relations avec l'Etat et/ou la société. La disposition actuelle des employeurs à un dialogue "mûr" ne signifie pas un arrêt momentané dans la tendance au renforcement de la polarisation : ou bien la bourgeoisie subit une défaite et se soumet à un programme de redistribution des revenus, d'élargissement du marché intérieur et d'élimination de la misère, ou bien c'est elle qui fait subir un revers aux secteurs populaires et qui réalise son programme d'apartheid social. C'est pourquoi il n'y pas d'espace pour une "troisième
; soit nous nous engageons sur le chemin du changement, soit la misère, la faim et la marginalisation continueront.
4) En 1994, la campagne de Lula doit être plus qu'une simple campagne électorale. Elle doit être, en même temps, le point de départ et l'expression d'un mouvement démocratique et populaire, capable de réunir de larges couches de la population dans la lutte pour des réformes structurelles. Un mouvement basé sur le renouveau de la mobilisation syndicale de la CUT, sur les organisations populaires et étudiantes, sur la société civile, sur les partis populaires, sur les organisations de femmes, de Noirs et des peuples indigènes. Un mouvement qui implique ceux qui sont marginalisés et exclus de la société, qui transcende la seule campagne électorale, mais qui sera fondamental pour soutenir le gouvernement Lula.
Le PT ne peut ignorer les inégalités profondes basée sur les préjugés et la discrimination social, qui accompagnent l'exploitation économique et l'oppression politique. Le PT ne parviendra notamment pas à conquérir la direction du mouvement de masse si nous ne savons pas faire campagne en reprenant le "langage" des Noirs également. Lorsque nous discuterons des mobilisations syndicales, nous ne dégagerons pas tout le potentiel de formation de combattants fidèles à la cause des travailleurs si la discrimination raciale, celle des femmes et des mineurs ne sont pas combattues avec la même radicalité que l'exploitation économique . Lorsque nous lutterons pour déclencher des grèves politiques de masse, nos symboles, nos drapeaux et nos méthodes doivront affronter simultanément le capital et la culture dominante qui masque le préjugé racial sous son hypocrite universalité. Lorsque nous disputerons et même remporterons des élections, notre travail ne serait pas pleinement enraciné s'il n'exprimait pas, entre autres. la résistance noire dans notre société. Ce qui revient à dire que le socialisme ne sera réalité au Brésil que quand aura volé en éclat l'apartheid, presque toujours subliminal mais tant de fois exprimé de façon sanglante, que constitue l'oppression raciale.
La crise traversée aujourd'hui par la CUT ne sera dépassée que par l'engagement vigoureux des militants "pétistes". Ce dépassement est fondamental non seulement pour que la CUT puisse approfondir sa capacité à diriger et à centraliser les revendications des travailleurs brésiliens mais aussi pour qu'elle puisse poursuivre l'élaboration de propositions visant à la sortie de la crise économique et sociale qui s'est brutalement renforcée dans les cinq dernières années — depuis la mise en œuvre du projet néo-libéral de Collor de Melo. Le cadre de cette crise, qui a contribué à la récession dans plusieurs secteurs productifs du pays avec comme conséquence la marginalisation de milliers de travailleurs dans les structures productives — les jetant dans une situation de chômage ou de sous-emploi - doit être l'objet de la réflexion des militants syndicalistes du PT qui militent dans les syndicats ou dans la CUT, pour contribuer aux propositions que fera la centrale pour dépasser la crise.
Un projet de cette nature nécessite de tenir compte compte des conséquences des avancées technologiques sur les structures productives et sur le marché du travail, des mutations provoquées par les nouvelles formes de gestion des entreprises et l'organisation de la production — la "tertiairisation" par exemple —, à la lumière de celle qui se sont produites au niveau mondial, et nécessite aussi des projets en terme de formation et de requalification professionnelle des travailleurs. Nous adoptons la même démarche vis-à-vis du Marché commun du Cône Sud (MERCOSUR), vu les nouveaux problèmes et questions qui ne manqueront pas de se poser.
La préoccupation juste du PT en défense du principe de l'autonomie syndical et pour ne pas faire du mouvement syndical une courroie de transmission du parti, a entraîné la neutralité de ce dernier face aux difficultés rencontrées par le mouvement syndical. Les instances du parti se sont, dans une large mesure, dispensé de la formulation politique qui aurait pu orienter l'action des militants "pétistes". En ce sens, nous sommes partiellement responsables de la situation de cirse dans la CUT. (...)
5) Le peuple brésilien est fatigué du manque d'alternative, des illusions perdues et des promesses non-tenues. Ce sentiment est prédominant parmi les plus pauvres, ceux qui sont marginalisés, les travailleurs les moins payés, les petits propriétaires, qui ont toujours été les principales victimes des "changements", c'est de ce climat de désespoir que le conservatisme se nourrit. Ceux qui luttent pour des changements réels ont besoin de gagner le cœur de chaque Brésilien aux idées de partage des revenus et de la terre, de démocratisation de la communication et du pouvoir. Il faut un projet alternatif stratégique, à long terme, qui rompe le cercle vicieux des alternatives à court terme, des plans de stabilisation qui provoquent encore plus d'instabilité et de misère, des politiques économiques qui ne luttent pas contre l'apartheid social et la logique cynique qui affirme qu'il est nécessaire d'assurer la croissance du pays d'abord pour ensuite distribuer les richesses produites. Il faut également une plateforme programmatique qui unifie les secteurs majoritaires de ce pays, un instrument d'affirmation de la supériorité sociale et morale des valeurs de la démocratie radicale, de l'humanisme, de solidarité, d'éthique et du socialisme —
des idées qui, en 1989, ont sensibilisé des millions de personnes à travers le slogan « Nous n'avons pas peur d'être heureux ».
6) Le programme de gouvernement doit développer, de façon concrète, des réformes anti-monopolistes, antilatifundiaires et anti-impérialiste.
Notre programme sera tourné vers les secteurs et couches sociaux qui constituent la majorité de la population : les travailleurs, les personnes marginalisées, les classes moyennes, les petits et moyens entrepreneurs.
Même si certaines thèses libérales bénéficient encore d'une certaine crédibilité, la déroute du dernier gouvernement a montré que le problème central du pays est vécu comme politique et éthique. Savoir quelles forces sociales et politiques pourront être effectivement mobilisées pour la formulation et la mise en œuvre d'un projet de gouvernement et connaître le degré hégémonique au sein de l'alliance sociale chargée de le mener à bien, est autant voire plus important que le contenu intellectuel et technique du projet en
Les 15 dernières années ont vu, dans notre pays, l'émergence du mouvement des travailleurs, qui a radicalement transformé la configuration de la lutte politique au niveau national et a donné une substance nouvelle à l'idée de la
Qui tient à ce que ses dimension sociales et politiques n'apparaissent plus temps, la démocratie n'est plus apparue comme un moyen ou une étape dans la lutte pour le socialisme, elle en est venue à se confondre avec le socialisme au point qu'aujourd'hui les valeurs de liberté et d'égalité ne peuvent plus être dissociées. Il incombera au gouvernement démocratique et populaire de prendre des mesures qui relancent la croissance accompagnée d'une redistribution de la richesse, la construction d'un marché intérieur de masse, la radicalisation de la démocratie, le redressement des capacités d'investissements de l'Etat, l'encouragement à la recherche et au développement technologique, l'application des réformes urbaines et agraires, l'adoption d'une réforme fiscale — qui taxe les riches, élimine les impôts indirects et qui institue une répartition des pouvoirs fiscaux compatible avec les réformes démocratiques et populaires → une lutte contre la spéculation permettant de s' attaquer frontalent aux problèmes de la faim, du chômage, des conditions sanitaires, de l'éducation, de la spéculation immobilière, du logement et de transports qui frappent la majorité de la population. Ces mesures supposent une politique extérieure souveraine, la fin des privilèges des oligarchies, des grands propriétaires terriens et des conglomérats financiers. (...)
7) Il faut dès maintenant montrer à la société la contradiction qui existe entre le discours et la pratique néo-libérale dans notre pays. Ces mêmes élites qui défendent jusqu'au bout le programme des privatisations et de réduction de l'intervention de l'Etat dans l'activité économique ne refusent pas les avantages ou exonérations fiscales, les subsides et autres emprunts généreux accordés par les banques publiques. Leur défense inconditionnelle du marché et de l'entreprise privée capitaliste révèle en réalité les véritables intérêts qu'ils défendent.
Le marché mondial réellement existant, est contrôlé par moins de 700 corporations dont les 200 plus grosses détiennent 30 % du Produit intérieur brut mondial. Au Brésil, le marché réel est tel qu'un petit nombre d'entreprises déterminent les prix dans chaque branche de la production. Ces entreprises spéculent avec de l'argent dérobé à l'Etat et manipulent l'imaginaire de la population à travers les medias et la publicité. Quelques centaines de grandes banques, industries, commerçants et industries agro-alimentaires nationales et étrangères représentent — au côté de quelques entreprises appartenant aux états —, 70 % de l'économie du pays, et contrôlent directement le marché interne et les exportations. C'est ce secteur qui devrait offrir les plus grandes résistances à notre programme de réformes structurelles. Pour affronter et vaincre ces résistances, le gouvernement démocratique et populaire, afin de consolider son programme, agira au niveau institutionnel, en mobilisant ses alliés et en s'adressant aussi aux autres secteurs démocratiques, scientifiques et culturels de la société. En direction des organisations populaires et syndicales, il devra développer une vaste campagne d'information et encourager les mouvements sociaux à s'implanter davantage dans les entreprises, sur les autres lieux de travail et d'habitation, développer ainsi une conscience anti-monopoliste et en défense des réformes structurelles.
Vaincre ces secteurs exigera une action combinée du gouvernement et de ses alliés, tout particulièrement le mouvement syndical, par des mesures économico-administratives, l'auto-organisation des travailleurs dans les entreprises, en stimulant la conscience anti-monopoliste dans l'ensemble de la société organisée et en gagnant l'appui des petits propriétaires. Cette mobilisation imposera l'élargissement de la marge de manœuvre parlementaire du gouvernement et nous permettra de former un arc d'alliance qui épaulera également notre action au Parlement. 8) Pour relancer la croissance, distribuer les richesses et combattre l'apartheid social, le gouvernement démocratique et populaire doit relancer la planification et l'action économique et sociale de l'Etat brésilien. Le modèle économique sera centré sur la constitution d'un marché dynamique de 150 millions de Brésiliens, multipliant par cinq son volume actuel. Pourtant, l'Etat sera appelé à exercer un rôle important de régulateur économique, soit en normalisant les investissements productifs, soit en intervenant directement dans des secteurs stratégiques déterminés.
La distribution de la richesse aura pour corollaire le développement de la production de biens de consommation de masse.Le dépassement de l'"apartheid social" exigera la démocratisation de la société, la réforme agraire et une politique de stimulation et de soutien aux petites entreprises et à l'économie informelle, qui ne peut plus être considérée comme un
problème à la marge de la société. Le programme de couverture alimentaire et de lutte contre la faim, associé à l'universalisation de l'enseignement de base, y compris pour ceux qui n'y ont pas eu accès pendant leur enfance, seront essentiels pour promouvoir la citoyenneté des exclus.
Une attention particulière devra être apportée à une réforme fiscale de caractère progressif, qui sanctionne ceux qui cumulent les revenus et concentrent la richesse, qui pénalise la fraude et le détournement de fonds, et restaure les finances publiques afin d'impulser les investissements productifs et les politiques sociales. Parallèlement, la spéculation financière devra être combattue par un rééchelonnement de la dette publique intérieure et des réformes profondes du système financier, qui orientent les moyens vers la sphère productive et éliminent le caractère parasitaire du marché des capitaux dans le pays. (...)
9) La démocratisation radicale de la structure de la propriété de la terre — qui suppose une délimitation conséquente des terres des nations indigènes et de ce qui reste des quilombos (1) -, combinée avec un nouveau modèle de politique agricole compatible avec les spécificités régionales et garantissant un encouragement différencié aux très petits, petits et moyens producteurs et pour les produits destinés au marché intérieur, s'imposent comme les éléments stratégiques fondamentaux d'un projet national du PT, à l'opposé du projet économique néolibéral actuel, fauteur de l'apartheid social régnant aujourd'hui au Brésil.
La redynamisation de l'économie brésilienne, en termes de socialisation de l'appropriation des richesses et des revenus nationaux, de l'instauration d'une nouvelle citoyenneté et de la justice sociale, ne sera possible qu'à travers la mise en valeur des larges potentialités endogènes de l'économie nationale et, par conséquent, la libération des entraves extérieures actuelles. Dans ce contexte, un nouveau modèle de politique agricole et, surtout, la réforme agraire, sont des conditions indispensables à la viabilisation immédiate de ce projet.
(...) Notre proposition de réforme agraire articule le soutien au lutte des paysans pour la terre, par des occupations, avec une action de notre gouvernement pour valider leur enregistrement et faciliter la formation de nouvelles entreprises rurales gérées par leurs propres travailleurs. En cela, elle libérera les forces productives, stimulera le développement économique du pays et améliorera le rapport de forces en faveur de la lutte pour le socialisme.
Du point de vue environnemental, les pressions pour la déforestation de l'Amazonie, par exemple, seront surement réduites par le reflux du mouvement migratoire vers ces régions, que présuppose la démocratisation de la propriété de la terre . Sur le plan technologique, sans une réforme agraire, il est impossible de garantir les conditions de déconcentration économique nécessaire à notre projet, tant que les ressources biotiques, la base de la nouvelle "révolution technologique" au niveau biotechnologique, seront contrôlés par les grands propriétaires terriens, en particulier des grands groupes nationaux et internationaux.
10) Démocratiser l'Etat, éliminer les distorsions héritées de la dictature et imposer une défaite aux monopoles des moyens de communication est la condition au succès d'un gouvernement démocratique et populaire.
Nous devons intégrer dans notre campagne électorale de 1994 la défense des mesures suivantes : la proportionnelle stricte dans le système électoral (à chaque électeur un vote de même valeur, la représentation de chaque Etat étant assurée) : l'abolition des obstacles importants à la reconnaissance des partis et à la présence de leur députés au Parlement ; l'adoption d'une législation qui renforce les partis ; l'élection par scrutin de liste ; démocratisation de la propriété et de l'accès aux grands médias ; enquête rapide et punition rigoureuse de tous ceux qui sont impliqués dans des crimes de corruption ; démocratisation et contrôle extérieur du système judiciaire ; démocratisation des forces armées et combat contre l'idéologie de la "sécurité nationale" ; garantie des droits syndicaux et de la libre organisation des travailleurs dans les entreprises ; application dans la Constitution des articles de 1988 qui instituent la pratique du référendum et de l'initiative populaire pour les propositions de lois.(...)
11) Notre politique d'alliance vise à créer un bloc politico-social de soutien au programme des réformes structurelles, aux candidatures du camp populaire dans les Etats, à la candidature de Lula et à un gouvernement fédéral dirigé par le PT. Nous voulons établir une alliance avec les mouvements et la société civile. Le Programme d'action gouvernementale de 1989, actualisé et approfondi, est la base de départ pour la discussion avec nos alliés, qui ne doivent pas être traités avec l'opportunisme de ceux qui transforment la juste recherche d'alliance en un simple expédient électoraliste. 12) Le soutien à un gouvernement engagé dans les réformes structurelles commence dès la campagne électorale.
Notre campagne doit être capable de susciter l'enthousiasme, de rassembler les forces qui conduiront Lula à la victoire. Le programme, qui oriente les alliances dans la campagne, qui organisera et mobilisera des secteurs de la société, est un des points d'appui essentiels de notre capacité à gouverner. Et ceci est d'autant plus important que quel que soit le gouvernement élu en 1994, il devra agir en situation difficile, polarisée et conflictuelle, surtout qu'il s'agit d'un gouvernement se proposant de réaliser des réformes profondes, et de gouverner du point de vue de la majorité.
La réalisation de transformations structurelles impliquera de profonds conflits de classes, des affrontements et des ruptures, que nous mènerons à partir de l'action du parti, des mouvements sociaux, de nos alliés, des élus au Parlement et des gouvernements d'état et municipaux alliés. C'est pourquoi nous avons besoin d'un programme capable d'attirer les voix des secteurs majoritaires et, surtout, de pousser à l'action et de mobiliser des millions de personnes disposées à lut-
1) C'est les Etats fondés par les esclaves fugitifs. Ce sont les descendants de ces derniers qui peuplent encore certaines régions du Brésil. Sur l'histoire des noirs au Brésil voir Isaac AKCELRUD * Un demi-millénaire de résistance noire", Inprecor 360 du 9 décembre 1992.
ter pour défendre un gouvernement qui l'applique. Voilà pourquoi le PT a intérêt à une bataille électorale polarisée, dans laquelle notre candidature apparaisse comme « une alternative à tout ce qui est en place ».
13) L'exécution du programme de réformes ouvrira des possibilités d'intéresser des secteurs des petits et moyens entrepreneurs au soutien des mesures initiales de notre gouvernement. Dans le même temps, elle peut isoler les élites et réduire leur marge de manœuvre. Cette réorientation du développement national affectera les privilège : la crise brésilienne ne sera résolue qu'en sacrifiant les intérêts des couches dominantes qui, quoique minoritaires, contrôlent le pouvoir économique et politique, influencent l'opinion publique, entretiennent des relations internationales et, avec leurs secteurs militaires, résistent depuis toujours au changement et n'hésitent pas à enfreindre la légalité pour bloquer la réalisation des réformes. Il ne nous sera possible d'affronter la situation d'instabilité ainsi provoquée que si nous prouvons notre aptitude à gouverner par notrecapacité à mettre en œuvre notre programme - cela passe par un soutien populaire à notre gouvernement, la cohérence, la transparence, la radicalité, l'appui organisé des mouvements sociaux et des partis de gauche, le soutien du Pariement, de gouvernements municipaux et d'Etats, par une offensive politique en matière de relations internationales, par la création d'une structure de communication nationale, par la démocratisation des forces armées, par le développement d'une stratégie qui intègre le fait que nous ne serons pas un gouvernement d' "union nationale".
14) Le renforcement des gouvernements démocratiques passe par des réformes structurelles.
Le Brésil n'atteindra la stabilité que nous voulons que lorsque le développement économique sera orienté vers la satisfaction des besoins sociaux, et que l'accession de la majorité de la population à la citoyenneté et à la consommation deviendront des objectifs nationaux. C'est pourquoi les réformes structurelles devront être initiées dès l'investiture du gouvernement, de façon à ce que la lutte pour la "stabilisation de l'économie", c'est-à-dire la fin du processus inflationniste, ne soit pas menée en recourant à la récession, à la répression de la demande entres autres mesures habituellement préconisées par les économistes orthodoxes.
15) Une politique d'intégration souveraine du Brésil sur la scène mondiale suppose l'adoption d'un nouveau modèle de développement économique et social, structuré autour d'un marché de consommation de masse.
Le gouvernement démocratique et populaire maintiendra des relations politiques et économiques avec les autres pays, en autorisant aussi la présence du capital étranger au Brésil. Mais il est évident qu'un gouvernement où un parti socialiste hégémonique et engagé dans des réformes anti-monopolistes, antilatifundiaires et anti-impérialistes, ébranlera les bases du "Nouvel ordre", et en particulier les prétentions nord-américaines sur le continent. Dans l'exploration de notre potentiel humain, technologique et naturel, dans le développement d'un marché interne de masse, qui intègre des millions de gens à la production et à la consommation, dans la réévaluation du poids régional (avec une réorientation du MERCOSUR notamment) et global de notre économie et du fait des contradictions interimpérialistes, le gouvernement démocratique et populaire combattra les résistances au niveau international et cherchera une insertion souveraine sur le marché mondial.
Un projet stratégique alternatif suppose de s'être posé la question de la place du Brésil dans le monde, tant en termes économiques que politiques. Nous chercherons en premier lieu un processus d'intégration continentale, qui ne peut pas se résumer à la seule création d'une zone de libre échange en Amérique latine. Notre conception de l'intégration doit, avant tout, abonder dans le sens de l'articulation économique, politique, sociale, scientifique et culturelle, fondée sur le respect de l'autodétermination et de la souveraineté nationale, tout en cherchant à construire des espaces et des instances transnationaux.
Cette conception contribuera à ce que le Brésil, ainsi que d'autres pays du continent, ne soient pas intégrés, sur les plans économiques et politique, en position subordonnée, dans le nouvel ordre mondial qui se construit depuis la fin de la guerre froide. Elle permettra au Brésil d'intervenir dans la mise en place d'une nouvelle communauté internationale basée sur le respect de la démocratie et de la souveraineté.
De même, la construction du MERCOSUR doit se faire à partir des revendications des travailleurs en matière de développement, de démocratie et de justice sociale, et non des politiques néo-libérales.
En lançant le forum de São Paulo — le plus gros rassemblement d'organisations de gauche dans l'histoire de l'Amérique Latine —, le PT et d'autres partis frères du continent ont créé une instance fondamentale pour articuler le débat et les initiatives politiques des forces rénovatrices ouvertes à un projet d'alternative démocratique et socialiste.
La politique extérieure brésilienne doit articuler des initiatives multilatérales de résistance aux pressions exercées par les grands blocs économiques contre les pays en voie de développement, à propos du commerce international, de la prétendue protection de la propriété intellectuelle, etc., et qui tendent à aggraver la marginalisation d'une grande partie de l'humanité. (...)
Le Brésil luttera aussi pour la démocratisation des forums et organismes internationaux, en premier lieu l'Organisation des nations unies, aujourd'hui contrôlée par les grandes puissances qui disposent d'un droit de veto dans son Conseil de sécurité, sans préjugés de notre participation éventuelle à d'autres organisations internationales ou à des initiatives pour en créer. L'action diplomatique du gouvernement brésilien sera déterminée par la souveraineté nationale, par l'intégration régionale avec les autres pays du continent, par la solidarité, par la lutte contre la militarisation des relations internationales et les inégalités économiques et sociales.
16) L'effondrement du "socialisme réel" et la décadence de la social-démocratie — qui s'exprime par les déroutes électorales, les scandales et, surtout par l'engagement en faveur des mesures économiques néo-libéralistes - confèrent au PT et à ceux qui, avec nous, se battent pour la défense d'un socialisme démocratique, un rôle de dimension internationale. Le PT devra approfondir ses relations avec les secteurs indépendants qui disent lutter pour le socialisme, en participant et en étant à l'initiative des forums internationaux qui participent à cette lutte.
Dans un monde dominé par les conflits entre grandes puissances capitalistes, par la décadence nord-américaine, par le démantèlement des conquêtes sociales, par la croissance du militarisme et du conservatisme, par la dégradation des conditions de vie de la majorité de la population de la planète — qui provoque misère et instabilité politique —, l'arrivée du PT au gouvernement dans un pays comme le Brésil créera des conditions nouvelles de la lutte pour le socialisme, et c'est dans cette perspective que le PT gérera ses relations internationales. (...)
17) Pour remporter les élections et gouverner en transformant les relations sociales et le pouvoir, le PT devra rester cohérent. En 1994, le peuple brésilien aura
l'occasion historique d'infliger, par son vote, une défaite aux élites. Sans doute sommes-nous davantage qu'en 1989 en mesure de relever ce défi. Certains ne comprennent pas cela, et qui prennent pour des défauts nos principales qualités : la radicalité, la combativité, la pluralité, l'engagement pour le socialisme. Ils misent sur l'électoralisme, la gestion de l'administration, en pensant que cela contribuera à l'élection de Lula en 1994, alors qu'ils ouvrent une voie qui pourrait bien être celle de notre défaite. Ce n'est pas le chemin qu'empruntera un gouvernement engagé dans la démocratisation radicale de la propriété, des revenus, de l'information et du pouvoir. Plus que jamais, il faut maintenir la cohérence du PT : celle d'un parti fermement engagé aux côtés de "ceux d'en bas", avec la majorité exploitée et opprimée, pour la construction d'un nouvel ordre socialiste et démocratique.
18) Le rythme d'application de notre programme sera déterminé par le rapport de forces existant dans la société, en particulier par le niveau de mobilisation et d'auto-organisation populaire.
Notre victoire en 1994, éveillera sans doute d'énormes attentes, qui doivent être rapidement satisfaites par des initiatives concrètes du gouvernement. Pour créer le rapport de forces nécessaire à l'application de notre programme, avec un rythme croissant, nous devons d'abord transformer l'élection présidentielle en un plébiscite pour des réformes structurelles, et surtout pour les mesures que nous adopterons dans les 100 premiers jours de notre gou-
Il est cependant indispensable d'aller au-delà de l'élection du président, de la conquête des gouvernements d'Etats, de l'élargissement du groupe parlementaire : la constitution d'un bloc politique et social de soutien au gouvernement doit être accompagnée d'initiative politiques qui réduisent le pouvoir politique des secteurs dominants, en particulier en matière de mass médias.
Pourtant, sans un niveau d'activité élevé du mouvement syndical, le potentiel d'avancée de notre gouvernement sera limité. Son succès, en dernière analyse, réside dans l'auto-organisation, la participation et la conscientisation populaires. Par ailleurs, nous ne devons nourrir aucune illusion quant à la disposition des élites à user de tous les moyens pour empêcher la réalisation de notre programme. Nous sommes placés devant le dilemme suivant : ou bien nous faisons avancer notre projet, ou bien notre gouvernement sera incapable de sortir le pays de la crise, notre peuple sera voué à la faim et à la misère et nous assisterons à la soumission de notre pays aux politiques néo-libérales.
Nous briserons cette résistance en combinant des actions du gouvernement, de notre parti et des forces qui lui sont alliées, avec des initiatives indépendantes des travailleurs. Nous n'hésiterons pas à encourager de grandes mobilisations populaires, à prendre des mesures pour démocratiser radicalement les moyens de communication, à mener une intense activité diplomatique (en donnant la priorité à une politique unitaire avec les pays qui luttent contre la dépendance) et, même, des actions juridiques.(...)
19) Pour permettre l'application du programme démocratique et populaire, le gouvernement doit garder l'initiative politique en coordonnant son action avec celle des forces qui le soutiennent. Le gouvernement doit appliquer son programme selon un plan stratégique précisant quels sont, dans chaque situation, les moyens les plus adaptés pour isoler les forces conservatrices, gagner à sa cause les couches moyennes et, fondamentalement, consolider son soutien populaire de façon à ce que nous accumulions les forces pour avancer à un rythme toujours plus soutenu dans son application. Pour cela, il faut éviter le bureaucratisme, en conférant un rôle central à la dimension politique de l'action gouvernementale. Pour gagner le soutien des couches majoritaires, pour affronter la classe dominante et pour mettre en échec ses tentatives d'obstruction à l'application du programme démocratique et populaire, il faudra coordonner l'action du gouvernement et des forces politiques et sociales qui le soutiennent.
20) Pour diriger la campagne Lula et l'action du parti dans les années à venir, le PT a besoin d'un nouveau noyau dirigeant. Il est évident que la direction actuelle a perdu sa légitimité, situation qui est aggravée par les problèmes organisationnels, par la fragilisation des relations avec le mouvement syndical et avec nos gouvernements municipaux. (...) Une nouvelle direction doit être fondée sur la base des cinq engagements suivants :
• sur le caractère socialiste et révolutionnaire du PT — un socialisme démocratique, différent tant du "socialisme réel" que de la social-démocratie ;
• sur la valeur stratégique de la démocratie — qui pour nous est un moyen et une fin, une méthode de transformation et un idéal d'organisation politique ;
• sur le sens révolutionnaire du programme démocratique et populaire — qui est d'être anticapitaliste, anti-monopoliste, antilatifundiaire et anti-impérialiste :
• sur la validité d'un parti de cadres et de masse — une combinaison qui, rejetant l'opposition entre centralisme et dilution, affirme la démocratie comme fil conduc-
• sur la rénovation du contrat éthique et politique entre militants — de façon à ce que la démocratie interne et la valorisation des instances supplantent la dilution dans des pouvoirs parallèles, évitant la pratique désagrégatrice et antidémocratique de ceux qui, se transformant en "notables" par leur activité militante, font tout pour être plus égaux que les autres.
21) L'approfondissement de la démocratie dans le parti exige la revalorisation des instances : la participation de l'ensemble des adhérents au débat et à la prise de décision, le renforcement de la presse du parti, de la formation politique et des mécanismes de consultation. Il faut, de plus, instaurer un contrôle démocratique des directions du parti et des militants qui détiennent des mandats dans l'exécutif et au Parlement. Le caractère de masse du PT se traduit dans ses relations sans dirigisme avec les mouvements sociaux qui le nourrissent, mais sans dissimuler sa contribution politique, le PT doit resserrer ses liens avec la société civile organisée, et attentif et synchrone avec l'opinion publique, sans être à la traine de l'extérieur. En tant que parti étant surtout présent dans les grands centre urbains, nous devons élargir notre audience de façon à pouvoir créer des liens fermes — et pas seulement occasionnellement électoraux —, avec des secteurs situés généralement à la marge des organisations syndicales et populaires.
Le caractère dirigeant du parti doit se traduire par une élaboration démocratique de notre politique, par le débat ouvert avec nos alliés, la bataille pour la direction de l'alliance, par le combat contre les valeurs des élites brésiliennes et dans la réaffirmation des objectifs stratégiques du PT : la lutte pour une société socialiste et démocratique, sans exploités ni exploiteurs. *
Brasilia, juin 1993
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