Inprecor 1974–2004

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TUNISIE

Mythes et réalités

· Inprecor n° 377, février 1994 · p. 7-11 · 5 098 mots

Maghreb Syndicalisme Stalinisme

La réélection par acclamation de Ismail Sahbani à la tête de l'Union générale des travailleurs Tunisiens (UGTT)(1) lors de la séance d'ouverture de son XVIlle Congrès consacre un rapport de forces qui, depuis le Congrès de Sousse de la centrale syndicale en 1989, n'a cessé de se dégrader au détriment des travailleurs. Le XVIlle Congrès a clôs une longue bataille d'appareil entre deux ailes syndicales, formées dans le creuset de la bureaucratie de l'UGTT, qui se sont différenciées au lendemain du coup d'Etat du 7 novembre 1987. Ali BEN NADRA

La tendance, dite "achouriste" dirigée par Ali Romdhane, se veut fidèle à la tradition combative du syndicalisme ugététiste historique et à sa volonté d'autonomie par rapport au pouvoir, telle qu'a pu l'exprimer Habib Achour, notamment à la fin des années 70. L'autre courant, regroupé autour du vainqueur du congrès, n'a préservé du syndicalisme tunisien que les pires traditions opportunistes et bureaucratiques. Les projets des dirigeants fraichement élus se confondent avec leur "plan de carrière". Ils représentent le gouvernement au sein du

Les raisons de la défaite

Cette bureaucratie, aujourd'hui triomphante, a certes bénéficié du soutien actif du pouvoir. Mais l'explication de sa victoire réside en grande partie dans l'affaiblissement de la classe ouvrière, consécutif à l'application du programme d'ajustement structurel (PAS) : chômage, licenciements, précarisation, féminisation (qui, vu le statut de la femme, implique une forte pression à la baisse des salaires), croissance de l'informel, tout cela se conjugue avec une baisse réelle du pouvoir d'achat et une détérioration des conditions de vie pour entamer profondément les

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Mythes et réalités

capacités de lutte du prolétariat. La répression, les politiques opportunistes des dirigeants syndicaux, les répercutions de la situation régionale et mondiale ont contribué grandement au désarroi et à la démoralisation des avant-gardes syndicales apparues dans le feu des combats de la fin des années 70 et du début des années 80. Le courant "achouriste", privilégiant lui-même les manœuvres d'appareil et la politique du dos rond face à l'offensive du pouvoir, n'a pu entraver ce processus. Au lendemain du Congrès de Sousse, où des rapports de forces relativement équilibrés lui avait permis de s'imposer à la direction de l'organisation ouvrière, ce courant s'est rapidement retrouvé paralysé et marginalisé au sein du Bureau exécutif, sans pour autant faire le choix de s'affirmer clairement comme alternative sur la base des revendications des travailleurs.

Le dernier congrès a encore confirmé l'échec de cette orientation. Les "achouristes", tout en donnant une tonalité plus radicale à leur discours, ont mené une bataille globalement défensive, espérant réaliser un accord au sommet pour reconduire la situation prévalant à la veille du congrès. Ainsi, ils ne se sont pas opposés à la désignation du secrétaire général directement par le congrès. En outre, alors que Ismail Sahbani refusait de les intégrer en nombre significatif sur la liste de ses candidats au Bureau exécutif, ils ont eux-mêmes présenté une liste comportant uniquement sept noms (dont deux considérés comme représentants de la gauche figuraient déjà sur la "liste du secrétaire général") sur les douze nécessaires. C'était une manière de se situer sur le terrain du compromis et de récupérer les voix favorables à une réconciliation des deux leaders syn-

Tentative vaine : les "achouristes" se sont fait tout bonnement exclure de la nouvelle direction par une majorité de congressistes. La gauche, quant à elle, qui avait été très présente et active lors du précédent congrès, ne représentait plus cette fois que quelques dizaines de délégués sur plus de 500. Ces délégués ont été élus pour une grande part dans le cadre d'accords électoraux avec la bureaucratie. La gauche n'a cette fois pris aucune initiative. Le seul courant organisé, composé des sympathisants du Parti communiste des ouvriers tunisiens (POCT)(Parti stalinien pro-albanais), avait pour objectif unique de faire élire au bureau exécutif, le secrétaire général de la fédération des PTT dans laquelle ils ont une influence importante. Présent sur les deux listes concurrentes, il fut

1) Syndicat unique, longtemps dirigé par Habib Achour. L'UGTT a été démentelé en 1985 et n'a pu se reconstituer qu'au lendemain de l'éviction de H. Bourguiba.

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d'ailleurs élu sans difficulté, de même que le secrétaire général du syndicat de l'enseignement secondaire, proche d'un petit groupe maoïste.

Le bilan de ce congrès est particulièrement négatif. La ligne de la nouvelle direction est symbolisée par l'appui à la candidature de Ben Ali à élection présidentielle prévues pour le mois de mars prochain.

Ce congrès est-il le signe du déclin irrémédiable de l'UGTT ? s'il est prématuré de répondre à cette question, il est certain cependant qu'une page du syndicalisme tunisien est définitivement tournée. Ce syndicalisme trouvait sa force dans le renforcement croissant, qualitatif tant que quantitatif du prolétariat et dans le rôle déterminant de la centrale syndicale dans la lutte de libération nationale puis dans la constitution de l'Etat post-colonial. L'UGTT a été une composante fondamentale du régime bourguibiste auquel elle a fourni une grande partie de son personnel, une idéologie et, surtout, un immense appareil de masses allant bien au-delà de la classe ouvrière.

L'UGTT a été l'élément- clé de l'équilibre bonapartiste sur lequel a reposé le bourguibisme. On peut dire sans exagération que les mutations sociales et politiques qui ont provoqué la crise du régime de bourguiba sont également à l'origine de la crise de l'UGTT. Certes, la manifestation la plus notable de la crise du régime a incontestablement été, de 1977 à 1985, la tentative de la bureaucratie syndicale achouriste, secouée par les mobilisations de travailleurs, de dissocier son destin de celui du Destour(2). Mais trop de liens, sans doute, continuaient d'exister entre l'UGTT et le pouvoir, pour que la chute de l'un n'entraîne pas celle de l'autre (3).

D'où l'impasse de ce nouveau achourisme, version Ali Romdhane, incapable de se dégager du syndicalisme à la manière de Habib Achour et plus généralement de l'idéologie nationale populiste mélangée à une tradition corporatiste et social-démocrate qui a historiquement cimenté l'UGTT et le parti destourien. Usure et récupération Le XVIlle Congrès marque aussi la fin prématurée d'une génération d'avant-garde. Les travailleurs qui ont imprimé une dynamique combative à l'UGTT à partir du milieu des années 70 se sont rapidement retrouvés à des positions dirigeantes. Absorbés par un appareil qu'ils ne maîtrisaient pas encore, sélectionnés par Habib Achour selon des critères bureaucratiques, clientélistes et régionalistes, le reflux des luttes et la crise de la centrale syndicale leur auront été fatals : les plus sincères seront éliminés, les autres plus ou moins absorbés par la bureaucratie. La dégénérescence de cette avant-garde aura été trop rapide et les conditions d'ensemble trop défavorables pour qu'une une nouvelle génération combative prenne le relais.

Le phénomène d'usure ou de récupération d'une génération militante concerne aussi l'opposition démocratique de gauche. On assiste actuellement aux derniers instants d'une opposition, formée à travers les batailles des années 60 et 70 contre la dictature bourguibiste et qui n'a pas été en mesure de trouver un relais dans les nouvelles générations radicalisées. Il n'y a quasiment plus d'opposition démocratique organisée. Le mouvement des socialistes démocrates (MDS) a ainsi exclu de ses rangs un certain nombre de dirigeants qui refusaient l'alignement inconditionnel de leur parti sur la politique gouvernementale.

Pour les élections à venir, il a pris l'initiative de présenter lui-même la candidature de Ben Ali. L'ancier Parti communiste tunisien (PCT), qui compte tout au plus quelques dizaines de militants, s'est mué en Mouvement du renouveau ce qui lui a permis de rallier quelques intellectuels progressistes et autres débris de l'extrême gauche. Il propose aussi Ben Ali pour les présidentielles mais en soulignant qu'il doit apparaître comme le candidat de l'union nationale et non pas d'un parti en particulier. Les autres partis légaux n'ont guère plus de consistance.

La Ligue tunisienne des droits de l'homme est, en revanche, un cadre qui, malgré ses limites, a mobilisé des milliers de militants en défense des libertés démocratiques. Cela explique la résolution du pouvoir à en prendre le contrôle. Dissoute en 1992, parce qu'elle refusait de passer sous les fourches caudines d'une nouvelle loi sur les associations — qui avait pour but évident d'en faire une annexe du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD)(4) -, réautorisée conditionnellement au printemps 1993, la Ligue est actuellement le théâtre d'une âpre bataille entre les partisans de son autonomie et un marais d'arrivistes et de manœuvriers alliés au pouvoir. La date de son congrès vient d'être fixée à la première semaine de mois de février à l'issue d'un compromis, qui a porté notamment sur le nombre des adhésions de destouriens à l'organisation.

D'autres tentatives de relance du mouvement démocratique ont eu lieu en 1993 : un Comité pour la défense des prisonniers politiques s'est constitué mais il a été immédiatement réprimé. La dynamique ainsi créée a permis de rassembler plus de 200 signatures de militants et de personnalités connues du mouvement démocratique, autour d'un texte qui trace un bilan sévère de la politique gouvernementale depuis le 7 novembre 1987. Cet effort n'a cependant pas eu de suite. Aujourd'hui, il ne semble pas possible d'engager une riposte significative aux élections présidentielle et législatives. Le pouvoir compte en profiter pour redorer son blason démocratique quelque peu terni en intégrant une ou deux dizaines de députés non-destouriens à l'Assemblée nationale. C'est le but de la réforme du code électoral récemment promulguée, qui introduit une dose minime de proportionnelle dans certaines circonscriptions.

La catalepsie du mouvement étudiant

Le mouvement étudiant, à l'avant-garde du combat démocratique durant deux décennies, a sombré dans une léthargie profonde. Si la majorité militante est désormais acquise à l'intégrisme, la grande masse des étudiants reste indifférente voire hostile à l'action revendicatrice et politique. Jamais, il est vrai, même aux pires époques du bourguibisme, l'université n'a connu une répression aussi dure que celle qui s'est abattue sur le mouvement étudiant depuis les lendemains de la guerre du Golfe. Le syndicat intégriste, l'Union générale tunisienne des étudiants (UGTE), a été dissout et démantelé, ses militants pourchassés, embastillés, torturés. Des étu-

2) Parti socialiste destourien au pouvoir depuis la déclaration d'indépendance en 1956 était dirigé par Habib Bourguiba jusqu'au coup d'Etat du 7 novembre 1987.

3) Il n'est pas facile de dire si c'est l'éviction de Achour par Bourguiba en 1985 qui a été à l'origine de la chute de dernier ou si, au contraire, c'est seulement l'élimination de Bourguiba qui a forcé le dirigeant syndical à se retirer.

4) C'est le nouveau nom du Parti socialiste destourien, après le coup d'Etat du 7 novembre 1987.

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diants ont été tués dans l'enceinte même des facultés. Sous prétexte de lutte contre l'intégrisme, le pouvoir a imposé l'interdiction de toute activité politique, étouffé l'action syndicale et renforcé son dispositif policier à l'intérieur des bâtiments universitaires.

Facteur essentiel de la crise persistante du mouvement étudiant, la répression n'en est pourtant pas la seule cause. Il faut également incriminer le rôle particulièrement néfaste des tendances dominantes, maoïstes et pro-albanaises, de la gauche estudiantine, qui se sont approprié l'Union générale des étudiants tunisiens (UGET), l'ont vidée de toute dynamique militante pour en faire un instrument de négociation douteuse avec le pouvoir et un moyen facile de se remplir les poches.

Le congrès de l'UGET, réuni il y a peu, a marqué une étape supplémentaire dans le pourrissement accéléré de cette organisation syndicale : les revendications étudiantes n'y ont été que formellement abordées. En outre, les sympathisants du POCT, qui contrôlent les structures centrales de l'organisation, en ont évincé les derniers représentants du maoïsme estudiantin, lesquels font désormais planer la menace d'une scission. Les deux tendances s'accusent mutuellement de collusion avec le pouvoir : elles ont, hélas, toutes deux raison. Celui-ci, en effet, réprime et manipule tour à tour cette extrême gauche qui n'en est plus une. Le maoïsme, qui a végété durant des années sous forme de petits groupes influents dans la jeunesse scolarisée et le secteur de l'enseignement, n'existe quasiment plus en tant que tel. Il n'a pas survécu à la démobilisation du mouvement étudiant et à la victoire des coalisés contre l'Irak.

Une opposition qui perd pied

Le POCT en a subi aussi les répercutions, ainsi que les effets de la chute de la dictature bureaucratique en Albanie. Ces événements, ont aggravé une crise interne provoqué, notamment par certaines positions ambiguës vis-à-vis du pouvoir et les pratiques opportunistes de sa direction. Le POCT n'a pas été épargné par la répression : plusieurs dizaines de ses militants sont en prison ou sous le coup de poursuites judiciaires et ses principaux dirigeants sont en fuite. Il continue, cependant, d'exister autour de ses bastions syndicaux (PTT, et dans une moindre mesure, enseignement secondaire) et de l'UGET.

Ne faut-il pas, comme pour l'UGTT, mettre en relation la crise de l'opposition démocratique et des mouvements de gauche avec celle, globale, du système qui les a engendrées ?

Il est facile de répondre par l'affirmatin'ont jamais exprimé qu'une volonté de réforme du bourguibisme de l'intérieur : démocratiser — un peu — et libéraliser — beaucoup — le bourguibisme, pour les uns, retrouver son inspiration populiste pour les autres. Ces courants se sont développés uniquement à la marge de la bureaucratie destourienne, détournant à leur profit certains réseaux clientélistes et régionalistes.

La gauche, à des degrés divers, s'est plus nettement démarquée du bourguibisme mais, en définitive, elle a défendu un projet étatiste, technocratique, moderniste et populiste beaucoup plus qu'une authentique alternative anticapitaliste. Le projet, en somme, des couches petites-bourgeoise, intellectuelles et étudiantes, urbaines, dont l'ascension sociale, permise par le régime destourien, se voyait menacée par ce même régime destourien. Cette génération militante a connu la montée des luttes des années 60 et 70 à l'échelle arabe et internationale. Elle s'est formée dans une conjoncture idéologique dominée par l'optimisme quant aux capacités auto-libératrices de l'humanité, au caractère émancipateur de la technologie et des idées de progrès et de rationalisme, avec une forte prégnance du modèle stalinien.

Le lien ne pouvait pas se faire entre la jeunesse des années 80 et 90 et cette génération sans rupture avec des pans entiers de sa culture politique, de ses modèles et de ses valeurs. Cette gauche est née d'une société qui se reconstruit et se restructure après des années de colonisation et pas d'une société qui se déstructure sous l'effet du libéralisme économique. C'est la génération de Mai 68, du Viêt-nam, de la résistance palestinienne et non celle d'Eltsine, de la guerre du Golfe, et de "Gaza Jéricho d'abord"

Pour ne citer qu'un exemple : démocratiser, moderniser le système de l'enseignement constituait la fierté du régime bourguibien, qui en a fait une instance centrale de mobilisation et d'unification nationale, de diffusion idéologique, d'ascension des classes moyennes, et de reproduction de la bureaucratie destourienne. C'est aussi le lieu privilégié de production de la gauche et plus généralement de l'opposition. Le système de l'enseignement, du primaire au supérieur, traverse une crise dont il ne se relèvera pas. Il est obsolète, il n'est plus porteur d'aucun projet, il forme, d'une part, des semi-analphabètes et, de l'autre, des diplômés sans avenir.

Dans ces conditions, la gauche traditionnelle perd pied, ses schémas sont obsolètes. Il aurait fallu un renouvellement profond de ses conceptions et de ses méthodes, mutation qui n'a pas eu lieu, ou alors partiellement et dans le mauvais sens. La nouvelle gauche qui lui a succédé dans les années 80 apparaît, de ce point de vue, comme le résultat conjugué de la décomposition du système de l'enseignement et d'une adaptation à l'environnement politique général : absence d'idéal, cynisme, clientélisme, "patrimolialisme" et, parfois, corruption.

L'intégrisme tunisien

La gauche s'est formée dans la trame d'un système qui, en dépit de ses failles, de ses incohérences, de ses crises, consolidait globalement ses assises, elle s'est développée comme symptôme de ses dysfonctionnements, comme le signe précurseur de son déclin. L'intégrisme, est avant tout le produit de la crise du régime. Le moment de sa croissance correspond à la rupture des principaux équilibres constitutifs du régime avec, d'une part, le reflux du mouvement syndical et, de l'autre, la perte de légitimité du pouvoir aux yeux de sa base privilégiée, les couches moyennes.

L'intégrisme ressemble comme deux gouttes d'eau au fascisme mais il n'est pas le fascisme. Sa base sociale est certes populaire, la petite-bourgeoisie entraînant les déclassés et la jeunesse sans perspective. Son idéologie est réactionnaire, antiouvrière, anti-démocratique, avec une forte propension au culte du chef et aux méthodes violentes. On peut ajouter à ce tableau les collusions des courants intégristes avec les régimes les plus réactionnaires de la région et avec l'impérialisme (américain surtout). Mais une différence majeure existe avec le fascisme : on ne peut, en l'occurrence, comparer le rôle historique de la petite bourgeoisie dans les pays impérialistes en crise et celui des couches petites-bourgeoises et populaires dans les Etats capitalistes dominés (5)

Dans le contexte de recul de la révolution socialiste mondiale, d'échec du nationalisme arabe et de défaites du mouvement ouvrier, le mouvement intégriste s'impose comme l'expression de la révolte des couches moyennes et des secteurs qui se développent à la périphérie du capitalisme (avec, en outre, un effet d'entraîne-

5) «Les classes moyennes sont, avant tout la base sociale de la révolution démocratique et de la lutte nationale. Dans les sociétés arriérées et dépendantes, telles que les sociétés musulmanes, les classes moyennes conservent ce rôle dans la mesure où les tâches démocratiques et nationales restent, plus ou moins entières, à l'ordre du jour» S. Jaber, "Onze thèses sur la résurgence actuelle de l'intégrisme islamique", Quatrième Internationale, n° 6, 1981.

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ment sur la classe ouvrière) contre les pouvoirs bourgeois dépendants dont les projets ont abouti à de terribles impasses. Le recroquevillement sur l'Islam et l'antioccidentalisme recouvrent un rejet désespéré de l'oppression impérialiste. La nature des forces sociales qui composent la base du mouvement intégriste, son idéologie aussi, tendent, cependant, à maintenir la mobilisation populaire dans une dynamique que peut récupérer la bourgeoisie. Elles conduisent, pour certains courants, à des alliances avec des Etats impérialistes. L'établissement d'un pouvoir sous hégémonie intégriste, même partielle, ne peut qu'aboutir à l'écrasement du mouvement de masse.

Cette réalité mouvante et contradictoire est aussi celle du courant intégriste tunisien. Celui-ci se distingue du cas algérien par un moindre enracinement social, une capacité de mobilisation très inférieure, une insertion plus significative dans la jeunesse scolarisée, les cadres moyens et la petite-bourgeoisie "informelle" plutôt que chez les chômeurs et les marginaux. Là réside peut être l'explication de sa plus grande homogénéité politique mais aussi de sa relative modération. Un Ghanouchi (principal dirigeant intégriste) ressemble plus au politicien Hassan El Banna (fondateur du courant des Frères musulmans en Egypte, modéré) qu'à l'illuminé Saïd Qotb (assassiné en 1966 par le régime de Nasser).

Depuis qu'il est apparu en tant que force politique, le courant intégriste tunisien a essuyé trois fois l'épreuve de la répression : en 1981, en 1987 et de 1990 jusqu'à aujourd'hui. Au lendemain de l'éviction de Bourguiba, le nouveau pouvoir a voulu caresser l'intégrisme dans le sens du poil, réaffirmant, à travers diverses mesures symboliques, l'arabité et l'islamité de la Tunisie. A partir des élections législatives d'avril 1989, qui ont révélé l'audience importante des islamistes, la politique gouvernementale s'est déployée à deux niveaux : agiter, d'une part, la menace intégriste pour rallier une partie des classes moyennes et du mouvement démocratique et, de l'autre, préparer la répression. Rampante jusqu'à la veille du 2 août 1990, celle-ci s'est brusquement accélérée à partir de cette date.

La crise du Golfe a, en effet, provoqué des déchirements importants au sein du Parti de la Nahda (6). Les divisions et les atermoiements de sa direction, son absence dans les mobilisations contre l'agression impérialiste, lui ont fait perdre une partie de son crédit. Les prises de positions favorables à l'Irak formulées tardivement par le courant majoritaire représenté par Rached Ghanouchi, ne lui ont pas permis de récupérer la mobilisation populaire comme a pu le faire le FIS algérien.

Le pouvoir, en revanche, qui a formellement pris ses distances avec la coalition (tout en appliquant l'embargo) a pu réaliser le consensus de l'opposition autour de Ben Ali. Cet acquis important a laissé à ce dernier les mains libres pour engager son offensive policière anti-Nahda. Bilan : des dizaines de milliers de personnes arrêtées, dont un grand nombre croupi toujours en prison, l'usage systématique de la torture, des morts dont on ignore le nombre exact, le quadrillage des quartiers populaires, etc. Le mouvement semble, aujourd'hui, démantelé. Il ne se manifeste pas publiquement si ce n'est par l'activité de ses dirigeants exilés, alliés au Premier ministre des années 80, Mohamed Mzali.

Tout en dénonçant de manière virulente le pouvoir, Ghanouchi, qui reste le principal dirigeant, s'attache à gagner les faveurs de la France et des Etats-Unis, réaffirmant son option pour le libéralisme économique et la démocratie politique. Dans son dernier communiqué, le 29 novembre 1993, il lance un appel au boycott des prochaines élections et compare la situation en Tunisie à celle de la Bosnie. Mais la justification essentielle de ce communiqué, diffusé juste après la rafle dans les milieux islamistes en France, semble être dans le long paragraphe qui rappelle le devoir absolu pour tout exilé islamiste de respecter les lois du pays qui l'accueille.

Il est difficile d'évaluer l'influence des intégristes sur la population, les résultats de leurs efforts de réorganisation clandestine, et l'Etat réel des débats et des divergences en leur sein. Les opinions formulées à l'étranger par telle ou telle personalité ne reflètent pas nécessairement les positions de courants. L'orientation dominante semble être, en tous cas, de miser sur le pourrissement progressif de la situation et sur les répercussions en Tunisie de la crise algérienne, pour convaincre l'impérialisme que la stabilisation de la région dépend de leur intégration au jeu politique officiel.

Quoi qu'il en soit, en cas de crise, Nahda reste la seule force politique susceptible d'intervenir sur le terrain et d'avoir une influence populaire. Or l'hypothèse d'une telle crise est loin d'être une simple vue de l'esprit.

Un pouvoir vulnérable

Malgré l'ordre qui règne, l'absence de luttes, l'assurance tranquille des gouvernants, les bons taux de croissance et les satisfecits du FMI, le pouvoir est plus vulnérable qu'il ne l'a jamais été depuis trente ans. Le paradoxe n'est qu'apparent. Le calme et la stabilité sont éminemment conjoncturels, la crise est structurelle.

En effet, le seul objectif des maîtres d'œuvre du coup d'Etat du 7 novembre 1987 était de s'emparer d'un pouvoir déliquescent, soumis aux dangereux caprices d'un "combattant suprême" sénile. L'impérialisme, notamment américain, y a sans doute vu un moyen d'éviter l'implosion prévisible d'un régime qui n'avait plus toute sa tête et dont les fondations se disloquaient. Derrière le Général-Premier ministre, il n'y avait pas l'armée, tout juste une brigade de la Garde nationale dont le chef trop ambitieux a été vite écarté. Ben Ali, 1'homme du 7 novembre", l'"'artisan du changement", trône au dessus de cet

Ben Ali n'avait ni l'ambition ni les moyens de transformer en profondeur le système politique et de lui insuffler une nouvelle dynamique susceptible de lui redonner une légitimité populaire. Il voulait avant tout gagner du temps pour consolider son emprise sur l'appareil d'Etat, s'assurer des soutiens internationaux, raffermir la confiance des possédants ébranlés par les délires de Bourguiba. Vis-à-vis du peuple, il ne connaît qu'une seule politique : tromper, acheter, réprimer. De là les concessions minimes, les manœuvres, les manipulations, la démagogie, la corruption, et l'extension

Le régime bourguibiste avait une légitimité historique due au rôle du Néo-Destour et de son chef dans le mouvement national. Il s'est appuyé, sur de puissants réseaux d'encadrement des masses, dont l'UGTT. Ce système a longtemps fonctionné parce qu'il s'identifiait, aux yeux de larges couches de la population, à de nombreux acquis sociaux et politiques malgré les échecs économiques et son caractère antidémocratique. Tout cela peut expliquer la longévité du régime malgré la succession de crises qu'il a traversé, la dégénérescence et l'impasse finale.

Le pouvoir issu du coup d'Etat n'a aucun relais dans la société populaire. Personne n'est "benaliste" comme on pouvait être bourguibiste. Le "benalisme" n'est rien, malgré les tentatives des services de propagande officiels d'en faire une philosophie des droits de l'homme et de la démocratie enracinée dans le patrimoine culturel arabe et musulman. Le "benalisme" n'existe pas. Ou plutôt, ce n'est qu'un vernis idéologique qui masque des intérêts bureaucratiques et bourgeois, l'avidité de nouvelles couches compradores, et la soif

6) C'est le nouveau nom que c'est donné le Mouvement de la tendance islamique de Rached Ghanouchi pour se conformer à la loi sur les partis promulgués après le 7 novembre 1987 et qui interdit toute référence à l'Islam.

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de consommation de quelques secteurs favorisés des classes moyennes. Il exprime, pour d'autres, la peur des masses populaires confondues avec l'intégrisme. Mais le "benalisme" n'arrive à susciter ni conviction profonde ni mobilisation, au mieux un attentisme méfiant et sceptique.

Pour avoir évincé l'ex-Bonaparte gâteux, le nouveaux pouvoir a, certes, suscité quelques illusions, qu'il a su utiliser avec la complicité de l'opposition démocratique et de l'intégrisme, ainsi que d'un secteur important du mouvement syndical. Mais ces illusions, fragiles, avaient commencé à se dissiper du fait de la lenteur du "processus démocratique" et de la dégradation continue des conditions de vie. En témoignent la reprise progressive des luttes ouvrières, l'influence croissante des intégristes, le boycott unanime des élections municipales de juin 1990 (à l'exception notable du POCT).

Une série de circonstances favorables lui ont, cependant, permis de reprendre l'initiative : ainsi, la succession de récoltes exceptionnelles qui ont amorti les conséquences de la libéralisation, la guerre du Golfe et le putsch en Algérie. Reprendre l'initiative ne pouvait signifier alors qu'une seule chose : lâcher la bride à l'appareil policier, réprimer non seulement le mouvement intégriste mais toute forme de contestation, toute expression divergente. La défense de la société civile contre la menace obscurantiste est devenue le thème majeur de la propagande gouvernementale tandis que les sbires du ministère de l'Intérieur s'acharnaient à briser tous les réseaux, toutes les structures de la société civile qui avaient quelques marges d'auto-

Le Programme d'ajustement sturcturel, qui joue pour l'instant un rôle inhibant pour le mouvement de masse, est à moyen terme profondément déstabilisateur. Effectivement, la libéralisation économique n'a été que progressive, ce qui n'a d'ailleurs pas été sans provoquer des remous au sein du patronat. La privatisation des entreprises publiques n'en est encore qu'à ses débuts, la "vérité des prix" n'est pas totale, la réforme du code du travail, censée donner une base juridique légale à la flexibilité et la précarisation du travail, est en chantier depuis plusieurs années sans qu'on n'ose encore l'adopter officiellement. Le développement tous azimuts du secteur informel, la contrebande en provenance de Libye, permettent à certains secteurs de la petite-bourgeoise et à quelques débrouillards des quartiers populaires d'atténuer la dégradation de leur niveau de vie, voire d'espérer réaliser de juteuses transactions. Les administrations, les immeubles petits-bourgeois sont devenus de véritables marchés parallèles grouillant de micro-échanges commerciaux, illégaux mais tolérés.

La riposte viendra

Enfin, la menace du chômage et de l'instabilité croissante de la main-d'œuvre sont un frein important à la remontée des luttes ouvrières. Cette situation ne saurait durer car les effets désastreux du PAS sont déjà là. La libéralisation quasi totale pour le début de l'année 1994 marque une nouvelle étape aux conséquences particulièrement coûteuses et déstabilisantes socialement.

Outre les travailleurs, les semi-prolétaires des campagnes, la jeunesse et les femmes, des secteurs de plus en plus larges des couches moyennes sont menacés de paupérisation. Certains secteurs de la bourgeoisie risquent de faire également les frais de la libéralisation des importations et du choix d'aider prioritairement les entreprises exportatrices.

Le bourguibisme avait parachevé la destruction des anciennes formes communautaires entamée par la colonisation, mais il les avait aussi largement remplacées par d'autres solidarités, d'autres allégeances, sur lesquelles il avait pu s'appuyer tant qu'il pouvait en maintenir les équilibres. Le pouvoir du 7 novembre repose, lui, sur les sables mouvants d'une société que le libéralisme décompose, destructure, désocialise. Ce processus entrave la réorganisation du mouvement ouvrier et démocratique selon les schémas traditionnels. Il favorise, en revanche, les formules clientélistes et la recherche de solutions individuelles, il génère aussi des attitudes et un potentiel de violence pouvant déboucher sur des explosions sociales ou servir de base à des solutions encore plus autoritaires que celle que nous connaissons.

Mais, finalement tout cela est-il vraiment décisif ? Car on ne peut parler d'un régime stable dans une situation régionale aussi incertaine. Le puissant traumatisme de la guerre du Golfe et les accords de paix israélo-palestiniens sont porteurs de nouvelles secousses au Moyen-Orient. La monarchie marocaine s'use. La Libye est soumise à d'énormes pressions impérialistes qui aggravent les éléments de crise interne. L'Algérie s'effondre. L'avenir de la Tunisie se joue désormais en Algérie.

La France et les Etats-Unis en sont conscients et ne ménagent pas leur soutien à Hassan II et à Ben Ali, mais leurs diplomaties restent hésitantes, concernant le dossier intégriste, d'autant plus délicat que toute solution ne peut qu'avoir des implications à l'échelle régionale.

Dans ces conditions il s'agit pour les marxistes révolutionnaires d'intervenir à deux niveaux:

Travailler à la recomposition d'une résistance contre la misère et la dictature notamment à travers l'UGTT. C'est une lutte immédiate dans les entreprises, les quartiers, les universités, sur les terrains économiques et démocratiques. Ce qui implique la défense des libertés pour tous sans exclusive, ni condition.

- Agir pour le dégagement d'une alternative politique au pouvoir qui soit capable de regrouper de larges masses. d'intégrer des secteurs des couches moyennes et de susciter des différenciations au sein de la base désormais incontournable du mouvement islamiste (7). La situation mondiale, régionale et locale met au premier plan la lutte contre la domination impérialiste. Cette lutte est la seule perspective centrale autour de laquelle il est possible d'articuler et de hiérarchiser les différents types de revendications, de concevoir une politique d'alliances cohé rente. En se développant, ce combat antiimpérialiste pourra permettre d'enclencher une dynamique anticapitaliste globale. *

Tunis, 28 décembre 1993

7) On ne peut qu'approuver Abraham Serfaty lorsqu'il écrit «Il n'y aura pas de révolution dans le monde arabe sans la conjonction entre un courant musulman progressiste et un courant laïc». II appelle à agir pour qu'émerge «au sein du courant islamiste l'équivalent de ce qu'a été le courant de la "théologie de la libération"» . En Tunisie, la situation lui semble plus favorable dans la mesure où le mouvement islamiste «est plus ouvert accepte le débat, s'interroge sur la démocratie» ("Le Nord, le Sud", Politis-La Revue, été 1993, p.14). Le dilemme, en fait, reste entier : en Tunisie, et probablement ailleurs, les tendances islamistes les plus ouverts les plus sensibles à la question démocratique, au rationalisme etc. Sont aussi les plus ouvertes à l'impérialisme, généralement les plus conciliatrices vis-à-vis du régime en place

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