Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER PALESTINE

Les accords de Washington

· Inprecor n° 376, janvier 1994 · p. 18-23 · 6 444 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Palestine et Israël États-Unis Liban URSS et Russie

Yes accords signés à Washington sous le patronage de Bill Clinton, le 13 septembre 1993, par la direction Arafat de l'OLP et le gouvernement sioniste de Rabin et Pérès, sont le produit de trois évolutions, décrites ci-dessous par ordre chronologique

Tout d'abord l'aboutissement du long processus de retraite politique de la direction de l'OLP sous les pressions conjointes de l'Etat sioniste, de l'impérialisme américain et des impérialismes européens, des gouvernements réactionnaires arabes, ainsi que de Moscou — aussi bien sous Brejnev, puis Gorbatchev, que sous Eltsine.

La direction Arafat, émanation de la bureaucratie bourgeoise fortement corrompue de l'appareil de l'OLP en exil ainsi que du capitalisme palestinien des Territoires occupés en 1967 et de la diaspora, avait perdu ses derniers liens avec le mouvement armé des masses palestiniennes en perdant ses positions au Liban en 19821983 face à Israël, puis à la Syrie. Elle avait alors résolument opté pour un réglement négocié avec l'Etat sioniste sous l'égide des Etats-Unis : éloge du "plan Reagan" en 1982 ; réconciliation avec le roi Hussein de Jordanie, puis avec le régime égyptien de Hosni Moubarak en 1983 ; accord avec le monarque jordanien et rupture avec la gauche de l'OLP en 1985 (l'accord sera résilié unilatéralement par le roi en 1986, ce qui incitera la direction Arafat à se réconcilier avec la gauche de l'OLP en 1987) ; reconnaissance officielle de l'Etat d'Israël, de son droit à l'existence dans des frontières sûres, reconfirmation du projet de "confédération jordano-palestinienne" et "renonciation au terrorisme"

Ensuite, le bouleversement des données de la lutte nationale palestinienne avec le grand bond en avant dû à l'Intifada qui, depuis son déclenchement en décembre 1987, a replacé le peuple palestinien — plus exactement sa fraction résidant en Cisjordanie et à Gaza, sous occupation israélienne depuis 1967 — au centre de la politique régionale.

Alors que les défaites successives de l'OLP en exil avaient considérablement marginalisé son rôle dans la politique arabe en 1987, le déclenchement spontané de l'Intifada dans les Territoires occupés, sous l'effet des frustrations accumulées, avait d'un seul coup renforcé le facteur palestinien dans l'équation de la politique au Moyen-Orient, plus qu'à tout autre moment depuis les massacres de Jordanie en 1970. Le roi Hussein en tira la conclusion qui s'imposait, en renonçant officiellement à sa prétention à récupérer la Cisjordanie annexée à son royaume à la suite.

Les accords d

de la guerre israélo-arabe de 1948. Les plans de réglement du contentieux régional qui tentaient de contourner le peuple palestinien en négociant avec la Jordanie

— en particulier le plan Allon inspirant le parti travailliste depuis les massacres de Jordanie de 1970 et réactivé par Shimon Pérès, dès 1986, lors de son retour aux affaires dans le gouvernement de coalition sioniste — devenaient dès lors impossibles à poursuivre sans remplacement de l'interlocuteur jordanien par la direction Arafat de l'OLP, seul interlocuteur palestinien à la fois crédible du point de vue de sa représentativité politique et disposé à s'insérer dans une Pax americana régionale.

L'administration Reagan réagit en conséquence, en exigeant de nouvelles redditions politiques de la direction Arafat en 1988, avant d'entamer un dialogue officiel avec elle Toutefois, cette première tentative officielle déboucha sur une impasse : ses conditions de progrès se bloquèrent à nouveau aussi bien du côté israélien — très vite, puisque dès novembre 1988 la droite sioniste gouvernait seule à nouveau, sous la direction de Shamir — que du côté arabo-palestinien, puisque face au refus du Likoud, Arafat décidait de miser sur l'Irak de Saddam Hussein sorti renforcé militairement de sa guerre avec l'Iran. Désormais, Bagdad apparaissait comme la principale base d'appui politico-militaire de la direction de l'OLP, compensant un Gorbatchev ayant abdiqué toute disposition à faire contrepoids à la pression américaine.

Enfin, le bouleversement des rapports de forces au Moyen-Orient avec la guerre du Golfe de 1991, et la confirmation de l'alignement de Moscou sur Washington en ce qui concerne cette région du monde

La destruction de l'Irak fut vécue par le peuple palestinien, non sans raisons, comme une défaite pour sa cause : non pas qu'il eût été correct de miser sur la dictature bourgeoise féroce de Saddam Hussein, mais au sens où l'écrasement de l'Irak fit pencher radicalement la balance des forces militaires régionales du côté d'Israël. Ce bouleversement n'était cependant pas l'œuvre de l'armée sioniste — qui, cette fois-ci, n'en avait pas les moyens à elle seule comme c'était le cas en 1948, 1967

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Washington

et 1973 — mais de l'armée des Etats-Unis elle-même. Pour Washington, il était impératif de parachever la confirmation de sa suprématie militaire au Moyen-Orient par l'établissement d'un "nouvel ordre régional", élément vital du "nouvel ordre mondial" proclamé par Bush.

Pour la première fois dans l'histoire, les conditions semblaient propices à l'établissement d'une Pax americana globale dans cette région du monde : l'hégémonie américaine était plus forte et moins contestée que jamais, le traditionnel rival soviétique étant devenu complice ; des deux bastions du nationalisme arabe après la défection de l'Egypte, l'un avait été écrasé, l'autre — la Syrie — avait été "retourné" et avait rejoint le camp des alliés de Washington ; Arafat était plus faible et isolé qu'à aucun autre moment depuis 1967, et donc disposé à toutes les compromissions. Paradoxalement, le principal obstacle à la Pax americana devenait dorénavant la droite sioniste elle-même, au pouvoir avec Shamir.

Dans l'espoir d'obtenir l'emprunt de dix milliards de dollars qu'il réclamait afin d'absorber le flot des immigrés juifs d'URSS, Shamir accepta de prendre part aux négociations inaugurées en grande pompe par Bush, à Madrid, en octobre 1991. Pour la première fois, toutes les parties officielles du conflit israélo-arabe étaient représentées, y compris la direction Arafat de l'OLP dont ce n'était un secret pour personne qu'elle dirigeait la délégation palestinienne — même si les conditions humiliantes de pure forme (pas de représentant de l'exil, ni de Jérusalem-est) imposées par Shamir étaient respectées. Toutefois, les négociations s'enlisèrent très vite du fait de l'obstination de la droite sioniste. Il en résulta le bras de fer le plus spectaculaire de l'histoire des rapports israélo-américains, avec brouille manifeste entre le parrain et son filleul et refus d'accorder le prêt demandé sans contrepartie politique.

Le préalable immédiat des accords

La pression américaine, la perspective d'une rupture entre la plus grande puissance du monde et son protégé sioniste au moment où la situation socio-économique israélienne s'aggravait sans cesse, furent déterminantes pour la victoire obtenue de justesse par le parti de Rabin-Pérès aux législatives de juin 1992. Le retour de ce tandem au pouvoir ouvrait la voie à la Pax americana bloquée par Shamir. En 19871988, Rabin et Pérès — soutenus par le gratin de l'establishment militaire sioniste - avaient déjà placé la question du "compromis territorial" au centre de leur campagne politique. Pour les deux dirigeants "travaillistes" fidèles au plan Allon, Israël était obligée de choisir entre la "terre" d'une part, et la "judéité" de l'Etat "démocratique" (sic) d'autre part : les deux autres options leur semblaient impossibles à maintenir à long terme, puisqu'elles risquaient de saper irrémédiablement le soutien des pays impérialistes et des communautés juives dans ces pays à l'Etat sioniste — soutien dont cet Etat est structurellement dépendant.

L'expulsion violente des Palestiniens "à froid" étaient impensable, sauf pour les excités de l'extrême-droite sioniste fascisante, représentée dans le gouvernement Shamir (le problème des sionistes est que les Palestiniens, en 1967, avaient assimilé la leçon de 1948 et s'étaient accrochés à leur territoire). L'annexion de la Cisjordanie et de Gaza était donc impossible, car l'octroi de la citoyenneté israélienne aux habitants de ces territoires, qu'elle impliquerait en vertu des régles internationales, serait de nature à bouleverser radicalement la composition ethnique de l'Etat d'Israël, mettant en péril sa nature d"Etat juif"'. En outre, l'option du Likoud, celle de l'annexion rampante, sans octroi de citoyenneté, perpétuerait une situation d'apartheid qui — outre le fait qu'elle laminait l'image marque "démocratique" de l'Etat sioniste — devenait de plus en plus périlleuse avec la radicalisation de la lutte des Palestiniens sous l'occupation et leur croissance démographique très supérieure à celle des Israéliens (hors immigration). Par les accords de Camp David entre Begin et Sadate sous le patronage de Carter, le Likoud s'était lui-même placé, depuis 1979, dans la perspective d'une autonomie administrative palestinienne dans les Territoires occupés en 1967, sans pour autant admettre le principe du "compromis territorial". Pour Begin, et encore plus Shamir, Israël devait conserver ces territoires, rebaptisés "Judée-Samarie", en concédant une sorte de statut d'extra-territorialité à leurs habitants palestiniens : une expulsion symbolique, juridique, en quelque sorte.

Pour Rabin-Pérès et l'ensemble des sionistes éclairés, Israël avait tout intérêt à

"échanger la terre contre la paix". Il ne s'agit pas pour eux, bien entendu, de la restitution totale des Territoires de 1967, encore moins de la rétrocession d'une partie des territoires de 1948 (dont, bien sûr, le Triangle et la Galilée à majorités arabes) et de l'abolition des lois racistes empêchant les Palestiniens de retourner s'installer où ils le désirent sur la terre dont ils ont été expulsés et d'y jouir d'une pleine égalité de droits avec l'ensemble des habitants. sans discrimination aucune — seul compromis historique susceptible de déboucher sur une véritable paix entre le peuple israélien et le peuple palestinien dans son ensemble. Ce dont il s'agit pour les sionistes éclairés, en vertu du plan Allon, c'est uniquement d'un retrait partiel des Territoires occupés en 1967 : évacuation des zones de peuplement palestinien sauf Jérusalem-est annexée par les travaillistes dès 1967, avec maintien des implantations sionistes sur toutes les parties stratégiques de ces territoires (notamment le long du Jourdain - la plus grande part des implantations en Cisjordanie ont été fondées sous les travaillistes) et déploiement de l'armée permettant d'assurer le contrôle de ces territoires et de filtrer les échanges humains et matériels entre les zones palestiniennes et l'environnement arabe. En échange de cette caricature de "compromis territorial", l'Etat sioniste-raciste exigeait la reconnaissance par ses voisins arabes de sa légitimité, leur engagement à préserver la sécurité de ses frontières et la "normalisation" de leurs rapports avec lui, c'est-àdire essentiellement — au-delà des formes diplomatiques, certes non négligeables — l'ouverture des marchés arabes aux marchandises et capitaux israéliens (voire l'afflux de capitaux arabes dans les banques israéliennes).

Les évolutions historiques décrites ci-dessus ont, à la fois, conféré à ce plan une urgence qu'il n'a jamais eue auparavant et imposé un amendement à la version initiale d'Ygal Allon, soutenue par Rabin et Pérès :

• l'Intifada a accru considérablement l'urgence d'une évacuation israélienne des zones à peuplement palestinien de Cisjordanie et de Gaza. En imposant à l'armée sioniste de réprimer en permanence des manifestations de rue avec une forte participation d'enfants et de femmes, l'Intifada a causé une véritable "gangrène morale" dans les rangs d'une armée dont la mobilisation idéologique — la conviction de se battre pour "la survie d'Israël" — a toujours été un facteur primordial de son efficacité. En ce sens, l'Intifada a été inspirée par les leçons de la résistance libanaise à l'occupation sioniste, premier cas dans l'histoire d'Israël où l'Etat sioniste se

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retire d'un territoire arabe sans avoir réalisé ses objectifs et sans avoir pu imposer ses conditions, la population et l'armée israéliennes ayant perdu toute motivation de rester au Liban face à un mouvement de masse croissant et à une guerilla militaire suffisamment performante pour alimenter une puissante pression politique pour l'évacuation de son sol. Dès 1988, le gratin de l'establishment militaire sioniste se prononçait pour l'évacuation de Gaza et des zones à peuplement palestinien de Cisjordanie, même sous la forme d'un retrait unilatéral, non négocié, puisque de toute manière l'armée maintiendrait ces territoires dans son étau, de sorte à circonscrire toute menace à la sécurité d'Israël et des implantations sionistes, tout en se dépêtrant de la tâche épuisante du contrôle de la population civile.

Certes, comme n'ont pas manqué de le relever tous les observateurs, l'Intifada à partir de 1989, puis à la suite de la guerre du Golfe, avait connu une baisse nette de régime et montré des signes d'essoufflement, sans toutefois s'interrompre et sans jamais retourner à la situation préalable à 1987. Rien cependant n'autorisait quiconque en Israël à prétendre que la situation était en voie de se "normaliser ". Bien plus, en fait, l'Intifada s'était accrue d'une nouvelle dimension de sa lutte, en progression évidente depuis la guerre du Golfe, à savoir la recrudescence des actions violentes, individuelles ou organisées, menées par des Palestiniens contre les colons sionistes, contre l'armée d'occupation, voire sur le territoire officiel de l'Etat d'Israël. Il va sans dire que ces actions violentes (dont beaucoup sans armes à feu) ne sont pas de nature et de densité telles qu'elles puissent menacer la "sécurité de l'Etat d'Israël", de même que la guerilla au Liban ne pouvait pas vaincre militairement l'armée sioniste. Mais ces actions étaient et restent certainement d'une performance telle qu'elles créent un véritable sentiment d'insécurité au sein de la société israélienne, et en particulier ses secteurs en contact avec la population palestinienne, les colons et l'armée bien sûr, mais aussi les Israéliens en contact avec la main-d'œuvre palestinienne exploitée à la manière sud-africai-

Ce durcissement des formes de lutte de l'Intifada, tout à fait prévisible en raison même de l'essouflement relatif des manifestations de rue et de la riposte israélienne croissante aux jets de pierre par des tirs meurtriers, a été principalement le fait d'un courant croissant sans cesse depuis le début de l'Intifada parmi les Palestiniens des Territoires de 1967 : le courant intégriste musulman dont l'expression majeure est le Mouvement de la résistance isla20 mique, Hamas. En Palestine, comme dans la plupart des autres cas de croissance de l'intégrisme islamique, ce courant est porté par l'exaspération des masses, et notamment de la jeunesse, face à une oppression de plus en plus intolérable, alors que la faillite historique du nationalisme bourgeois est devenue manifeste (en Palestine, les reculades successives de la direction Arafat) et que la gauche est soit négligeable (la plupart des cas), soit politiquement incapable de s'ériger en direction de rechange à la direction bourgeoise, à l'échelle historique (le cas palestinien). C'est-à-dire que la croissance du courant intégriste, dans beaucoup de cas sinon la plupart, n'est pas d'abord l'expression d'un basculement à droite de la société, comme le fut la montée du fascisme en Europe, que beaucoup citent pour établir de fausses analogies et justifier leur soutien aux dictatures issues du nationalisme bourgeois. Cette croissance — et cela est clair dans le cas palestinien — peut être d'abord l'expression d'une radicalisation de la lutte -nationale et démocratique, dévoyée et déformée pour les raisons historiques précitées, de le même façon que le fut la lutte des masses iraniennes contre le Chah. Il n'en reste pas moins, bien entendu, que l'hégémonie intégriste sur un mouvement de masse né dans ces conditions est de nature à l'orienter dans le sens d'une régression réactionnaire des formes de conscience, se combinant avec une répression obscurantiste et sexiste au sein même du mouvement.

La recrudescence des actions violentes prônées et revendiquées par les intégristes palestiniens et l'expansion de leur courant au sein de leur population allaient en faire la "bête noire" du gouvernement d'Itzhak Rabin. Celui-ci crut leur asséner un grand coup en expulsant 415 d'entre eux vers le Sud-Liban en décembre 1992 : il commit ainsi une lourde bévue, apportant un renfort politico-médiatique considérable à leur mouvement. Rabin avait tablé sur l'isolement des intégristes, qui rejetaient avec véhémence les "négociations de paix" organisées par Washington et critiquaient violemment la direction Arafat de l'OLP. Il ne put que s'apercevoir du fait naturel et prévisible que la répression par Israël de ce courant, visant à l'affaiblir organisationnellement, le renforçait politiquement. La leçon de Jordanie s'imposait à nouveau : l'intervention de l'armée sioniste de l'autre côté du Jourdain en avril 1968 (bataille de Karameh) avait galvanisé ceux qu'elle croyait dissuader de poursuivre leur combat ; seule l'action de l'armée jordanienne elle-même put venir à bout du mouvement armé des masses palestiniennes. Cette même leçon s'était répétée au Liban où une armée arabe, l'armée syrienne, fut plus efficace pour juguler le mouvement des masses palestiniennes que les multiples interventions israéliennes.

En un sens, la leçon jordanienne de 1970 était à la source du plan Allon, comme indiqué plus haut. Ce plan visait à charger la monarchie hachémite du contrôle répressif des zones à peuplement palestinien de Cisjordanie. Or, depuis l'Intifada, cette "option jordanienne" ", comme elle fut appelée, était devenue caduque. Du fait que le Likoud lui-même avait accepté de négocier de manière quasi-directe avec la direction de l'OLP, cette nouvelle "option", l'option Arafat, pouvait être envisagée par Rabin-Pérès sans trop de risques politiques. Ils s'assurèrent de mettre la loi israélienne en conformité avec leur action, en obtenant l'abolition de la criminalisation des contacts avec l'OLP Puis, ils engagèrent des négociations indirectes, puis directes, mais toujours secrètes, avec la direction Arafat, qui débouchèrent sur les accords de Washington.

Le seul élément nouveau dans le processus d'Oslo-Washington par rapport au projet historique de la direction Rabin-Pérès est le fait qu'il se réalise directement avec la direction de l'OLP, plutôt qu'avec le roi Hussein ou la représentation des Palestiniens de l'intérieur.

Croire que les accords constituent une rupture du "consensus sioniste" quant à la souveraineté israélienne sur les territoires de 1967, c'est se méprendre sur la nature du consensus sioniste qui n'a jamais porté sur le "Grand Israël" des ultras du sionisme, ni même sur la "Judée-Samarie" du Likoud et des mystiques. Le débat provoqué par Rabin et Pérès en 1988 sur le "compromis territorial", en continuité avec le plan Allon, en est la démonstration. Il y avait par contre un "consensus sioniste" indéniable sur la question des négociations directes avec T'OLP — quoique Shimon Pérès, en particulier, ait pris soin ces dernières années, surtout depuis le début des négociations directes entre Washington et la direction de l'OLP en 1988, de transformer le refus absolu du dialogue en refus conditionné par des concessions exigées de celle-ci, des concessions équivalant à une renonciation totale à tout ce qui fit son identité historique et lui permit d'être perçue comme l'incarnation de la lutte natio-

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nale palestinienne.

Rabin-Pérès ont choisi de rompre ce consensus-là, au lieu de se contenter de traiter avec la délégation des Palestiniens de l'intérieur aux négociations organisées par les Etats-Unis. Pour juger de la portée historique de cette décision, débouchant sur la reconnaissance de l'OLP comme "représentant du peuple palestinien" — sans succomber à la formidable intoxication médiatique suscitée par les accords sur le thème d'une "paix" qui ressemble fort au "nouvel ordre mondial" — il faut examiner les considérations qui étaient à la base du refus israélien. En effet, le problème n'était plus depuis longtemps, et sans ambiguité possible depuis la fin de 1988, le programme fondamental de l'OLP visant à la destruction de l'Etat sioniste. La direction de l'OLP avait progressivement abandonné la Charte nationale palestinienne de 1968 pour postuler à un réglement négocié avec l'Etat d'Israël, en offrant de le reconnaître et de coexister en paix avec lui en échange d'un retrait israélien des Territoires occupés en 1967 débouchant sur la création d'un "Etat palestinien indépendant et souverain", Etat de tous les Palestiniens y compris les réfugiés. Cette dernière revendication était devenue, depuis plusieurs années, l'objet du consensus national palestinien, du seul objectif commun à toutes les fractions territoriales et à toutes les tendances politiques du peuple palestinien — un programme transitoire beaucoup plus réaliste que l'objectif maximaliste de "libération de la Palestine"

Ce consensus avait néanmoins été récemment rompu de fait par la direction Arafat de l'OLP, quand elle accepta de négocier dans le cadre de la "conférence

Madrid" sur "l'autonomie palestinienne", prévue dans les accords israélo-égyptiens de Camp David que l'OLP avait violemment dénoncé en leur temps. L'objectif de l'Etat palestinien indépendant et souverain était cependant maintenu dans le discours officiel. Si toutefois le gouvernement israélien de Shamir refusait toujours de négocier directement avec la direction Arafat, c'est parce qu'il estimait que cela équivalait à une reconnaissance des droits des Palestiniens de la diaspora. C'est le refus de reconnaître ces droits-ci qui, depuis l'accommodation programmatique de l'OLP, était devenu la raison fondamentale du consensus sioniste quant à sa non-reconnaissance.

Par les accords de Camp David signés par Begin lui-même, le gouvernement israélien a reconnu depuis quinze ans déjà non seulement "l'existence" des Palestiniens dans les Territoires occupés en 1967, mais aussi et bien plus, leur droit à l'autonomie administrative suivie, après une période transitoire de cinq ans, de leur droit d'être consultés sur leur avenir. Ce que l'establishment sioniste toutes tendances confondues a, par contre, toujours refusé de reconnaître, c'est le droit des réfugiés palestiniens, de cette majorité du peuple palestinien contrainte à l'exil par le sionisme, et dont l'existence même est un rappel permanent de l'injustice historique qui est à la base de l'Etat d'Israël et du "problème palestinien", bien avant 1967.

La reconnaissance par Rabin de T'OLP comme "représentant du peuple palestinien" aurait été un évènement d'une formidable portée historique si elle comportait cette signification-là, si elle était reconnaissance des droits du peuple palestinien dans son ensemble. Or, la vérité est que Rabin n'a pas reconnu l'OLP telle qu'elle était et telle que l'establishment sioniste a toujours refusé de la reconnaître. Ce que Rabin a reconnu, c'est l'OLP pliée à ses conditions et celles de Pérès, au-delà de ce qu'eux deux auraient jamais pu espérer. C'est-à-dire non seulement une direction de l'OLP qui reconnait au préalable la légitimité de l'Etat d'Israël, Etat sioniste-raciste fondé sur l'expulsion et l'oppression sanglante du peuple palestinien, sans parler des populations voisines — ceci, faut-il encore le rappeler, est déjà le cas le plus officiellement possible depuis 1988. Mais aussi, et surtout, une direction de l'OLP qui accepte de signer des accords de "paix" parmi les plus injustes et humiliants de l'histoire des capitulations, puisque non seulement ils portent sur le partage du territoire occupé entre l'occupant (armée et implantations) et les autochtones, mais ils nient le droit des territoires qui seront évacués à disposer des attributs de la souveraineté, à commencer par une armée nationale, et même à s'appeler Etat (seulement "auto-gouvernement"), ne reconnaissent aucun droit aux réfugiés de 1948, la grande majorité des Palestiniens, pas même le droit de s'installer sur le territoire de "l'auto-gouvernement" en Cisjordanie et à Gaza. Même dans le cas des réfugiés de 1967 (ceux qui ont quitté les Territoires de 1967 fuyant l'invasion sioniste), seule une partie d'entre eux, sur la base de listes agréées par les autorités de l'occupation, sera admise.

On pourrait certes prolonger la liste des conditions infamantes des accords de Washington ("la structure, les pouvoirs et les responsabilités de l'autorité palestinienne", et même son "système électoral", sont soumises à l'accord préalable du gouvernement sioniste ; les ressources hydrauliques sont partagées, les prisonniers ne sont pas mentionnés, etc.) ; ce qui a été cité suffit néanmoins amplement à les caractériser pour ce qu'ils sont, comme le fait un éventail très large de forces palestiniennes qui va des intégristes à l'extrême-gauche, en passant par des nationalistes bourgeois parmi les plus modérés qui jusqu'aux accords faisaient encore partie de l'establishment de l'OLP, y compris de sa direction suprême. Ce fait indéniable est une démonstration éclatante de ce que la "rupture de consensus" la plus grave occasionnée par ces accords est bien la rupture du consensus national palestinien

- beaucoup plus grave, massive et profonde que toute division au sein de la société israélienne. Du côté israélien, le débat oppose entre eux des sionistes également attachés à la "judéité" de l'Etat et à sa sécurité, en désaccord sur la meilleure façon de les préserver à long terme. Du côté palestinien, le débat oppose les partisans d'une capitulation essentiellement collaborationniste à ceux qui refusent cette capitulation avec pour dénominateur commun le sentiment d'une dignité nationale bafouée et de droits élémentaires foulés aux pieds. Ceci explique le fait bien connu que les négociations ont été menées du côté palestinien, par une fraction Arafat opérant derrière le dos de ses propres partenaires de la direction officielle de l'OLP

- dont une minorité seulement (huit sur dix-huit) a fini par approuver les accords

- et de la délégation des Palestiniens de l'intérieur aux négociations publiques (pourtant désignée par Arafat), qui se sentant court-circuitée a failli remettre sa démission peu avant la conclusion des

En échange de ce plan Allon nouvelle formule, la direction de l'OLP s'est engagée à faire cesser l'Intifada, à renoncer au "terrorisme et à tout autre acte de violence" (engagement unilatéral qui, face à la violence sioniste quotidienne et mille fois plus forte, est inqualifiable). Elle s'est engagée à faire régner "l'ordre" dans les territoires qui lui seront concédés, au moyen de la "puissante force de police" que prévoyent les accords à cette fin. Dans le contexte militaire et politique créé par ceux-ci, cet ordre devra s'exercer essentiellement contre les détracteurs des accords - ceux qui chercheront à en bousculer les limites infamantes et à poursuivre la lutte pour le démantèlement des implantations sionistes et le retrait total de l'armée israélienne des Territoires occupés en 1967, ainsi que pour les droits imprescriptibles du peuple palestinien et de sa majorité en exil forcé. En d'autres termes, et conformément aux visées sionistes depuis le plan Allon, une force répressive arabe — palestinienne, et non plus jordanienne — sera chargée de juguler les

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Palestiniens des Territoires, par procuration de l'armée isrélienne et sous son contrôle étroit (celle-ci se réserve même, au besoin, un "droit de poursuite").

L'auto-gouvernement" Lorsque Yasser Arafat se vante publiquement d'avoir fait ses preuves quant au maintien de l'ordre au Liban, il met le doigt sur la considération principale qui a poussé le gouvernement sioniste à négocier directement avec lui. En effet, dès lors que le plan Allon nouvelle formule devait être réalisé avec la participation d'une autorité palestinienne, plutôt qu'avec la monarchie jordanienne, le gouvernement Rabin-Pérès eut vite fait de comprendre qu'il obtiendrait bien plus de la direction Arafat de l'OLP installée à Tunis et confrontée au problème de l'entretien de son énorme appareil bureaucratique, qu'il n'en obtiendrait jamais de représentants de l'intérieur soumis à la pression quotidienne d'un mouvement de masses en lutte. Ce calcul évident s'est avéré bien fondé.

Par ailleurs, le gouvernement Rabin-Pérès sait pertinemment que la direction Arafat a "fait ses preuves au Liban". Il sait que pour la tâche de répression par procuration de toute velléité de poursuite de la lutte nationale palestinienne — qui est la principale tâche dévolue à l'appareil d"auto-gouvernement" palestinien agréé par l'occupation sioniste — aucune direction de l'intérieur ne réunit les qualifications bureaucratiques répressives, les moyens humains et matériels, le prestige nécessaire et la disposition à remplir la tâche qui caractérisent la direction Arafat.

Cette défiance vis-à-vis des Palestiniens de l'intérieur et cette confiance en l'appareil d'Arafat que proclament publiquement les chefs des services répressifs israéliens, sont parfaitement illustrés par la seule entorse qu'ils ont admise au principe de non-retour des réfugiés palestiniens : avec Arafat et les hommes de son appareil à l'exclusion de tout opposant aux accords), sont admis sur les territoires livrés par l'armée israélienne les soldats des unités jordaniennes et égyptiennes de l'ALP (Armée de libération de la Palestine), unités rattachées aux armées régulières de ces deux pays depuis la création de l'OLP et de l'ALP par la Ligue des Etats arabes en 1964 (il est même spécifié qu'ils doivent être détenteurs de documents jordaniens ou égyptiens, et "entrainés comme des policiers" !). La désignation même de ces unités, à l'exclusion des autres formations de l'ALP (syriennes et irakiennes), est tout à fait éloquente. D'ores et déjà, ce noyau dur de la future police palestinienne subit un entraînement intensif de la part des forces armées jordaniennes et égyptiennes en vue d'être prêt à assumer la tâche qui lui est attribuée. Il est également significatif qu'une forme prioritaire de l'aide des puissances impérialistes à "l'autorité" palestinienne soit de la doter en moyens de répression : ainsi, Delors déclarait-il à l'issue de sa rencontre avec Arafat, début novembre, que l'Union européenne allait livrer en urgence des armes, véhicules et hélicoptères à la police pales-

De plus, l'option jordanienne du plan Allon n'est pas abandonnée, mais seulement remplacée par l'option palestino-jordanienne énoncée dans le plan Reagan de 1982. L'OLP s'était placée elle-même depuis longtemps dans le cadre de ce dernier plan en adoptant le principe d'une confédération jordano-palestinienne. Ce projet est au cœur des accords de Washington : si le choix de Gaza comme première étape s'explique aisément par la grande difficulté de l'occupation israélienne à contrôler ce territoire très densément peuplé (d'une grande majorité de réfugiés de 1948), le choix de la bourgade de Jéricho ne s'explique que par sa proximité de la frontière jordanienne (pont Allenby). Le chef-lieu de "l'auto-gouvernement palestinien" sera ainsi en osmose directe avec l'Etat jordanien. Pour Rabin-Pérès, la "structure régionale" israélo-jordanopalestinienne, conçue comme marché commun, doit être le cheval de Troie de la pénétration économique du hinterland arabe par le sous-impérialisme israélien. Selon ce schéma, les bourgeoisies compradores, palestinienne et jordano-palestinienne, doivent devenir les agents actifs de cette pénétration. Une réserve de main-d'œuvre à bon marché pourra également être exploitée sur place par le capital israélien, sans les risques sécuritaires inhérents à l'importation de main d'œuvre arabe dans les territoires à peuplement israélien.

En somme, "l'auto-gouvernement palestinien" de la direction Arafat sera un cas extrême d'administration coloniale indirecte, plus proche d'un gouvernement "fantoche" que des gouvernements néocoloniaux issus de la décolonisation. Il sera ainsi, ou ne sera pas : le gouvernement sioniste a décidé de procéder par étapes, en commençant par Gaza et Jéricho, pour tester l'efficacité de l'appareil d' Arafat dans la tâche répressive qui lui est dévolue. Si cet appareil s'avérait incapable de mener à bien cette tâche, les accords de Washington finiront à la poubelle. Ainsi, l'épée de Damoclès israélienne sera l'aiguillon permanent, et certainement le prétexte majeur, de la répression policière palestinienne : telle est la logique infernale de tout pouvoir collaborationniste avec une puissance occupante.

Et tel est bien ce qui est le plus condamnable dans la participation de la direction Arafat aux accords de Washington. Il faut se garder des sophismes du "moindre mal" et des rapports de force invoqués comme justification de toutes les capitulations (surtout quand ceux qui subissent l'occupation sont "court-circuités" par les bureaucrates de l'exil doré à Tunis). Dans le cadre des rapports de force existant depuis 1967 entre l'Etat d'Israël et le peuple palestinien fragmenté, en l'absence de tout soutien arabe et international susceptible de modifier ces rapports, il n'était pas possible, de toute évidence, d'obtenir un retrait total et inconditionnel de l'armée sioniste des Territoires occupés en 1967. Il n'était pas possible, en d'autres termes, de réaliser l'objectif transitoire juste, mais quelque peu illusoire, de l'Etat palestinien indépendant et souverain, au véritable sens de ces termes et non dans l'interprétation caricaturale et démagogique qu'en donne Arafat aujourd'hui.

Le seul objectif immédiat réaliste était celui d'un retrait inconditionnel de l'armée israélienne des agglomérations palestiniennes formulé par la Direction de l'Intifada au cours de ses premiers mois d'existence. La pression de la lutte palestinienne sous ses différentes formes pouvait raisonnablement aboutir à ce résultat. à condition de ne pas saboter cette lutte en semant l'illusion de la réalisation des objectifs palestiniens par la voie diplomatique et grâce à Washington. Si l'Intifada a baissé de régime, en effet, ce n'est pas uniquement pour des raisons objectives, mais aussi, voire surtout, pour des raisons de direction — la direction de Tunis ayant tout fait pour rétablir son hégémonie sur le mouvement qui s'en était affranchi au cours de ses premiers mois. Certes, l'auto-administration palestinienne qui aurait pu ainsi naître n'aurait pas été entièrement souveraine et aurait été limitée aux mêmes territoires que l'armée israélienne envisage maintenant d'évacuer. Mais elle n'aurait pas eu à reconnaître la légitimité de l'Etat sioniste, et encore moins celle de la présence de ses implantations et de son armée sur les Territoires occupés en 1967 : elle n'aurait pas eu à s'engager par contrat de procuration à juguler la lutte nationale palestinienne contre l'occupation maintenue. Les réfugiés n'auraient pas plus été autorisés à venir s'installer dans les territoires évacués qu'ils ne le sont par les accords de Washington ; mais cela aurait concerné tous les Palestiniens de l'exil, sans exception faite aux appareils milltaires et bureaucratiques répressifs.

Or, il est difficilement contestable qu'une auto-administration des Palesti-

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niens de l'intérieur, avec l'expérience des formes d'auto-organisation à la base nées aux premiers temps de l'Intifada, aurait été beaucoup plus à même de correspondre aux intérêts bien compris des masses palestiniennes, qu'un "autogouvernement" dont la colonne vertébrale est l'appareil répressif bourgeois de l'exil, bien plus corrompu et plus répressif encore que ne l'était "l'armée des frontières" algérienne dirigée par Boumedienne qui se chargea de faire avorter le potentiel révolutionnaire surgi en Algérie avec l'indépendance. L'armée israélienne va évacuer les agglomérations palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza, et c'est tant mieux pour les masses qui ont subi directement l'occupation depuis plus d'un quart de siècle. Mais toute poursuite de la lutte nationale palestinienne, et toute radicalisation sociale de cette lutte, devront dorénavant affronter une police palestinienne dont il reste à démontrer qu'elle sera moins répressive que l'armée sioniste, à la longue sinon à court terme, d'autant plus qu'elle devra agir en coordination étroite avec les appareils répressifs israélien et jordanien.

Quelles perspectives ?

Le problème auquel les masses palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza sont aujourd'hui confrontées n'est pas celui de la lutte contre les accords de Washington, au sens d'une lutte contre leur application. En l'absence d'une alternative immédiate, il serait absurde de définir les tâches en ces termes. Ce dont il s'agit, c'est de déborder le cadre contraignant de ces accords : il s'agit d'abord de poursuivre la lutte sous toutes ses formes légitimes (à l'exception de toute violence contre des civils désarmés) contre l'occupation maintenue, contre la présence de l'armée et des implantations sionistes dans les Territoires de 1967, contre la mainmise israélienne sur les ressources de ces territoires, contre la pénétration des marchandises et des capitaux israéliens — dans la perspective de l'Etat palestinien indépendant. Il s'agira surtout de lutter pour le remplacement révolutionnaire de l'appareil bourgeois répressif palestinien par une auto-organisation des masses palestiniennes renouant avec la tradition de la première année de l'Intifada.

Pour les Palestiniens de l'exil, en particulier les réfugiés palestiniens de Jordanie, du Liban et de Syrie, le rêve de la libération et du retour en Palestine ne doit plus servir de prétexte à une attitude passive à l'égard des régimes en place, oppresseurs du peuple palestinien comme des populations autochtones. Les intérêts stratégiques du peuple palestinien passent par le renversement révolutionnaire des régimes arabes oppresseurs, conjointement avec l'ensemble de ceux et celles qui subissent leur oppression. En particulier, l'intérêt immédiat de la très grande majorité du peuple palestinien qui vit sur les deux rives du Jourdain — et qui est majoritaire en Jordanie même — est de desserrer la chaîne qui l'étouffe en brisant son maillon le plus faible, la monarchie jordanienne, et en transformant la Jordanie à nouveau en cet épicentre régional de la lutte anti-sioniste et anti-impérialiste qu'elle fut entre 1967 et 1970. En d'autres termes, il faut remplacer la confédération prévue entre le roi Hussein et Arafat par une réunification révolutionnaire des deux rives du Jour-

Cette orientation de lutte exige l'émergence d'une direction prolétarienne de la lutte palestinienne, d'un mouvement autonome des masses laborieuses palestiniennes en symbiose étroite avec les luttes des classes exploitées et des masses opprimées dans les pays de l'exil. C'est de ce point de vue qu'il faut juger le bilan et les choix des directions en exil de Leur incapacité à s'affirmer comme direction de rechange à la direction Arafat du mouvement des masses palestiniennes est certainement due au fait qu'elles n'aient jamais pu formuler un programme de classe combinant les dimensions nationale, démocratique et sociale ; qu'elles n'aient pas su déjouer les récupérations successives du mouvement de masse par la direction Arafat, et agir résolument pour une réorganisation démocratique des institutions représentatives de la lutte palestinienne ; qu'elles se soient constamment compromises avec des régimes, celui de Damas en particulier, haïs à juste titre par les masses palestiniennes ; en un mot, qu'elles aient agi dans les limites étroites d'un nationalisme petit-bourgeois, certes radicalement anti-sioniste et anti-impérialiste, mais non anti-capi-

Le choix que font ces directions aujourd'hui de constituer un "Front national, démocratique et islamique" avec des organisations inféodées à Damas ainsi qu'avec le mouvement intégriste ne peut que desservir l'objectif qu'elles s'assignent elles-mêmes de se hisser à la tête de la lutte des masses palestiniennes. D'une part, c'est faire preuve d'une grande myopie politique que de s'allier aux organisations contrôlées par Damas, totalement discréditées aux yeux des masses, et soumises au bon vouloir d'un régime qui négocie lui-même un accord avec l'Etat sioniste sous égide américaine. D'autre part, c'est faire le jeu des intégristes que d'accepter des compromissions idéologiques avec eux, jusques et y compris dans le nom du Front unique, et d'abdiquer le devoir impérieux d'une lutte idéologique implacable contre leur programme social éminemment réactionnaire. Les alliances sur le terrain, en Palestine, contre l'occupation sioniste et toute autre forme de répression à l'avenir, ne peuvent certes pas être proscrite avec le mouvement intégriste devenu une composante incontournable de cette lutte. Mais s'il s'impose de "frapper ensemble" sur des objectifs précis avec ce mouvement, il ne s'impose pas moins de "marcher séparément", c'est-à-dire de ne pas mélanger les bannières et de ne pas mettre une sourdine à la lutte idéologique contre le fanatisme religieux, l'obscurantisme et le sexisme des intégristes. Les choix actuels des directions en exil de la gauche palestinienne ne sont pas de nature à faciliter la construction indispensable d'un mouvement israélien de lutte pour le retrait total de l'armée sioniste des Territoires de 1967 et le démantèlement des implantations qu'elle protège. Ils sont encore moins de nature à faciliter la construction d'une gauche radicale anti-sioniste israélienne, condition primordiale pour une rupture de la classe ouvrière israélienne avec le sionisme sans laquelle le démantèlement de l'Etat sioniste et la désionisation de la société israélienne sont impensables. Cela est d'autant plus regrettable que l'on peut raisonnablement espérer que le choc psychologique des accords de Washington pourra favoriser le développement d'une réflexion critique sur le sionisme au sein des travailleurs et des jeunes de l'Etat d'Israël.

C'est à cette fin que s'attellent les révolutionnaires israéliens. Avec l'ensemble des militants solidaires des droits imprescriptibles du peuple palestinien, et notamment ceux des pays impérialistes, ils continueront à soutenir la lutte nationale palestinienne contre le gouvernement sioniste et tout autre oppresseur, indépendamment de la nature des directions de cette lutte. Mais ils privilégieront dans leur soutien tout ce qui permettra à la lutte palestinienne d'avancer sur la voie de la radicalisation de classe et de l'internationalisme.

* Décembre 1993

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