Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAÏTI

Le piège s'est refermé

· Inprecor n° 375, décembre 1993 · p. 11-14 · 3 862 mots

États-Unis

Après le coup d'Etat du 30 septembre 1991, Jean-Bertrand Aristide a fait le choix de revenir au pouvoir en s'appuyant essentiellement sur les moyens de la diplomatie internationale. Cette stratégie, qui a laissé le peuple haitien dans l'expectative, a débouché sur l'accord de Governor's Island. Cet accord était piégé, comme les événements des dernières semaines l'ont tragiquement montré. Arthur MAHON

Yes dernières semaines, on a assisté à un curieux spectacle aux Etats-Unis. Au moment où Bill Clinton disait ne pas exclure l'utilisation de la force pour obtenir le retour du président Aristide, toute une série d'hommes politiques se sont déchaînés pour mettre ce dernier en accusation. La CIA a ressorti ses vieux dossiers, établis il y a plusieurs années en collaboration avec le Vatican. Henry Kissinger, avocat, dit-on, d'importants intérêts américains en République dominicaine, a traité Aristide de "psychopathe et de meurtrier". Mais la réponse ne s'est pas fait attendre. La chaîne de télévision CNN qui avait commencé par répéter les affirmations de la CIA a fini par nier, après enquête, l'existence du psychiatre qui aurait soigné Aristide.

Et, surtout, en représailles, une série d'informations confidentielles mettant en cause la CIA (dont George Bush avait été le patron) et l'administration républicaine ont été livrées à la presse. On a ainsi appris que "plusieurs hommes clés de la situation actuelle en Haiti" avaient travaillé pour la CIA, que l'ambassadeur américain en poste à Port-au-Prince au moment du coup d'Etat s'était arrangé pour que l'agence fédérale de lutte contre les narcotiques cesse de s'intéresser au cas d'Haïti. Il est vrai que les militaires haitiens qui avaient été payés pour ce travail avaient été les premiers à s'enrichir dans le trafic de la cocaine.

HAM

Sans doute Bill Clinton a-t-il été tenté un moment par l'hypothèse d'une opération militaire limitée. Elle aurait été bien accueillie par une grande partie de la population haïtienne, lui aurait permis de rehausser son prestige à peu de frais et d'intimider quelque peu le régime cubain. Mais trop d'intérêts s'y opposaient aussi bien en Haiti qu'aux Etats-Unis.

"Ponce Pilate"

L'administration Clinton a rappelé par la voix du conseiller à la sécurité nationale Anthony Lake qu'il fallait savoir distinguer entre "l'immédiat" et "l'important", et donc entre le dossier haïtien et les "questions les plus fondamentales", par exemple, "la situation des régions de grande importance stratégique pour nous comme la Russie". Le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Warren Christopher, a renchéri en expliquant le 4 novembre que « rétablir la démocratie en Haïti, mettre fin à la guerre en Bosnie ou réconcilier les parties en guerre en Somalie n'étaient pas sur la liste des priorités » Conclusion livrée à un journaliste par un fonctionnaire de l'ONU : « Nous allons sans doute agir comme Ponce Pilate : ne rien faire de moins, mais ne rien faire de plus, laisser courir les sanctions, attendre et voir venir. Nous pouvons difficilement lever l'embargo car ce serait capituler devant les militaires, mais nous ne pouvons pas davantage intervenir » (1).

Depuis qu'Aristide s'est présenté à l'élection présidentielle, les Etats-Unis ont hésité entre deux politiques : se débarrasser de lui ou essayer de l'utiliser. Ces deux politiques ont beaucoup en commun : la volonté de tenir le peuple à l'écart de la vie politique et, faute de mieux, de préserver l'essentiel de l'appareil de répression. La première politique s'est traduite par l'attentat de décembre 1990 contre un meeting électoral, le putsch de Roger Lafontant de janvier 1991, et le coup d'Etat de septembre 1991. On dénonçait le coup d'Etat le jour, mais, la nuit, on envoyait des avions chargés d'armes.

Puis ce fut la tentative de mettre sur pied une apparence de gouvernement civil. Mais le gouvernement de Marc Bazin n'a jamais été autre chose qu'une couverture pour la dictature militaire, et il s'est écroulé au printemps 1992, en entraînant dans sa chute les sociaux-démocrates du PANPRA. Après le coup d'Etat a été mise en place une tactique visant à engluer Aristide dans des négociations sans fin. Sans doute craignait-on à Washington qu' Aristide ne dénonce le rôle joué par les Etats-Unis dans le coup d'Etat et fasse tout ce qui était en son pouvoir pour aider le peuple haitien à s'organiser et à se mobiliser. Il fallait donc donner un espoir illusoire à Aristide, afin qu'il reste un président soucieux des convenances diplomatiques.

L'idée de Clinton est différente : il a voulu se servir d'Aristide pour mettre en place un programme de démocratie restreinte et de mise sous tutelle d'Haïti.

1) Libération, 10 novembre 1993.

Page 12

Cette politique a connu un point culminant avec la signature de l'accord de Governor's Island le 3 juillet 1993. Robert Malval, le Premier ministre qu' Aristide allait choisir par la suite, pouvait déclarer au magazine Newsweek: "Je peux vous garantir que nous n'aurons pas le genre de chaos que nous avions en 1991 (pendant la présidence d'Aristide), pour une raison précise : le Président Aristide n'était alors sous l'observation de personne. Maintenant, chaque matin il doit se réveiller en se demandant : « Qu'est-ce-que mon ami Bill Clinton va penser si je fais ceci ou si je dis cela ? ».

Cet accord en dix points prévoyait le retour d' Aristide le 30 octobre 1993, et d'ici cette date la signature d'un décret d'amnistie, la nomination d'un nouveau Premier ministre, le départ de Cédras, remplacé par un nouveau commandant en chef, la séparation de la police (passant sous le contrôle du ministre de la Justice) et de l'armée. Le nouveau gouvernement allait devoir cohabiter avec les auteurs du coup d'Etat, au moins jusqu'au retour d'Aristide, et ces derniers resteraient presque tous membres de l'armée. Il fallut de nombreuses pressions, tant de Clinton que de Boutros Ghali pour qu' Aristide accepte de telles conditions.

Par le chantage

L'accord de Governor's Island fut complété deux semaines plus tard par le "pacte de New York" signé le 16 juillet entre la plupart des forces politiques haitiennes. Comme l'accord de Governor's Island, il fut imposé par le chantage aux partisans du président Aristide. I prévoyait notamment une "trêve politique" de six mois et la désignation par Aristide d'un "Premier ministre concorde nationale". Parmi les articles dignes d'attention, il y a celui qui prévoit une loi relative à l'amnistie, dont le contenu n'est pas précisé, et qui pourrait s' ajouter au décret signé par le Président de la République haitienne. D'après la constitution, ce dernier ne peut en effet accorder l'amnistie que pour les délits politiques, et non pour des meurtres, des tortures ou des viols. Selon le pacte de New York, un "fonds de réparation" devait être créé pour les victimes du coup d'Etat, ce qui signifie qu'elles devraient renoncer à demander justice.

Un article très important, mais très peu précis, de l'accord de Governor's Island concerne la "coopération internationale" : assistance au développement, assistance pour la réforme judiciaire et administrative, assistance pour la « modernisation" de l'armée et la création d'une nouvelle police avec la présence de personnels de l'ONU dans ces domaines ». Par ailleurs, il était prévu que les Etats-Unis, le Canada, la France et le Vénézuela se portent garants de l'application de l'accord. Derrière toutes ces propositions, en apparence anodines, se cachaient le projet de mise sous tutelle et le plan nord-américain de "modernisation" libérale de l'économie d'Haiti, qui avait commencé à être formulé il y a une dizaine d'années. Les EtatsUnis entendaient le conduire cette fois-ci avec tous les moyens nécessaires : une aide financière et technique substantielle encadrant les initiatives du gouvernement (que venait de préparer la mission conjointe sous l'égide du Programme des Nations Unies pour le développement) et des forces de répression "professionalisées" c'est-à-dire une justice, une police et une armée à même d'empêcher la construction d'un movement populaire par des moyens modernes de répression, et non pas les violations des droits de l'homme au vu et au su de toute l'opinion internationa-

Sous le contrôle des Etats-Unis

Depuis de nombreux mois, le gouvernement des Etats-Unis prônait le déploiement d'une force militaire internationale, qualifiée alors"d' interposition". Les responsables américains disaient en coulisse qu'elle servirait à contrôler le movement populaire lors du retour d' Aristide. En juillet, il fut affirmé à Aristide qu'une condition sine qua non à son retour était qu'il accepte une telle force. Fin juillet, dans une lettre, envoyée à sa demande au secrétaire-général de l'ONU, Aristide demandait donc l'envoi en Haïti d'une mission comprenant un millier d'hommes.

Servant sous le drapeau des Nations Unies, ils porteraient l'uniforme de leur pays, seraient munis de simples pistolets pour leur défense personnelle et ne seraient pas « habilités à user de la force pour maîtriser la violence ». Le 23 septembre, le Conseil de sécurité de l'ONU décidait l'envoi immédiat, et pour six mois « de 567 observateurs de police des Nations Unies au maximum et d'une unité du génie (construction) comprenant 700 hommes environ, dont 60 instructeurs militaires ». Une simple "mission de coopération technique", ont affirmé plusieurs diplomates.

Un document du Washington Office on Latin America (WOLA), élaboré à partir d'interviews et de la consultation de documents officiels, montre qu'il s'agissait de bien autre chose (2). Quatre programmes étaient prévus : deux concernant l'armée et deux concernant la police, tous menés théoriquement sous l'égide de l'ONU et de son envoyé spécial, Dante Caputo. Les deux premiers programmes, concernant l'armée, correspondaient bien a priori à une mission de "coopération technique". Un premier programme mené par 500 techniciens militaires étrangers (dont 350 originaires des Etats-Unis) consistait à construire de nouvelles casernes, rénover des dispensaires, réparer des routes et à former à ces techniques des soldats haïtiens.

Formation spéciale

Le second programme portait sur la formation militaire. Les 60 instructeurs seraient tous américains. Il s'agissait de donner à 2 200 soldats haitiens une formation portant sur l'aspect "pacifique" de leur mission, telle qu'elle est définie dans la constitution haïtienne: action en cas de catastrophe, surveillance des frontières. Par ailleurs, des officiers américains prévoyaient que trente Haitiens recevraient une formation spéciale aux Etats-Unis.

Les programmes concernant la police étaient d'une autre nature. 567 « moniteurs de police des Nations Unies » étaient prévus, provenant tous de pays francophones (Canada, France, Belgique, Suisse, pays africans). Selon l'étude du WOLA, ils devaient travailler avec la police haitienne, afin de « la guider, la conseiller, surveiller

2) Political Violence Threatens Transition, washington Office on Latin America, 110 Maryland Avenue, NE Washington, DC 20002-5696.

Page 13

les opérations de police et vérifier que les conditions prévues par la loi sont satisfaites et que les actions de police sont correctement exécutées » sans pour autant avoir la possibilité de donner des ordres, de mener des enquêtes ou d'intervenir lors des actions de la police. Ils devaient par ailleurs signaler aux responsables de l'ONU les atteintes aux droits de l'homme dont ils auraient été témoins. Mais, d'après les informations collectées par le WOLA, leur véritable tâche était autre: elle était d'aider à « décourager les protestations des civils » durant la période de transition.

Quelle intervention ?

On retrouve bien là l'idée de la "force d'interposition" destinée à empêcher des débordements populaires. Il était évidemment plus facile de faire assumer cette tâche de dissuasion par des policiers étrangers, dont il était précisé qu'ils ne porteraient qu'un pistolet destiné à leur protection, que par des assassins haitiens en uniforme. Il faut d'ailleurs noter que, selon Robert Malval, c'est l'armée elle-même qui a demandé que la mission internationale comprenne 1300 hommes, et non un millier comme cela était prévu initialement. Selon l'étude du WOLA, les policiers étrangers se retireraient progressivement pour céder la place à la police haïtienne une fois qu'elle aurait été séparée de l'armée et serait devenue une force civile.

Il était cependant prévu que, plus tard éventuellement, des policiers étrangers voient leur tâche redéfinie et participent à la formation de la police haitienne, notamment à la mise en place d'une école de police. Mais il ressort de l'étude du WOLA que, contrairement à ce qui a été dit en général à ce sujet, ce sont les EtatsUnis qui devaient former la police haitienne et la mettre sous leur contrôle. En effet, le second programme concernant la police était un programme bilatéral EtatsUnis/Haïti, bien plus ambitieux que le précédent. Ce programme de formation destiné à 5500 Haitiens devait être mené à bien par 30 instructeurs de police de l'ICITAP, un organisme dépendant du ministère de la Justice des Etats-Unis, avec au départ deux classes dans la capitale, qui se seraient ensuite multipliées en province. L'ICITAP devait disposer, sur une période de cinq ans, de 15 millions de dollars pour réaliser ce travail. Il comprenait la formation d'une unité de protection pour Aristide et, bien évidemment d'une "unité de lutte contre les troubles urbains", ce qu'on appelle en général une unité anti-émeute.

Qui allait faire partie de la nouvelle police ? Cela n'a jamais été dit officiellement. Mais il est clair qu'elle allait être composée essentiellement sinon uniquement de membres actuels de l'armée. Le souci de ne pas y intégrer des criminels et des trafiquants de drogue existait bien. Mais comment cela aurait-il été possible sans une épuration de l'armée, qui n'était pas du tout prévue par l'accord de Governor's Island ? Au contraire même, comme l'écrit le WOLA, « la structure établie par l'accord de Governor's Island laisse le haut commandement en place pendant presque toute la période de transition, ce qui lui permet de jouer un rôle au moment où les programmes internationaux de coopération commencent. D'où une préoccupation importante sur le fait qu'ils essaieront d'influencer le recrutement et la formation de la nouvelle police et tenteront de conserver le contrôle des forces de sécurité à l'avenir ».

"Réconciliation nationale"

On a eu une illustration du sens que les Etats-Unis donnent aux accords de Governor's Island lors d'une conférence tenue les 22 et 23 juillet à Miami, où le président Aristide a rencontré une centaine d'hommes d'affairse, en majorité haitiens. Le chargé d'affaires nord-américain en Haïti et les représentants du PNUD, du FMI, de la Banque mondiale et de l'USAID étaient venus faire part de leur credo libéral, et affirmer la nécessité de "mesures drastiques" et de "sacrifices".

Un des participants a donné le ton en émettant le souhait que les îles haitiennes de la Tortue et de la Gonave soient transformées en "Dysneyland". Le président Aristide était arrivé en retard à la conférence. En effet, Bill Clinton avait voulu le recontrer afin, selon un membre de son administration « de faire pression sur lui pour qu'il applique l'accord de Governor's Island » Les pires représentants de l'oligarchie haitienne ayant financé le coup d'Etat étaient venus à Miami. A tous, Aristide a dit : « Je vous aime » et « Seuls nous sommes faibles, ensemble nous sommes forts, tous ensemble nous sommes comme une avalanche », comme il l'habitude de le dire à la fin de ses discours prononcés devant un public populaire. Le grand organisateur de la conférence de Miami était l'Haïtien Robert Malval, le propriétaire d'une importante imprimerie. C'est lui qu' Aristide allait bientôt nommer Premier ministre.

Le grand absent de la scène politique durant ces derniers mois a été le peuple haitien. Robert Malval a voulu être le symbole de la politique de "réconciliation nationale" imposée par les grandes puissances et acceptée par Aristide. Cela s'est fait au détriment du mouvement populaire, appelé à être patient en attendant le retour du président.

A plusieurs reprises, Malval a expliqué ce que lui-même entendait par "réconciliation nationale". Interviewé par le journal français Libération il y a plusieurs mois, il affirmait ainsi : « Il n'y a que deux vraies forces politiques en Haïti : Lavalas et le duvaliérisme ». Ayant demandé à tous les "exilés de l'extérieur" de revenir au pays (ce que certains dignitaires duvaliéristes se sont empressés de faire), il a précisé au magazine Newsweek que Jean-Claude Duvalier « n'avait pas encore donné de réponse à son signal ». Il ajoutait que « si les duvaliéristes veulent construire un parti politique dans un cadre légal, cela pourrait être une bonne chose pour le pays, et je l'encouragerais ». Au début du mois de novembre, il a indiqué très clairement quel était son projet politique : « Deux galaxies se font face, celle des lavalassiens et celle des duvaliéristes. Soit elles s'affrontent et c'est le désastre, soit on trouve un terrain d'entente à leur périphérie, au sein des franges modérées de ces extrémistes »(3). Les "extrémistes modérés"

Vu ce projet de "compromis historique" que l'on soupconnait déjà au mois

3) Le Monde, 3 novembre 1993.

Page 14

d'août, la composition du gouvernement Malval, telle qu'elle fut annoncée alors, est plutôt apparue comme une bonne surprise. En effet, les forces qui avaient soutenu les putschistes n'y sont quasiment pas représentées. Mais, avant de donner la liste de son gouvernement, Robert Malval avait précisé à des journalistes : « En 1991, nous avions un gouvernement composé d'amis du Président. Maintenant, nous allons avoir les alliés politiques du Président, ce que j'appellerais un gouvernement de petite concorde. Le Président a dit que quand il sera vraiment de retour en Haïti, il y aura un gouvernement de large concorde ». Par de telles déclarations, Malval a jeté la confusion, affaibli la position des partisans d' Aristide et encouragé les duvaliéristes à revenir en force sur la scène politique.

Le blocage de l'accord

On sait maintenant que l'armée n'a jamais eu l'intention de laisser revenir Aristide. Il aurait seulement été envisagé de le laisser rentrer pour mieux le supprimer. En acceptant de signer l'accord de Governor's Island, Cédras obtenait que dès l'entrée en fonction du nouveau Premier ministre, l'embargo contre Haiti soit levé. Il n'a rien donné en échange.

L'armée a commencé par réprimer toute manifestation en faveur d'Aristide, toute tentative de coller des affiches portant sa photo ou de suspendre des banderoles. Puis la répression s'est renforcée, systématiquement. De nouveaux "attachés", c'est-à-dire des auxiliaires civils de la police ont été recrutés. Et c'est en plein jour que l'on a distribué machettes et armes à feu. Un nouveau pas a été franchi au début du mois de septembre, lorsque le gouvernement de Robert Malval s'est mis en place : des bandes d'attachés l'ont paralysé, envahissant les ministères, empêchant toute réforme à la radio et à la télévision nationales. Lorsque le maire élu de Port-au-Prince a essayé de reprendre ses fonctions, des hommes en armes ont attaqué les personnes participant à la cérémonie. Parallèlement, les escadrons de la mort faisaient chaque jour de nouvelles victimes. Aristide parlait de "deuxième coup d'Etat". C'est bien en effet ce à quoi on assistait.

Au mois d'octobre, la répression s'est transformée en terreur. Dans certaines zones du pays, elle est plus intense qu'elle ne l'a jamais été. De petits partis politiques duvaliéristes sont apparus au grand jour, comblant le vide politique qui existait alors, et se portant candidats au pouvoir. A plusieurs reprises, à Port-au-Prince, ils ont imposé par la force ce qu'ils ont baptisé des "grèves générales" pour demander leur entrée au gouvernement. Ils sont clairement apparus comme la façade politique de l'armée, grâce à qui des antennes ont été ouvertes dans tout le pays. Dans leurs manifestations, ils brandissaient le drapeau américain aussi bien que celui du régime duvaliériste et demandaient le remplacement de Dante Caputo par un médiateur des Etats-Unis.

Le 11 octobre, le navire américain Harlan County entrait dans les eaux de Port-au-Prince, avec à son bord le premier contingent de la mission militaire de l'ONU. Il levait l'ancre le lendemain. Avec la complicité de l'armée, quelques dizaines de duvaliéristes, avaient dissuadé les Etats-Unis de faire débarquer 250 militaires américains et 50 Canadiens qui étaient à bord. Le 14 octobre, le ministre de la Justice, Guy Malary, était assassiné Et, le lendemain, contrairement à l'engagement pris à Governor's Island, le général Cédras refusait de prendre sa retraite.

Bill Clinton a répondu à ces provocations par un blocus naval destiné à empêcher la livraison en Haïti d'armes et de pétrole. Le lendemain, le Conseil de sécurité de l'ONU donnait son aval à cette décision. Six navires de guerre des EtatsUnis et plusieurs bateaux canadiens, français, argentins, hollandais, argentins et britanniques les ont rejoints dans les eaux haïtiennes. Un navire chargé de 700 marines, d'hélicoptères et de blindés, est venu renforcer ce dispositif qui préfigure ce qui pourrait être mis en place en cas de crise à Cuba.

Sombres augures

Avec l'appui des Etats-Unis qui parlent "d'initiative admirable", les Nations Unies essaient de relancer des négociations avec Cédras en vue d'une "solution" qui a toutes les chances de laisser Aristide sur la touche.

Tout de suite après le coup d'Etat, Aristide avait fait le choix de s'appuyer avant tout sur la "communauté internationale" pour revenir au pouvoir. Pourtant il existait alors un potentiel de combativité important, qui n'a pas été mis à profit, et a largement disparu depuis, sous les coups de la répression, et en raison de l'absence d'une opposition suffisamment structurée. Une autre voie aurait été possible : elle aurait consisté à donner une priorité absolue à l'organisation de la population, à soutenir les militants qui essayaient, dans des conditions très difficiles de maintenir des formes de résistance et de présenter des perspectives.

Dans des conditions aujourd'hui plus défavorables, ceci reste la seule orientation à même de transformer la situation. Aujourd'hui Aristide s'entête dans la même voie qu'auparavant. Il prône un "blocus total et intégral" d'Haiti.

Mais pour aboutir à quoi ? Quelques militaires peuvent accepter de céder la place à quelques-uns de leurs semblables. Le journal Haïti en Marche indique que le gouvernement Clinton aurait d'ailleurs proposé à Cédras de nommer lui-même son successeur. D'autres officiers pourront signer de nouveaux engagements, s'ajoutant à ceux du mois de juillet. Mais les événements des dernières semaines ont montré que les militaires entendaient conserver le pouvoir réel. Ils sont en mesure de contourner tous les engagements pris parce qu'ils ont suffisamment d'appuis internationaux pour cela. Blocus "total et intégral" ?

Par ailleurs, une question élémentaire se pose : Aristide est-il certain que le peuple haitien, qui sait tirer les leçons de l'histoire, est prêt, comme il l'était il y a deux ans, à payer le prix d'un blocus "total et intégral" ? De manière malhonnête, certains rapports essaient d'attribuer à l'embargo instauré en octobre 1991 les désastres économiques et sociaux engendrés par le coup d'Etat (coût économique incalculable de la répression, désorganisation de l'économie, effondrement des systèmes de soin, fuite des financements internationaux). Mais il serait absurde de nier que l'embargo a apporté des souffrances supplémentaires à la population (augmentation des prix, pertes d'emplois), alors que certaines couches de la bourgeoisie ont été capables d'en tirer amplement profit. Peut-être parce qu'il sait cela, Aristide a commencé récemment à évoquer l'éventualité d'une intervention militaire.

Si Aristide se faisait désormais le champion d'une intervention militaire, alors George Bush et Bill Clinton pourraient fêter ensemble une grande victoire. Par leurs actions conjuguées, ils auront amené l'homme sur lequel se cristallisaient tous les espoirs des pauvres d'Haïti à renier ses engagements et à perdre une grande partie de la confiance que lui accordait la majorité du peuple haitien. *

22 novembre 1993

(1) Political Violence Threatens Transition, Washington Office on Latin America, 110 Maryland Avenue, NE Washington, DC 20002-5696.

Une erreur sur cette page ?