Charles-André UDRY en Suisse.
La Banque mondiale et le FMI ont un père au dessus de tout soupçon le G 3 (Etats-Unis, Japon, Allemagne), et une mère issue d'une bonne famille, le G 7. C'est important de le souligner, parce que ce sont les classes dominantes de ces pays, et la logique économique des systèmes qu'elles contrôlent, qui déterminent la politique du FMI et de la BM. Sinon ceux qui luttent aujourd'hui pour la suppression de la dette, pourraient bien discuter des documents d'intoxication, (on pourra y revenir), de la BM, ou des nouveaux calculs du FMI sur la parité du pouvoir d'achat et le niveau de vie dans le Tiers Monde, et ne pas comprendre leur logique d'ensemble, les intérêts sociaux et les mécanismes économiques, qui guident le FMI et la BM. Certes d'aucuns sont prêts à reconnaître que le FMI et la BM sont des bureaucraties qui ont des liens organiques avec les classes dominantes, mais ajouterons que là n'est pas le plus important. Et c'est ainsi qu'on nous parlera des aspects positifs des réformes de la
La loi du plus fort
Or que sont au juste les "ajustements structurels" ? Ce n'est ni plus, ni moins, que l'ajustement des pays les plus faibles - même s'il sont fort différents —, aux exigences des pays du centre, ou à celles des différents centres. L'économie mondiale est de plus en plus polarisée, avec d'un côté des pays développés, qui réorganisent des périphéries réservées, par une bataille rangée entre le Japon, les EtatsUnis et l' Allemagne, et de l'autre, un Tiers Monde, extrêmement différencié, sur lequel les plans d'ajustement ont des effets désastreux, y compris dans les pays semi-industrialisés où la population active salariée industrielle augmente la masse de l'armée de réserve industrielle, la masse des chômeurs issue de crise agraire et de l'impossibilité d'une immigration comparable à l'immigration européenne vers les Etats-Unis. Si les capitaux peuvent circu-
Monstres de bonne famille
Editeur responsable du journal La Brèche (Lausanne) et animateur du groupe "Solidarités" ler, si les biens peuvent circuler, le travail ne peut circuler de même, et la masse de travail, de chômeurs, est tellement importante qu'elle permet une exploitation de la force de travail dans tous les secteurs, ce sur quoi ont insisté Michel Husson et Michel Chossudovsky. Ce n'est pas un hasard si le Bureau international du travail (BIT) dans son dernier rapport, indique qu'il n'y a jamais eu autant de travail forcé dans le monde. Quand on étudie l'exemple du Pakistan et de l'Inde, on constate le déplacement de ce travail forcé vers les secteurs d'exportation. L'avant dernier numéro du magazine allemand Der Spiegel, montre la photo désormais classique d'un enfant Pakistanais qui a une brique à la main. Selon le BIT, deux millions de familles travaillent dans l'esclavage des briqueteries. Au total, de 20 millions sont soumis à un travail forcé, avec de plus en plus d'enfants de 7 à 8 ans, travaillant dans l'industrie d'exportation, la tapisserie, le textile, la menuiserie, les jouets, etc. En Inde, le déplacement vient du rapport entre la population salariée et la réserve industrielle de main d'œuvre en chômage massif : des enfants remplacent les femmes. Dans la verrerie aujourd'hui, en Inde, comme le prix de la force de travail d'un enfant est plus bas, on remplace la mère par l'enfant, on avait déjà remplacé le père, par l'enfant. Donc le plan d'ajustement structurel est une réponse aux besoins du centre. Cette réorganisation permet d'utiliser de Taïwan jusqu' en Inde, une force de travail dans des conditions inédites, car deux éléments sont intégrés, les capitaux et les biens. Mais la force de travail n'est pas intégrée à l'échelle mondiale sous une forme de libre circulation : elle est intégrée à cette forme d'exploitation particulière.
J'ajouterai deux exemples à ce qui a été dit pour vous montrer le rapport entre ce qui se passe ici et les plans d'ajustement structurel et un mot de conclusion.
Premièr exemple : Susan George a dit que le problème de "la dette n'existe plus pour les banquiers" : Nous avons eu une discussion avec elle en Suisse au sujet de l'adhésion de ce pays au FMI et à la BM.
La politique de la Suisse dans la BM et le FMI est très réactionnaire, complètement alignée sur la Grande Bretagne et les Etats-Unis. Les banquiers eux ne disent pas exactement qu'ils n'y a plus de problème. Il disent qu'ils peuvent maintenant déclarer ces prêts, qui ne seront pas remboursés (ce dont ils se moquent d'ailleurs : ce qui les intéresse ce sont les intérêts), comme provision. Ceci leur permet de baisser leur déclaration de bénéfice net. Ils paient donc moins d'impôts en Suisse, en Belgique, en Angleterre. La "crise de la dette" permet aux banques d'augmenter leurs provisions, de baisser leur bénéfice net, de ne pas payer d'impôts et de transférer sur les salariés d'ici aussi ce processus.
Vers les fonds-pensions
Le deuxième exemple est emprunté au numéro d'été 1993 de la revue "Fédéral réserve bank" de New York, qui a consacré un long article à ce qu'ils appellent les "marchés émergents" c'est-à-dire les marchés boursiers en Malaisie, aux Philippines, en Corée, à Taïwan, au Brésil, au Mexique, etc, où on peut se faire le plus d'argent. The Banker , la revue mensuelle du Financial Times y consacre tout son numéro de septembre 1993. Le lien entre ce qui se passe ici et la dette du Tiers Monde est clair : la revue explique, qu'en Europe, on détruit les systèmes de sécurité sociale fondés sur la distribution, on s'achemine vers des systèmes de pension basés sur la capitalisation, des assurances privées issues des rentes individuelles. Vous versez de l'argent et vous toucherez quand vous serez âgés les intérêts du capital que vous avez versé. On va de plus en plus vers des fonds-pensions, ce qui existe depuis longtemps aux Etats-Unis et au Canada. On prévoit pour la France, la Suisse, l'Italie et l'Allemagne, (la Suisse est la plus avancée dans le domaine) qu'en 1995, il y aura 487 milliards de dollars de fonds de pensions à placer. La destruction du système de sécurité sociale ici pose des problèmes de gestion des fonds de pension qui pourraient être placés si les plans d'ajustement structurels sont appliqués, dans les processus de privatisation (The Banker) comme en Argentine. Le résultat en est qu'en Argentine, depuis les routes jusqu'au pétrole, en passant par le réseau d'électricité on privatise. C'est une compagnie suisse qui est responsable de la privatisation du réseau d'électricité. Dans la pure tradition de la flicomanie hélvétique, ils commencent à relever la liste de tous ceux qui ne paient pas l'électricité. Ils disent que cela ne leur pose pas de problèmes moraux, mais seulement techniques, dans les bidonvilles. Ils ne s'en cachent pas et vivent ce problème technique comme un sport national : les
Suisses vont apprendre aux argentins les régles suisses du sport.
Par ailleurs, une certaine stabilisation des changes oblige en Argentine à surévaluer la monnaie argentine par rapport au dollar, donc placer en bourse permet de gagner beaucoup. Le change est donc stabilisé pendant une période pour permettre
Troisièmement, le FMI impose en
Argentine comme au Brésil, un taux d'intérêt élevé. Les opérations boursières à court terme captent l'épargne locale et permettent de retransférer le profit. Le Chili, lui ne permet pas aux capitaux étrangers de rapatrier les profits en moins d'une année. Or il faudrait qu'après trois mois, on puisse immédiatement rapatrier les pro-
Le résultat est, d'une part, une balkanisation de l'emploi, et de l'autre, des plans d'ajustement dont a vu les effets quant aux opérations sur les marchés bour-
Tiers
Monde
essaire
: solidarité
les
peuples
de 13h00 å minuit
(Vrije Universiteit van Brussel)
siers afin de rapatrier des profits. Il s'agit d'un plan d'ensemble où la dette permet un transfert gigantesque de ressources du Sud et de l'Est vers le Nord. Il est faux de dire que le Tiers Monde ne compte pas, que les échanges se font essentiellement entre pays développés.
C'est une semi-vérité si on fait le calcul de l'ensemble de la richesse sociale transférée du Sud au Nord, on verra que les plans d'ajustement participent à ce processus. Face à cela il faut des réponses ; Michel Husson en a donné quelques unes. Je crois qu'il faudrait avoir une discussion sur ce qu'il appelle l'auto-centrage limité. c'est-à-dire le fait qu'il y ait des processus d'internationalisation régionale, d'accords régionaux, d'internationalisme pluri-centrique, dans un monde de plus en plus polarisé. Il est absolument fondamental de rediscuter les systèmes d'échange, sans quoi la réponse se limitera à la suppression de la dette. Je crois qu'il faut engager le débat dans cette perspective aussi.*