Inprecor 1974–2004

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ECONOMIE

La durée du travail en Europe

· Inprecor n° 376, janvier 1994 · p. 15-17 · 2 450 mots

Femmes France Allemagne Italie

Dans la majorité des pays européens, le mot d'ordre de réduction de la durée du travail occupe le devant de la scène. Cet article dresse un panorama rapide des évolutions marquantes de la dernière décennie (1). Maxime DURAND

Eu cours de la dernière

A décennie (1979-1990) le

PIB global de l'Europe à 5 ici considérée (Allemagne, France, Italie, Royaume-Uni et Suède) a augmenté de 2,2 % par an. Ce rythme de progression de la production a été infrieur à celui de la productivité horaire. On constate par conséquent que le volume de travail, défini comme le nombre total d'heures de travail, a légèrement reculé, de 0,2 % par an. Comment s'est réalisé le "partage" de ce volume de travail ? Par partage, nous entendons ici le mode de répartition entre les travailleurs de ce volume de travail. Sa stagnation a d'abord conduit à une montée du chômage et, pour ce qui concerne celles et ceux qui ont un emploi, un certain type de combinaison entre réduction de la durée et augmentation des effectifs.

De ce point de vue, on doit constater que la réduction de la durée du travail environ 0,6 % par an a joué en partie le rôle attendu, en ce sens qu'un maintien de cette durée au niveau du début des années

PIB VOL Allemagne 1,9 -0,1 France 2,3 -0,7 Italie 2,4 0,1 Royaume-Uni 2,3 -0,2 Suède 2,0 0,9 Europe à 5 2,2 -0,2 PIB Produit intérieur brut

VOL Nombre d'heures de travailt

N Effectifs DAT Durée annuelle du travail Durée Durée annuelle du travail en heures en 1990

Source : OCDE, Marchand (2)

ECONOMIE quatre-vingt aurait conduit à une perte supplémentaire d'emplois et à une montée encore plus rapide du chômage en Europe.

Les effectifs ont pu ainsi progresser, d'environ 0,4 % l'an, passant de 99 à 103 millions de personnes (voir tableau 1).

Cette réduction a cependant été insuffisante. Pour reprendre la formule de

Jacques Rigaudiat: Ce n'est pas parce qu'il y a du chômage qu'il faut réduire le temps de travail, c'est parce qu'on n'a pas réduit le temps de travail qu'il y a du chômage" (3). Cette réduction s'est en outre réalisée de manière très inégale.

Situation disparate

On peut laisser de côté la Suède où la durée du travail se maintient à un niveau inférieur d'environ trois heures par semaine à ce qu'il est en France et examiner les quatre grands pays européens. On ne peut qu'être frappé par l'allure très spécifique de chacun d'entre eux, qui fait bien apparaître le statut de variable politique de la durée du travail. Tableau 1 PIB, volume de travail et effectifs Taux de croissance annuel moyen 1979-1989 en % N DAT Durée 0,5 -0,6 1663 0,1 -0,7 1678 0,4 -0,3 1727 0,5 -0,7 1638 0,7 +0,2 1480 0,4 -0,6 1665

L'Allemagne se distingue des trois autres pays, dans la mesure où - à l'exception d'une rémission en 1983-84 faisant suite à la récession de 1981-82- la réduction de la durée suit une tendance régulière à la baisse. La durée du travail en Allemagne a ainsi de nouveau rejoint le niveau français après l'avoir "croisé" en 1981-82. Mais ces deux trajectoires n'ont évidemment pas la même signification. En France, avec le passage aux 39 heures et la cinquième semaine de congés payés, la durée annuelle du travail a baissé massivement en 1982, passant de 1886 à 1808 heures, ce qui représente un peu plus de 4 % en une seule année. Mais ce mouvement a été ensuite brutalement interrompu, notamment parce que la durée légale avait rejoint la durée effective ; depuis 1983, la dure du travail est restée pratiquement constante. N'obéissant plus qu'aux fluctuations de la conjoncture, elle a même légèrement augmenté durant la reprise 1988-1990.

Le même phénomène s'est produit de manière plus amortie en Italie, où, après avoir reculé à un rythme relativement soutenu entre 1983 et 1985, la durée du travail s'est stabilisée à un niveau cependant inférieur à celui de ses voisins. Mais c'est certainement le Royaume-Uni qui présente le profil le plus atypique : la forte baisse enregistrée en 1980 et 1981 est le produit d'un effet de structure. C'est en effet au début de l'ère Thatcher que se concentrent de très massifs licenciements dans l'industrie. Comme les premiers touchés sont des ouvriers peu qualifiés effectuant fréquem-

1) Cet article s'appuie en grande partie sur une étude de Michel Husson, "Le volume de travail et son partage", Revue de l'IRES n°11, 1993. Voir aussi "Europe : la durée du travail", Chronique Internationale IRES n°18, septembre 1992

2) Olivier Marchand, "Une comparaison internationale des temps de travail, Futuribles, n°165-166, mai-juin 1992

3) Jacques Rigaudiat, Réduire le temps de travai, Syros, 1993

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ment des semaines dépassant largement les quarante heures, la durée moyenne baisse mécaniquement. Mais elle montre ensuite une tendance à la hausse qui ne s'estompe qu'avec l'entrée en récession de 1990. Dans ce pays où n'existe aucune législation sur la durée du travail et qui s'oppose à ce qu'il y en ait une au niveau européen, celle-ci, calculée sur les seuls emplois plein temps, atteint un niveau élevé de 1900 heures par an, qui se rapproche plus des Etats-Unis que de la moyenne européenne.

Le rôle du travail à temps partiel

La durée du travail est une notion difficile à mesurer, et ces difficultés renvoient souvent aux particularismes nationaux. L'une des principales sources de divergence provient du travail à temps partiel. On constate en effet que le travail à temps partiel est inégalement répandu à l'intérieur de la Communauté, puisque la proportion de salariés concernés va de 5,2 % en Italie à 30,9 % aux Pays-Bas, pour une moyenne communautaire de 13,7 %. Et plus le temps partiel est répandu, plus sa durée moyenne se réduit par rapport à celle d'un plein temps (voir tableau 2).

La prise en compte du temps partiel fausse donc les comparaisons internationales. Ainsi la durée hebdomadaire du travail reste supérieure aux 40 heures pour les salariés employés de la Communauté Européenne à plein temps. La durée moyenne apparente n'est infrieure à 38 heures que dans la mesure où elle prend en compte du temps partiel. Le rapprochement entre la France et le Royaume-Uni est particulièrement révélateur : ces deux pays semblent avoir exactement la même durée hebdomadaire et se situer dans la moyenne communautaire. En réalité, ils reprsentent deux cas très différents, si l'on prend en compte l'effet du temps partiel. Pour un emploi à temps plein, la durée du travail est de 43,6 heures, contre 39,9 en France.

Or, à l'exception de la Suède, le temps partiel s'est partout développé de manière importante. Le taux de progression des emplois à temps partiel entre 1979 et 1989 a en moyenne atteint 2,4 % par an pour l'ensemble des cinq pays considérés, alors que l'emploi total n'a augmenté globalement que de 1,1 %. La vitesse de diffusion du temps partiel est par ailleurs très variable d'un pays à l'autre. C'est en France que sa progression est la plus rapide, puisque la proportion d'emplois concernés passe de 8,2 % à 12 % entre 1979 et 1990. 24 % des femmes actives travaillent à temps partiel en 1990, contre 17 % en

Allemagne Belgique France Italie Pays-Bas Royaume-Uni CE Source : Marchand 1992 1979. De manière générale, le temps partiel concerne majoritairement l'emploi féminin, dans une proportion qui va de 65 % en Italie à 91 % en Allemagne (voir il faut signaler une autre tendance imporaugmenté dans tous les pays étudiés, dans une proportion allant de deux à quatre comment se combinent ces deux tenventilation du volume de travail entre hommes et femmes, qui donne une idée plus précise du partage des heures de travail. Ce calcul permet de mieux évaluer la part réelle des femmes dans l'activité économique, que le simple comptage des effectifs ne fait qu'approcher : cette contribution est assez significativement inférieure. En France, les femmes occupent ainsi 42,3 % des emplois, mais effectuent 36.7 % des heures de travail. Ces proportions sont respectivement de 40,7 et 33,2 % pour l'ensemble des cinq pays européens. Cette différence d'évaluation ne conduit cependant pas à remettre en cause l'augmentation de la participation des femmes.

Un bilan de l'évolution de l'emploi partiel des femmes comme moyen de partager le volume de travail et de réduire la durée moyenne du travail apparaît finalement comme un trait marquant de la dernière décennie. Son ampleur est encore mieux mise en lumière par l'examen du bilan des créations d'emploi entre 1979 et 1989, en précisant d'emblée qu'il s'agit de variations nettes qui résultent de multiples itinéraires individuels d'entrée sur le marché du travail, de sortie vers la retraite ou le chômage, de passages du temps plein au temps partiel, etc.

Tableau 2

Durée hebdomadaire du travail d'un salarié en 1989 à temps a temps complet partiel

40,3

20,7

38,1

20,4

39,9

21,9

38,6

24,9

39,1

16,5

43,6

17,3

40,6

19,2

A côté de la montée du temps partiel, tante : la part des femmes dans l'emploi a points de l'emploi total. Pour comprendre dances, il convient d'abord d'examiner la

En %

Autriche

Belgique

Espagne

Le rôle joué par la montée du temps

France

Grèce

Irlande

Italie

Norvège

Pays-Bas

Portuga

Suède

CEE tiel

% temps partiel moyenne

37,7

13,0

36,0

11.7

37,7

12,2

37,9

5,2

32,1

30,9

37,7

22,6

37,6

13,7

On constate que la structure par sexe des quatre millions d'emplois nets créés entre 1979 et 1989 dans notre Europe 5 n'est en rien comparable à celle de l'ensemble de la population occupée (voir tableau 4). Cette création nette a en effet été obtenue moyennant la destruction de

732 000 emplois occupés par des hommes, plus que compensée par la création de

4 700 000 emplois féminins. La montée de l'emploi des femmes s'accompagne donc en Europe d'une diminution absolue du nombre d'emplois occupés par des hommes. Un examen plus détaillé des données montre que ce sont essentiellement la France et le Royaume-Uni qui se trouvent à l'origine de ce phénomne : au cours des dix ans considérés, ces deux pays ont respectivement supprimé 5,9 et

1,7 % de leurs emplois masculins. Seule l'Allemagne obéit à un schéma différent et réussit à créer des emplois masculins.

Tableau 3

Emploi des femmes et temps partiel

Temps partiel

Part des dans l'emploi femmes*

1979

1989

1989

Allemagne

11,4

13,2

90,5

7,2

8,8

88,8

6,0

10,2

89.6

Danemark

22,7

23,7

79,4

4,8

77,2

8,2

12,0

83,1

5,5

65,7

5,1

8,1

68,2

5,3

5,7

64,7

26,6

25,3

81,8

16,6

33,2

70,4

7,8

5,9

69,8

Royaume-Uni

16,4

21,8

87,0

23,6

23,2

83,7

9,6

13,2

82,9

* Part des femmes dans les emplois temps par-

Source: OCDE

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La seconde donnée importante qui ressort de l'examen des évolutions est que 83 % des emplois nets créés en Europe sont des emplois à temps partiel. Ce résultat recouvre en grande partie le précédent, dans la mesure où temps partiel et emploi féminin sont deux caractristiques étroitement liées.

Recul du plein emploi

Là encore, la France et le Royaume-Uni occupent une position spéciale, puisque le nombre d'emplois à temps plein recule dans ces deux pays entre 1979 et 1989, de 649 000 (soit 3,2 %) en France, et de 334 000 (soit 1,6 %) au Royaume-Uni. En Allemagne le temps partiel représente prés de la moitié des créations d'emplois, mais il joue un rôle secondaire

On peut déboucher sur une vision encore plus synthétique du partage par sexe du volume de travail en raisonnant en nombre d'heures. Entre 1979 et 1989, le volume de travail masculin a baissé de 6,5 milliards d'heures, ce recul correspondant pour l'essentiel à des suppressions d'emplois à temps plein. Dans le même temps, le volume de travail occupé par des femmes a augmenté de 3,3 milliards d'heures mais cet accroissement correspond pour les 2/3 à des emplois à temps partiel. Cette configuration apparaît encore une fois particulièrement accusée au Royaume-Uni et surtout en France, où un bilan encore plus ramassé peut être dressé de la manière suivante. Le volume de travail recule de 2,7 milliards d'heures correspondant pour l'essentiel à des suppressions d'emplois masculins. Il reste aux femmes 250 millions d'heures de travail supplémentaires, qui correspondent à moins de 140 000 emplois à temps plein. Autant dire qu'en France les femmes actives, dont le nombre total a augmenté de 900 000 sur cette période, n'ont eu à se "partager" qu'un volume de travail très faiblement croissant. Cela n'a été possible que dans la mesure où 81,5 % des emplois

Emploi total

En milliers Total Hommes

Allemagne 1443 405

France 116 -791

Italie 775 -98

Royaume-Un 1326 -260

Suède 286 11

Europe à 5 3946 -732

Source : OCDE féminins nouveaux ont été des emplois à temps partiel.

Le cas extrême que la France représente de ce point de vue fait bien ressortir l'ambiguïté fondamentale de l'évolution de l'emploi féminin en Europe. D'un côté, la montée du chômage n'a pas conduit à faire de l'activité des femmes une variable d'ajustement : l'aspiration à l'emploi des femmes est restée suffisamment forte pour que leur "retour au foyer" n'ait pas rempli ce rôle. Mais la contrepartie de cette évolution favorable est la place importante occupée par le temps partiel dans la création d'emplois pour les femmes.

Pour une réduction massive de la durée du travail L'examen détaillé de ce bilan statistique de la dernière décennie fait apparaître en creux l'absolue nécessité d'une réduction massive du temps du travail. Ce bilan montre en effet que le capitalisme européen ne dispose pas du potentiel de croissance nécessaire à une création d'emplois suffisante pour faire reculer le Tableau 4 Variations de l'emploi entre 1979 et 1989

A temps partiel Femmes Total Hommes Femmes 1037 699 69 630 907 765 26 739 874 83 -32 114 1586 1660 478 1183 275 60 35 24 4679 3267 576 2691 chômage. Mais surtout, un constat plus détaillé fait apparaître que le travail à temps partiel des femmes a joué un rôle clé, bien plus important en pratique que ce que l'on peut penser, de telle sorte que se dessine une alternative assez claire. La poursuite des tendances actuelles tendrait inexorablement à polariser la population active autour de trois situations-types : chômage croissant, emplois masculins à temps plein, emplois féminins à temps partiel avec évidemment toutes les positions intermédiaires de travail précaire. La réduction massive de la durée du travail représente une perspective opposée puisqu'elle vise à donner du travail à toutes et à tous, en homogénéisant la situation des hommes et des femmes. C'est donc une revendication sociale et féministe globale, chargée d'une aspiration profonde à l'équité, et qui devrait servir de colonne vertébrale à une conception alternative de l'Europe. *

Paris, 18 décembre 1993

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