Rosario Ibarra est l'une des figures les plus connues au Mexique de fait de son engage-ment dans la lutte pour le respect des droits de l'homme. Présentée par le Parti révolutionnaire des travailleurs (section mexicaine de la Quatrième internationale) comme candidate à la présidence lors des élections de 1982 et 1988, elle est aussi dirigeante du comité EURICA, pour la présentation des disparus politiques, et elle fut nommée à deux reprises pour le prix Nobel de la paix. L'article suivant est paru dans le quotidien mexicain El Universal le 18 janvier 1994. Rosario IBARRA DE PIEDRA mnistie ! Amnistie ! Et les
A cloches sonnent à tout va.
Et l'on assite à des envolées de phrases élogieuses. Et les scribouillards du système déversent des flots d'adjectifs pour louer cette idée. Et les chaînes de télévision diffusent à toute heure l'image du Président qui adresse son "message à la nation". Amnistie ! Amnisite ! Peut-être que dans la forêt de Lancadona ils ne savent pas encore ? Peu importe si le New York Times, lui, le sait. Amnistie ! Amnistie ! Ma parole ! Comme si les membres de l'EZLN ne s'étaient soulevés que pour être amnistiés.
La propagande officielle, qui écrase tout sous ses rabâchages, veut convaincre aujourd'hui le monde entier, par tous les moyens possibles, qu'il n'y a pas de meilleur gouvernement que le nôtre et que ses idées de cessez-le-feu et d'amnistie sont la chose la plus merveilleuse qu'il soit donné au peuple mexicain. Mais se demanderont-ils pour de bon ce que pensent et veulent les habitants de Chiapas quand on parle de leur pardonner ? Eux qui ont, au cours des ans, accumulé tant de misère, de malheurs et toutes ces offenses dont l'injustice les a accablés. Le cessez-le-feu et l'amnistie sont vraiment deux mesures minimales de la plus élémentaire des justices à rendre au peuple. Le cessez-le-feu devait être ordonné sur le champ pour arrêter le massacre et essayer d'effacer la honte qui en a rejailli sur le gouvernement. L'amnistie est un acte indispensable pour permettre l'oubli dans cette guerre inégale, ne pas accabler davantage encore les malheureux poussés à la révolte
Le peuple mexicain, déjà rendu sceptique par tant de supercheries gouvernementales, n'accueille pas avec l'émotion qu'espérait le régime l'annonce de l'amnistie et reste toujours suspendu à ce qui peut arriver à ses frères de l'Etat de Chiapas. Nous voulons tous la paix, mais une paix entière et véritable, fondée sur le bonheur de ce peuple qui a tant lutté pour la conquérir.
Si nous parcourons les journaux et les magazines ces derniers jours, nous constatons que le "problème du Chiapas" était connu de centaines de spécialistes en ethnologie, d'intellectuels, de scientifiques et - bien évidemment - de fonctionnaires du gouvernement. Nous lisons tous les jours qu'une multitude de réclamations et protestations étaient parvenues au gouvernement fédéral, après qu'une infinie patience eut été épuisée dans les antichambres du gouvernement local. Voilà des années que le peuple de Chiapas réclame que l'armée ne transforme pas ses terres en terrain militaire.Pourquoi, alors, n'a-t-on pas réparé l'injustice ? Pourquoi n'a-t-on pas écouté comme il se devait leurs réclamations ? Le Président était très occupé à s'efforcer d'ouvrir la porte du Premier monde à une poignée de personnes qui n'ont que faire du sort de millions de Mexicains. Voilà pourquoi, ces millions de Mexicains ont les yeux rivés sur ce qui se passe au Chia-
Des années de mensonges et de démagogie ne s'effacent pas avec l'annonce d'une amnistie. Il reste à savoir, de plus, si on accordera ce que réclament l'EZLN et les peuples frères d'un bout à l'autre de l'Etat, ou si on songe seulement à repasser une couche de vernis "Pronasol" sur la région.Il n'y a plus place pour de nouvelles supercheries. Le peuple entier du Mexique s'est réveillé en cette année qui commence, avec une vision nouvelle de sa patrie et une idée nouvelle de la vie. Sans la moindre publicité à la radio ou à la télévision, le meeting de solidarité organisé récemment dans la capitale, convoqué à peine deux jours avant par quelques lignes dans un journal, a rempli le Zocalo : la paix pour nos frères du Chiapas, voilà ce que nous réclamons tous ! Voilà ce pour quoi nous tous luttons ! Lutter pour la paix au Chiapas, c'est lutter pour notre paix à tous, pour notre dignité et pour la justice.
Nos frères indigènes révoltés ont permis que le monde ouvre les yeux et porte son regard sur un Mexique qu'il ne pouvait pas imaginer; ils ont nourri d'espoir les luttes de tous les pauvres de notre terre qui se battent pour faire entendre leur voix et obtenir gain de cause. Et je répète avec Marti : l'Amérique se lèvera avec ses Indiens ou elle ne se lèvera pas.