Inprecor 1974–2004

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AFRIQUE DU SUD

Une délicate transition

· Inprecor n° 377, février 1994 · p. 32-35 · 3 863 mots

Afrique australe Syndicalisme

Le 9 janvier, dans le township de Katlehong près de Johannesburg, une délégation de l'ANC comprenant Joe Slovo et Cyril Ramaphosa (1) était la cible de tireurs embusqués dans un foyer de travailleurs contrôlé par le parti Inkhata (2). Un journaliste a été tué et plusieurs personnes blessées, mais Slovo et Ramaphosa en sortirent indemnes. Si l'un de ces dirigeants-symboles avait été tué, toute la situation politique aurait pu basculer. Peter BLUMER

A lors qu'en apparence le

gouvernement et la direction de l'ANC se dirigent avec quiétude et à l'amiable vers les élections du 27 avril prochain, la société, elle, reste une énorme marmite bouillonnante (3). Les effets prolongés de l'apartheid, de ses violences et de ses préjugés, n'ont pas fini d'agir. Les complices — ou anciens complices — du pouvoir, des fractions de l'appareil policier, l'extrême droite ou des mouvements réactionnaires comme l'Inkhata Freedom Party peuvent encore faire déraper la situation par des événements comme ceux de Katlehong.

Une nouvelle phase du processus politique s'est cependant ouverte. Il y a d'abord eu une longue période durant laquelle le gouvernement négociait tout en menant diverses opérations d'affaiblissement de l'ANC. Son objectif était de réduire les prétentions de ce dernier, d'en affaiblir les fonctions proprement militantes et de lui imposer un nouveau cours politique. Parmi les moyens utilisés, la terreur des escadrons de la mort, cette fameuse "troisième force" jamais inquiétée ni identifiée ainsi que la pression politique et terroriste de l'Inkhata ou de l'extrême droite nazie.

Aujourd'hui l'essentiel des compromis politiques ont été passés. L'ANC et le Parti national de F.W. de Klerk s'apprêtent désormais à cogérer l'Etat sud-africain, le premier en s'appuyant sur un énorme sou-

AFRIQUE DU SUD tien électoral des masses noires, l'autre en utilisant ses positions déjà acquises dans l'appareil d'Etat.

L'enjeu électoral

Selon un récent sondage d'opinion, l'ANC remporterait 67 % des suffrages aux élections d'avril (4). Le Parti national obtiendrait 17 % et l'Inkhata Freedom Party de Buthelezi 6 %. Le Congrès panafricaniste (PAC) ne dépasserait pas 2 %, la droite et l'extrême droite confondues plafonneraient à 7 %. Bien que, dans une société qui ne permet guère des enquêtes sérieuses, il faille prendre avec précaution ces sondages, il ne fait aucun doute que l'impact de l'ANC va grandissant à l'approche du scrutin. L'écrasante majorité des populations "africaines" (selon la classification de l'apartheid) voterait ainsi pour l'organisation de Nelson Mandela. Y compris dans le Natal et le Kwazulu où l'ANC obtiendrait 51 % des votes contre 32 % à l'Inkhata.

Les "Indiens" et les "Métis", en revanche, diviseraient infiniment plus leurs votes. Une enquête indique, en effet, que 30 % des populations "métisses" de la région du Cap voteraient pour le Parti national et 20 % pour l'ANC, ce dernier étant perçu par certains comme un "mouvement d'Africains".

L'ampleur du vote ANC va déterminer plusieurs choses. Bien qu'il soit déjà établi que le gouvernement, pour les cinq prochaines années, sera une coalition ouverte à tous les partis dépassant 5 % des votes, la représentation relative de chacun sera déterminée par l'élection d'avril. Le vote ANC exprimera une attente sociale et politique vis-à-vis d'un mouvement qui est non seulement hégémonique parmi les populations opprimées en général mais aussi parmi la classe ouvrière noire. Cette "mise à l'épreuve" de l'ANC sera d'autant plus forte s'il dépassait le seuil de 66 %, susceptible de lui donner certaines libertés dans l'élaboration de quelques aspects législatifs (5). Enfin c'est sous la bannière de l'ANC que se présenteront également les candidats du Parti communiste (SACP) et de la fédération syndicale COSATU. Même si les votes ANC vont couvrir de multiples intérêts sociaux et orientations

1) Tous deux sont des dirigeants nationaux de l'ANC ; Slovo est le principal dirigeant du Parti communiste

2)Parti réactionnaire au pouvoir dans le Kwazulu, fondant sa propagande sur la manipulation de l'ethnicité zoulou.

3) Le Transitional Executive Council (TEC) s'est mis en place, sorte de gouvernement intérimaire pour diriger le pays avant les élections. Toutes les composantes politiques traditionnelles en font partie, de l'ANC au Parti national, en passant par les partis au pouvoir dans les bantoustans. L'extrême droite fasciste et l'Inkhata ont refusé les conclusion des négociations et n'y participent pas.

4) Business Day, 11 janvier 1994, Johannesburg.

5) Voir article de Mark HARPER dans Inprecor n° 374 de novembre 1993. Les 66 % de votes ne permettraient pas de toute manière, de revenir sur l'essentiel des accords entre états-majors. Ceux-ci forment donc une extraordinaire limitation du caractère "constituant" de la future "assemblée constituante". Pour ajouter à cela, Nelson Mandela a déclaré le 19 janvier que malgré la victoire probable de son organisation le futur président pourrait ne pas en être issu !

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politiques il ne fait pas de doute que la majorité d'entre eux viendra des secteurs les plus opprimés et les plus exploités.

Deux contre-sens, au demeurant symétriques, peuvent être faits dans l'analyse de la conjoncture présente en Afrique du Sud : sous-estimer les bouleversements et ne pas reconnaître certains changements structurels, ou bien sur-estimer ceux-ci et annoncer une ère glorieuse de "reconstruction économique" et d'effort "national".

La grande mutation

Il n'est pas inutile de rappeler qu'il a fallu plus d'un siècle de totale domination blanche pour que les Noirs accèdent au suffrage universel. Le 27 avril prochain la majorité des Sud-Africains va voter pour la première fois ! Bien qu'il y ait tout intérêt à comprendre les raisons contradictoires qui président aux compromis et aux réformes en cours il serait profondément erroné de sous-estimer l'enjeu et l'impact de cet accès au droit de vote et à la pleine

Le nouveau système politique voit disparaître toutes les règles officielles de ségrégation raciale. Les bantoustans vont disparaître en tant qu'entités administratives et "étatiques" séparées. L'armée va s'ouvrir à tous les citoyens et des forces issues des réseaux armés de l'ANC et du PAC sont d'ores et déjà en "formation" pour l'intégrer (6). L'état-major aura beau être toujours dominé, en nombre et en technicité, par des officiers de l'ancien système, il n'empêche que l'armée, en général, ne sera plus une armée racialement homogène et vouée à la défense de l'apartheid. Une force de la paix (la National Peacekeeping Force d'environ 10 000 hommes) est, par ailleurs, mise en place pour la tenue des élections et se verra peutêtre transformée ensuite en nouvelle force

Tout cela - quels qu'en soient les déterminants politiques — constitue des réformes structurelles suffisamment importantes pour modifier la perception de l'appareil d'Etat par les masses noires. La modification partielle de la conscience en ce qui concerne la crédibilité et la légitimité des institutions devra être désormais suivie avec une grande attention.

L'évolution en cours du statut de la femme n'est pas le moindre des exemples. Désormais les femmes noires mariées pourront agir en tant que personnes indépendantes pour ouvrir un compte bancaire ou être propriétaires. Un profond remaniement du système scolaire est de toute manière à l'ordre du jour et liquidera les formes les plus barbares de ségrégation.

Ce ne sont donc pas simplement les couches moyennes noires qui vont modifier leur perception de l'Etat et des institutions mais certainement aussi une fraction substantielle du prolétariat. Cette évolution sera d'autant plus nette si, comme c'est probable le 27 avril, le vote des masses noires amène un gouvernement où les représentants de l'ANC et du parti communiste sont majoritaires.

Une réforme, pas une révolution

Ce choc politique ne libère pas, pour autant, la société sud-africaine de son héritage raciste. La pauvreté des plus pauvres s'est même aggravée au cours des trois dernières années. L'ampleur considérable des changements politiques et institutionnels n'empêche toujours pas les rapports sociaux fondamentaux de se superposer aux rapports "raciaux". Un commentaire éditorial du Business Day de Johannesburg, en date du 28 mai 1993, expliquait : «Si De Klerk emporte la partie, l'Afrique du Sud sera le dernier pays africain avec un pouvoir blanc institutionalisé. Les Blancs ne seraient pas seuls au pouvoir, mais il le partageraient dans un cabinet où chaque décision importante nécessite le consensus — ce qui donnerait aux Blancs un droit de veto de fait. Et ce, pas seulement pendant cinq ans, mais tant qu'une Constitution ne sera pas votée. » (7)

Face à ce défi, la ligne politique de l'ANC est pour l'essentiel de défendre une approche néo-keynesienne de relance économique et de réduction des inégalités par l'intervention de l'Etat dans les jeux du marché. C'est pour le moins un peu court pour une société comme celle-là ! Et l'on voit déjà comment le gouvernement de coalition avec le Parti national est présenté comme une limite à toute réforme socioéconomique radicale. Mais cela n'empêche d'ailleurs pas les points aveugles dans le scénario de l'ANC.

Parmi ceux-ci figure avant toute autre chose la question de la terre. La réforme proposée impose aux Noirs de déposer leurs revendications foncières devant une court de justice. Imagine-t-on que tout va pouvoir se passer ainsi avec le démantèlement des bantoustans ? D'ores et déjà, la pression est forte pour des occupations "illégales" et l'apparition de comités de femmes rurales en est un signe parmi

Le plus insolite est sans doute la naïveté de certaines positions de l'ANC et de la COSATU lorsqu'elles avancent l'idée d'une "reconstruction" économique par des gains de compétitivité sur le marché mondial et par l'intervention de l'Etat dans l'élargissement du marché intérieur. Il faudrait déjà s'interroger sur le terme "reconstruction". Il y a dans ce concept la tentative d'assimiler la phase politique actuelle à une sorte de transition révolutionnaire : "reconstruire" un pays qui, en quelque sorte, aurait été "détruit" par l'apartheid. Or ce n'est certainement pas le cas si l'on prend en considération le fonctionnement économique du pays et la dictature incontestable des énormes conglomérats financiers. Le capitalisme sud-africain est en train de réformer l'Etat et les conditions générales de la production. L'apartheid a donc fait son temps comme forme de régulation spécifique. Mais l'économie sud-africaine n'a certainement pas besoin d'être "reconstruite"

La quête d'un consensus "national" sur la compétitivité et la redistribution des richesses ne peut fonctionner que si les profits patronaux croissent au moins aussi vite que les salaires. En d'autres termes, si l'objet de cette proposition de l'ANC et de la COSATU est d'établir un grand contrat social avec les entreprises, il faudra, pour avoir l'aval de la classe dirigeante, que la nouvelle répartition des revenus n'abaisse pas son taux de profit. C'est d'ailleurs pourquoi on assiste, parallèlement au grand forum économique (NEF) réunissant les divers protagonistes, à de dures offensives patronales pour compenser certaines augmentations de salaires par des réductions d'effectifs ou d'autres réduction des coûts. Les gains immédiats risquent donc, dans ce contexte, de se traduire par un taux plus élevé d'exploitation du travail.

Il y aura, incontestablement, de nouveaux acquis pour les salariés, mais la fin des sanctions et l'ouverture du pays à de nouvelles contraintes extérieures vont poser des problèmes que la ligne actuelle de l'ANC ne prend pas en compte.

L'ampleur du compromis

Il y a encore deux ans l'idée d'un gouvernement de large coalition n'aurait certainement pas pu être évoquée par le moindre dirigeant de l'ANC. Lorsque les négociations ont commencé, ce mouvement a d'abord expliqué qu'il s'agissait de

6) Un Joint Military Command Council s'est mis en place avec des cadres de l'armée, de l'aile armée de l'ANC, des forces des bantoustans Venda, Transkei et bientôt Ciskei Le Kwazulu et le Bophuthatswana ont pour le moment refusé et jouent la carte d'une alliance avec l'extrême droite

7) Une enquête du Financial Mai de Johannesbourg du 7 janvier 1994 donne la liste des familles les plus riches du pays. En tête, vient la famille Oppenheimer, principale actionnaire du géant Anglo-Américain (environ 55 % du capital déposé en actions à la Bourse de Johannesbourg). Les avoirs des Oppeneimer s'élèveraient à près de 4 milliards de Rands (8 milliards de franc français). La seconde fortune est celle de la famille Ruper/Herzog : un peu au-delà des 3 milliards de Rands.

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définir les conditions du transfert de pouvoir sur la base des "victoires du mouvement de libération". La COSATU avait elle-même emboîté le pas à cette interprétation en débattant de son futur rôle vis-àvis d'un gouvernement ANC. Or les rapports de forces n'étaient cependant pas ceux-là.

L'Assemblée constituante qui sortira des urnes le 27 avril sera une Constituante manchote car il existe déjà vingt-sept décisions-cadres prises par les états-majors et qui formeront des zones interdites pour le futur pouvoir législatif. Autant dire l'essentiel de la Constitution. Des fragments entiers des vieilles structures vont être simplement cooptés dans le nouvel appareil d'Etat. C'est ainsi que des forces armées du Ciskei, du Transkei et d'autres bantoustans vont s'intégrer au nouveau corps unitaire de maintien de l'ordre.

Nous avons donc assisté à une nette évolution des explications politiques données par les trois composantes de l'Alliance, à savoir l'ANC, le SACP et la COSATU. L'idée de "co-détermination" entre patrons et syndicats, apparue à la fin des années 80 dans certains textes, est aujourd'hui dominante. Dans son message du Nouvel an, la direction de la COSATU réclame des employeurs qu'ils prennent très au sérieux la démocratisation sur les lieux de travail : «Toute hausse de la productivité sera conditionnée par une participation effective des travailleurs.»

En fait, les évolutions idéologique et politique des directions ont été beaucoup plus prononcées que la dégradation des rapports de forces sociaux. Pour comprendre ce décalage il faut prendre en compte la rapide bureaucratisation des appareils et la forte aspiration aux débats technocratiques. Plusieurs dizaines de forums se sont mis en place, où se débattent et se négocient, entre toutes les composantes sociales, politiques voire ethniques, divers aspects de la réforme. Des centaines de cadres nationaux, des milliers de militants ont été brusquement accaparés par ce genre d'activité avec comme figure imposée le thème de la "reconstruction". Un grand nombre d'ONG qui avaient joué un rôle actif de soutien aux mouvements sociaux sont elles aussi captées par ce grand jeu.

La cooptation ne fait que commencer mais, déjà, il n'y a pas une seule grande entreprise qui ne cherche un certain nombre de cadres de l'ANC à intégrer à sa direction. Une véritable "génération Mandela" est ainsi absorbée dans les structures publiques ou privées, perdant rapidement toute fidélité aux anciennes doctrines. L'appel à la "société civile" est devenu la clef de voûte de tous les discours afin de faire le pont entre le mouvement social encore fort et les arrangements au sommet. Pour qui se rappelle les thèmes politiques des années 80, il ne fait pas de doute que le glissement terminologique n'est pas de simple forme. Il reflète une volonté de rompre avec une analyse en terme de classe sociale (8).

Attention danger!

Une très grande confusion a régné en novembre dernier quand la base syndicale a fortement contesté le droit au lockout patronal que contenait l'accord national sur le code du travail et que la direction de la COSATU avait, en fait, approuvé. Celle-ci dut se contraindre à une grande manifestation. « Malgré tout, la mobilisation n'a pas empêché le COSATU d'essuyer une défaite. (...) Le patronat a refusé de céder et l'ANC, clairement embarassé, a fait preuve d'impatience vis-à-vis du COSATU. Quelques phrases ont été ré-écrites mais, pour l'essentiel, le droit des patrons au lockout et le droit de grève figurent tous les deux dans le Bill of Rights » (9). Il en fut de même sur la question de la réorganisation et de l'épuration

Pour la formation de ses listes l'ANC n'a pas lésiné sur les compromis - bien que rien n'indique que ceux-ci aient été nécessaires pour obtenir le vote des masses noires. Le droit de double appartenance à l'ANC et à un autre mouvement a ainsi été accepté. Etaient visés, non pas le Parti communiste dont, de toute manière, les dirigeants sont aussi dirigeants de l'ANC, mais des secteurs politiques héritiers de l'apartheid, comme le Labour Party de Allan Hendrickse, organisation "métisse" qui avait joué, dans les années 80, le jeu des élections à la chambre métisse. Hendrickse, par ailleurs membre de l'actuel Transitional Executive Council pour le Labour Party, s'est vu offrir une adhésion à l'ANC pour pouvoir entrer sur sa liste électorale. Il en a été de même du général Holomisa, "chef d'Etat" du Transkei et de quelques autres. L'objectif n'est pas simplement de gagner des votes : un sondage récent dans la région du Cap montrait que si le LP se présentait seul il ne gagnerait que 3 % des votes métis. L'autre but est d'élargir la composition sociale et politique de l'appareil de l'ANC, une fois celui-ci au gouvernement.

Face aux courants socialistes indépendants qui voulaient combiner dans un seul mouvement historique, luttes démocratiques et rupture anticapitaliste, le parti communiste sud-africain opposait une première "étape" de révolution démocratique et nationale. Bien que n'ayant jamais qualifié la nature sociale des nouvelles institutions "démocratiques-nationales" qu'il proposait, le SACP pouvait toujours, dans le contexte sud-africain, prétendre qu'il s'agissait bien d'une rupture socio-politique majeure. Son interprétation de la Charte de la liberté — le programme de l'ANC — allait dans ce sens : nationalisation des monopoles, redistribution des richesses, hégémonie sociale de la classe ouvrière... Ce fut, entre 1985 et 1990, son thème principal d'intervention dans les syndicats et dans la jeunesse. Dans les années 1986-1987, d'autre part, il caractérisa à tort la situation comme une période de dualité de pouvoir entre l'insurrection populaire et le gouvernement.

Enjeux sociaux contradictoires Si l'on ramène la doctrine passée aux compromis actuels, le parti devrait en conclure qu'il est encore très loin de la première étape de révolution démocratique. C'est pourquoi il en découle une énorme confusion interne où beaucoup de cadres s'essayent à diverses interprétations théoriques. Certains croient voir une étape supplémentaire avant l'étape démocratique et nationale quand d'autres annoncent qu'il s'agit plutôt du trajet normal de la longue marche vers le socialisme... En fait, c'est l'existence du SACP en tant que tel qui est aujourd'hui en question. Il a, en théorie, l'alternative suivante : soit disparaître en se fondant définitivement dans l'ANC, soit s'autonomiser pour affirmer une force politique indépendante, voire réformiste radicale.

Mais, dans la réalité nous assisterons peut-être à tout autre chose. Il y a en effet de fortes possibilités que les appareils de l'ANC, du SACP et de la COSATU se fragmentent progressivement, suivant des lignes d'intérêts sociaux et bureaucratiques divergents, entre ceux de la gestion étatique et ceux de la gestion syndicale.

Déjà beaucoup de gens s'inquiètent, dans la COSATU, de ce que pourra être le contrôle syndical de ses dirigeants mis en position éligible sur la liste de l'ANC. A la mi-novembre, l'ANC a bloqué un projet d'affiche de la COSATU comportant les visages des vingt candidats que la confédération avait choisis pour aller au futur parlement. Il s'agissait d'empêcher que le mouvement syndical fixe trop vite et à sa manière le nombre et l'identité de ses

8) L'ANC pour faire appel à la "société civile" a tenté d'avoir sur ses listes des gens aussi peu concernés par la politique que des dirigeants sportifs ou miss Afrique du Sud 1993.

9) Karl Von Hold, South African Labour Bulletin, novembre/décembre 1993, Johannesburg.

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représentants. D'autres fissures apparaissent, toujours en relation avec la stratégie de "reconstruction". «Les trois gros syndicats (celui des mineurs, le NUM, celui de l'automobile, le NUMSA, et celui de l'habillement et du textile, le SACTWU) ont tendance à considérer les stratégies industrielles, les compressions d'effectifs, les fonds de reconversion, ou l'augmentation de la compétitivité, comme des solutions aux licenciements et aux dégraissages. Ceci tient au fait qu'ils ont de plus grandes capacités d'élaboration politique, et peuvent peser sur les instances de négociation à l'échelle des branches industrielles. Les plus petits syndicats affiliés, qui n'ont pas ces ressources, sont enbourbés dans des négociations interminables sur les plans sociaux et ripostent plutôt par un discours combatif proposant un moratoire sur les réductions de personnel.» (10)

Des positions contradictoires vont également se développer dans le regroupement national des associations civics. La South African National Civic Organisation (SANCO) voit ainsi cohabiter des projets revendicatifs radicaux (notamment sur le logement et la terre) et des compromis gestionnaires du plus mauvais augure pour les populations.

Il y a donc une forte probabilité que ces fragmentations se multiplient et s'aggravent jusqu'à ce que se précisent les nouveaux intérêts politiques et sociaux.

Classe et Nation

•Les nombreuses raisons nationales et internationales qui expliquent ces évolutions politiques rendent peu probable la formation rapide de directions politiques et syndicales alternatives.

On a pourtant vu ressurgir ces derniers mois le thème du parti ouvrier de masse. C'est un thème assez récurrent depuis dix ans, dans un pays où deux conceptions de la lutte d'émancipation se sont toujours fait face : celle qui mettait l'accent sur le caractère "national" et socialement composite du projet politique, et celle qui insistait sur un contenu socialiste et ouvrier. Face aux nouvelles échéances, il est donc normal que la question du mouvement ouvrier et de ses instruments d'existence indépendante resurgisse. L'idée que dans une formation sociale comme celle de l'Afrique du Sud il puisse y avoir un mouvement de libération unique et discipliné, représentant une nouvelle nation en formation est en effet erronée et sectaire. Elle finit par diviser plus qu'elle unifie dans les combats quotidiens.

La gauche syndicale avait dans les années 80, combattu cette approche mais s'y était finalement ralliée à partir de

Mais pour pouvoir à nouveau concrétiser ce débat il faudra attendre que se dessinent d'authentiques potentialités. Elles pourront être d'ordre syndical ou politique mais elles devront de toute manière être représentatives d'une recomposition en profondeur dans des luttes et dans la formation de nouvelles directions. Il ne saurait y avoir de substitutisme quand on parle d'un parti de masse exprimant — aussi par sa pluralité — l'ensemble des revendications ouvrières et populaires.

Pour l'heure, par conséquent, c'est encore l'échéance électorale qui concentre les principales tâches. Ce qui sera fait et dit durant ces trois prochains mois aura une grande importance pour l'après-27 avril. Ni le PAC ni l'Organisation du peuple d'Azanie (AZAPO) ne représentent une alternative crédible pour ces millions de Noirs qui vont exprimer, pour la première fois par un vote, l'aspiration au changement et leur accès à la citoyenneté. Le PAC, après de nombreuses hésitations, se rallie au processus électoral sans avoir depolitique alternative pour améliorer les termes de la négociation entre l'ANC et le Parti national. Quant à l'AZAPO elle parle de "boycott", s'enfermant encore un peu plus dans une désespérante paralysie. Pour la gauche révolutionnaire, l'écart est évidemment très grand entre ce qu'il aurait été souhaitable et ce qui peut être désormais entrepris. C'est sans doute le bilan des dix dernières années qu'il faudrait faire pour comprendre l'actuelle difficulté à offrir une alternative n'ayant pas un simple caractère symbolique. Désormais, pour se faire entendre, il faudra ne pas s'être aliéné l'attention des milliers de cadres, d'activistes, de femmes, de jeunes qui, bien que très désorientés ou très critiques vis-à-vis de l'ANC, comptent bien, le 27 avril, voter pour celui-ci et contre

19 janvier 1994

10) Karl Von Hold, South African Labour Bulletin, novembre/décembre 1993, Johannesburg.

11) Nous reviendrons dans un prochain article sur ces options de vote pour les forces se situant de manière critique vis-à-vis de l'ANC.

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