Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DETTE DU TIERS-MONDE

[Intervention de Susan George]

· Inprecor n° 377, février 1994 · p. 25-26 · 1 402 mots

Ce texte n'a pas de titre dans la revue ; le titre entre crochets est le nôtre.

est co-directrice du Transnational institute et auteur de "Jusqu'au cou" et "'Effet boomerang".

et des échanges Nord-Sud, et prépare un ouvrage sur la Banque mondiale. Susan George est

DOCUMENT

Susan George

S

tirées d'affaire. Elles ont eu dix ans pour diluer leur porte feuille et faire d'autres opérations utiles. Mais en ce qui concerne ce que nous appelons encore le Tiers Monde, par convention, il n'y a plus de crise de la dette pour les banques. Cette dette doit représenter à peine 3 % de leur porte feuille. non plus, parce que les mesures d'austérité ne touchent pas les élites. Quand on démolit les services publics ce ne sont pas les élites qui en pâtissent puisqu'elles ont accès à des services privés, des cliniques privées, des transports privés, des écoles

Elle est réputé mondialement pour les études qu'elle a publiées sur les mécanismes de la dette membre du Conseil d'administration international de Greenpeace.

i vous demandez à un banquier du Nord ce qu'il en est de la crise de la dette, il vous répondra : "Quelle crise ?".

En effet, les banques se sont dans leurs pays.

Pour les élites du Sud, il n'y a pas crise

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crise de la dette a éclaté et, depuis, nous avons constaté que, malgré les plans d'ajustement structurel mis en place par la BM et le FMI dans plus de 60 pays ( peutêtre 80 pays maintenant, puisque toutes les républiques de l'ancienne Union Soviétique sont, elles aussi, sous ajustement), la situation économique des pays concernés ne s'est pas améliorée.

La dette elle-même, malgré dix ans d'ajustement, a augmenté de deux tiers pour l'ensemble des pays du Tiers Monde. Pour les plus pauvres d'entre eux, cette dette a augmenté de plus de 120 % et pour les pays de l'Afrique sub-saharienne, la dette a plus que doublé depuis dix ans. Pourtant, ces pays ont versé en intérêt, chaque minute — je vous le dis en minute car les chiffres globaux sont absolument astronomiques — ces pays ont versé chaque minute depuis dix ans 250 000 dollars au titre du service de la dette.

Le tonneau des Danaïdes

Il y a une image que l'on peut employer pour illustrer ce drainage. C'est comme une baignoire sans boude : tout ce qui entre dans le pays sous forme "d'aide" sous forme d'investissement, sous forme d'exportations, bref, tout ce qui vient remplir la baignoire, part aussitôt par le trou que vous ne pouvez pas boucher.

Avec le paiement du service de la dette, il n'y a pas moyen de réaliser une accumulation de capital pour des investissements productifs.

D'après l'Unicef, il y a 30 000 professionnels de la santé qui ont quitté l'Afrique depuis une dizaine d'années. Ils n'y trouvent pas de conditions de travail décentes, ils ne trouvent pas de salaires décents et ils vont chercher ailleurs des pâturages plus verts. La plupart des pays d'Afrique aujourd'hui payent plus en service de la dette qu'ils n'investissent dans la santé et

Se prostituer pour s'inscrire à l'école Que veut dire l'austérité imposée qux pays endettés ? Cela veut dire des salaires réels baissés de 30 à 90 % selon les cas, cela veut dire une génération perdue pour l'éducation et la santé, cela veut dire un double ou triple fardeau pour les femmes parce que ce sont elles qui doivent compenser le système de santé quand il ne marche plus, ce sont elles qui doivent soigner les patients, qui doivent s'occuper des enfants, qui doivent fournir des doubles journées parce que leurs hommes n'ont plus d'emploi et malheureusement, ce sont elles qui souvent, pour joindre les deux bouts, doivent se livrer à la prostitution.

Une amie en Afrique m'a dit que maintenant, les filles qui veulent quand même avoir une éducation, — comme l'éducation est devenue payante—, se trouvent souvent contraintes dès l'âge de 14 ans d'échanger des relations sexuelles contre le droit d'inscription à l'école. Voilà à quoi mène la dette.

Voilà à quoi mène l'austérité et je résume cela en un seul chiffre : 500 000 c'est le nombre d'enfants qui meurent chaque année de plus que le chiffre "habituel". Telles sont les conséquences directes

Alors, même en payant 250 000 dollars la minute, vous vous retrouvez avec une dette impayable, avec une dette qui ne cesse de croître, qui ne diminue pas en tous cas. Mais pour les élites qu'elles soient du Nord ou du Sud, c'est une histoire terminée.

L'effet boomerang

Il n'y a pas que les effets dans le Sud, il y a aussi, ce que l'on connaît moins, des effets dans les pays riches. J'ai publié l'an dernier un livre qui s'intitule "L'effet boomerang : choc en retour de la dette du Tiers Monde " que j'ai réalisé avec des chercheurs du Transnational institute à Amsterdam. Ils nous semblait indispensable de montrer que cette crise n'était pas un problème très lointain, auquel on pourrait s'intéresser par compassion ou par solidarité, mais qui n'a rien à voir avec nos pays : c'est faux. Nous avons constaté, par exemple, que l'impact des politiques "tout à l'exportation" sur l'environnement, est catastrophiques.

Pas de choix entre la drogue et le café La dette rend plusieurs pays dépendants de leurs exportations de je n'ai pas besoin de vous décrire les ravages de la drogue aux Etats-Unis où les crimes graves en relation avec la drogue augmentent de 10 % par an et où certaines communautés, en particulier les minorités raciales, sont ravagées par la drogue. On a beau essayer de traiter cette question par des moyens militaires ça ne sert à rien. Il est nécessaire pour les gens de produire la drogue, si c'est le seul produit qui leur procure une valeur ajoutée quand le café ne vaut rien, quand le coton ne vaut plus rien. Le prix des autres exportations a chuté : ils produisent donc de la drogue et ils ont bien raison, car ils n'ont pas le choix. Et puis, il y a les pertes d'emploi. Nous avons constaté que, dès 1991, on pouvait chiffrer les pertes d'emploi aux Etats-Unis à plus de deux millions de postes et en Europe à plus de 750 000 (et c'est un chiffre très prudent) Pourquoi ? parce que vous ne pouvez pas avoir le beurre et l'argent du beurre, vous ne pouvez pas à la fois demander un service de la dette et espérer faire acheter par les pays endettés, les produits fabriqués en Europe. Si, comme en Algérie, les deux tiers des recettes d'exportation sont consacrés au paiement du service de la dette, ce n'est pas étonnant qu'il ne reste pas grand chose pour acheter les produits des pays industrialisés. Ceci représente une immense perte pour tout le monde, étant donné que les pays endettés ont besoin de technologies plus avancées que celles qu'ils peuvent produire chez eux et cela d'autant plus qu'ils n'ont pas grand chose à investir aujourd'hui.

Il y a aussi le fait que l'immigration continuera normalement tant que les gens ne pourront pas trouver de vie décente chez eux. Je considère qu'il s'agit d'une catastrophe pour les pays qui envoient des émigrés, parce que, contrairement à ce que l'on pourrait penser, ce ne sont pas les plus pauvres qui partent, ce sont les forces vives du pays qui partent. Exemple : les 30 000 professionnels de la santé en Afrique que j'ai cité tout à l'heure. Ce sont les hommes valides, les personnes qui ont fait des études, les jeunes, les courageux, etc. Et aujourd'hui, dans la vallée du Sénégal, dans des villages entiers, il ne reste que des vieillards et des enfants. Tous les hommes valides sont partis. Ce n'est pas comme cela qu'on va développer l'agriculture d'un pays. Il est vrai que

De

ces travailleurs émigrés envoient de l'argent chez eux, qui se révèle bien nécessaire pour servir la dette. Aujourd'hui, l'argent rapatrié par les travailleurs émi- Tiers grés représente le deuxième poste de rentrées pour les Monde pays du Tiers Monde après

Voilà, très rapidement, les impacts de la dette sur le Sud et sur

Nécessaire so

le Nord. Cette dette est une catastrophe pour la vaste majo- entre les peu, rité de la population mondiale et j'estime qu' samedi 4 décembr étant donné que à la V.U.B. (Vrije Universiteit de 13h00 à minu nos intérêts dans ce domaine sont les mêmes, la solution réside dans des coalitions entre ONG, entre forces vives du Nord et du Sud. *

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