Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER BRÉSIL

Violence et crise nationale

· Inprecor n° 375, décembre 1993 · p. 27 · 964 mots

Brésil

Le massacre par des membres du 9 éme bataillon de police militaire (PM) de 21 habitants de la favela Vigario Geral, à Rio de Janeiro, vient s'additionner à une longue liste de tueries perpétrées par la PM dans cet Etat. Huit enfants ont été tués à Candelaria le 23 juillet 1993, onze à Acari, en 1990 (les coupables "présumés" sont des soldats du même 9 éme bataillon), dix jeunes avaient été abattus d'une balle dans la tête, par la même PM, sur le tertre de São Carlos deux années plus tôt. José CORREA

Cette fois-ci, les assassinats

C

Sont été commis pour venger le meurtre de quatre policiers militaires, qui avait eu lieu la veille à proximité de la favela, alors qu'ils allaient racketter des commerçants de la région.

Au Brésil, la violence des groupes d'extermination, qu'ils soient composés de policiers ou non, qu'il s'agisse ou pas d'une politique officieuse des autorités, est endémique. De tels méfaits sont accomplis en toute impunité dans tout le pays, comme l'indiquent l'extermination récente d'un groupe d'indiens Yanomamis par des chercheurs d'or dans l'Etat de Roraima (où les victimes se comptent déjà par centaines, et les assassinats sont une pratique quotidienne), le massacre de 111 détenus dans la prison de Carandiru par la PM de l'Etat de São Paulo et l'assassinat brutal de paysans sans terre par la PM du Parana.

Plusieurs explications sont avancées et les discours tenus sur le thème par les institutions du secteur social évoquent surtout l'augmentation de la criminalité liée à la misère, la "désagrégation du tissu social", l'incurie gouvernementale et la crise de l'Etat, etc. Il y a des éléments de vérité dans chacune de ces explications, qui renvoient toutes à une situation de crise nationale prolongée, mais ils n'expliquent pas l'augmentation de la criminalité du type "extermination" à l'échelle de tout le pays.

La première des causes structurelles des massacres, et qui a été formulée par les observateurs les plus lucides, touche à la militarisation des PM. Les crimes commis par les policiers militaires sont de fait jugés par des tribunaux spéciaux, composés par leurs pairs. L'impunité est donc totale. De plus, la militarisation a induit un phénomène de déshumanisation de la troupe touchant parfois au sadisme, et qui est plus la règle que l'exception. L'approbation du projet de loi du député Hélio Bicudo, qui propose la démilitarisation des polices d'Etat et la fusion des polices civiles et militaire est urgente (2).

La seconde raison tient à la structure fédérale de l'Etat brésilien, qui facilite le contrôle par certaines oligarchies de l'appareil d'Etat régional, à la marge de la légalité établie. C'est particulièrement visible dans les zones frontalières de l'Amazonie : dans les Etats de Rondônia, Acre, Roraima et Amapa, où prévaut la loi du plus fort.

Politique consciente

Dans ces régions, les conditions pour assurer les services de base pour les populations, à commencer par la sécurité publique, ne sont pas réunies. Mais le règne de l'arbitraire, avec des polices qui fonctionnent comme les milices privées de familles dominantes, est aussi en vigueur dans beaucoup d'autres états, en particulier dans le Nordeste. Tous ces exemples montrent la nécessité d'établir un contrôle du ministère de l'Intérieur fédéral, sur les instances correspondantes dans les Etats (qui de nos jours sont souvent formelles) et éventuellement d'élargir le rôle de la poli-

Il y a un facteur central pour la compréhension des massacres : ils ne sont pas le fruit de l'incurie, mais d'un certain type de gouvernement et de politique de sécurité sciemment choisis par les gouvernements d'Etat depuis quelque temps déjà. Le massacre de Carandiru à São Paulo est le point d'orgue d'une orientation de la

PM pauliste, dont le fer de lance, la "Rota", a déjà tué des centaines et peutêtre même des milliers d'innocents (2). L'extermination des Yanomamis est la politique officielle du gouvernement de l'Etat de Roraima qui va continuer de produire son lot annuel d'Indiens assassinés.

L'Etat de Rio de Janeiro en est sans doute le cas le plus évident. Brizola a mené, depuis 1982, une politique de sécurité qui allait dans le sens de l'instauration d'une coexistence pacifique entre la police et les narcotrafiquants. Le résultat a été l'étroite imbrication, croissante tout au long de la décennie, entre les deux secteurs.

Pires que les gangs

Aujourd'hui, le crime organisé de l'Etat est divisé en deux clans : celui du narcotrafic et celui de la police, ce dernier étant le plus dangereux pour la population. En pratique, il est possible aux habitants d'un quartier de négocier des relations plus ou moins stables avec les gangs qui contrôlent leur région — dont les membres vivent en général sur place — mais pas avec les groupes de "protection", d'extermination, spécialisés dans le vol de voitures, le braquage de banques ou les enlèvements, qui sont au sein de la police. Un cercle vicieux implacable s'est établi : le trafic de drogue survit parce qu'il verse de l'argent à la police et la police stimule l'extension du crime organisé.

La réponse à ces problèmes urgents ne pourra pas attendre les réformes structurelles liées à la modification de la législation fédérale. La situation à Rio est gravis-

1) Hélio Bicudo est député fédéral du PT pour l'Etat de São Paulo et est ancien procureur de la République qui a lutté contre les escadrons de la mort.

2) L'escadron "Ronda Tobias Aguiar" (Rota) est célèbre pour s'enquérir des preuves de la culpabilité après avoir tiré et sa spécialisation dans l'extermination de criminels présumés. Les travaux d'un journaliste brésilien ont prouvé que plus de 70 % de ses victimes avaient un casier judiciaire vierge.

3) Jânio de Freitas est un journaliste de la Folha de São Paulo spécialisé sur la question policière. Voir Folha de São Paulo, 1er septembre 1993.

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