Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER MEXIQUE

Quand les pauvres en ont assez

· Inprecor n° 377, février 1994 · p. 15-17 · 2 711 mots

Mexique

L'insurrection armée menée par des indigènes regroupés dans l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), et qui a éclaté dans l'Etat mexicain de Chiapas, est venue gâcher la fête à laquelle se préparait le gouvernement de Carlos Salinas de Gortari à l'occasion de l'entrée en vigueur de l'Accord de libre échange nord-américain (ALENA), ratifié le mois précédent avec les Etas-Unis et le Canada — signature qui a été obtenue au prix de nombreuses concessions de dernière minute de la part du Mexique et d'une débauche d'achat de vote de parlementaires américains par le gouvernement Clinton. Alfonso MORO

A

Castro est entrée à La Havane), le soulèvement armé a montré au monde entier le niveau de la détérioration des conditions de vie et l'appauvrissement auxquels sont soumis des millions de Mexicains depuis des années. Expression politique et sociale d'un mécontentement croissant, le soulèvement indigène a mis le régime mexicain au pied du mur ; un régime semi-dictatorial qui a toujours refusé de satisfaire les revendications démocratiques de la popuA. M. lation et qui, depuis plus de dix ans, a entrepris de conduire l'économie du pays sur la voie du néo-libéralisme le plus extrême. pauvres du Mexique. Avec une superficie équivalente à deux fois celle de la Belgique, il abrite un fort pourcentage de groupes indigènes (Tzotzil, Tojolabal, Chamula, Tzeltal...) qui ont eu droit pendant ces dernières années à une pléthore de promesses offertes par toutes sortes de politiciens, et traduites dans les faits par des mesures de spoliation et d'exploitau-delà des parallèles que l'on a voulu faire dans les dates (avec le ler janvier 1959, jour où l'armée rebelle de Fidel

Le Chiapas est un des Etats les plus tions propres au XVIIIe siècle. C'est une région où les caciques et les "latifundistes" — nationaux ou étrangers — font régner leur loi, avec la complicité des autorités "priistes" (1) locales et fédérales, soit par le biais de la confiscation des terres, l'assassinat de paysans, la fraude électorale ou l'accaparement permanent d'une richesse dont les Indiens n'ont jamais bénéficié.

Douze millions d'oubliés

Les 12 millions d'indigènes (soit 15 % de la population totale), qui constituent une large fraction des oubliés du système politique mexicain (et, soit dit en passant, de tous les partis politiques aussi), ont décidé de dire « assez ! » de façon radicale, en avançant une série de revendications qui touchent au cœur de la structure politique en vigueur depuis 1929 (2). «Du travail, de la terre, un toit, le droit à l'alimentation et à la santé, l'indépendance, la démocratie, la justice et la paix.» Ce sont les exigences auxquelles s'identifie sûrement la majorité de la population mexicai-

1) Le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) est au pouvoir au Mexique depuis plus de 70 ans.

2) Année de la fondation du Parti national révolutionnaire (PNR), le premier des antécédents du PRI actuel.

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ne, même si elle ne l'exprime pas par les moyens utilisés par l'EZLN

Les conflits sociaux du Chiapas n'ont rien de nouveau. Parmi les soulèvements indigènes les plus anciens, on peut citer celui de 1712-1713, où plus de trente deux communautés d'Indiens tzotzil se rebellèrent contre la domination coloniale. Par la suite (1869-1870), les Indiens chamula ont animé un nouveau soulèvement pour la préservation de leurs terres et de leurs communautés, qui entra dans l'histoire sous le nom évocateur de « guerre des castes ».

De tristes sires

Pour ce qui est de l"époque contemporaine", on peut remonter au début des années 80, période, où les pressions sociales autour de la possession de la terre se sont aiguisées et où des milliers de réfugiés guatémaltèques ont traversé la frontière pour fuir la répression et les massacres perpétrés par leur gouvernement. S'ajoute, en 1982, la nomination du général Absalon Castellanos, personnage de sinistre mémoire, comme gouverneur du Chiapas, puis en 1988, de Patrocinio Gonzalez Garrido — ministre de l'Intérieur jusqu'au 9 janvier 1994 — qui, sur la voie de son prédécesseur, a utilisé la répression comme méthode privilégiée de réponse aux revendications de la population. Indigènes, paysans, responsables des communautés de réfugiés centraméricains, partis politiques d'opposition, y compris l'Eglise — qui, dans au Chiapas a joué un rôle progressiste en faveur des dépossédés —, ont été directement victimes de ces deux personnages, qui ont toujours bénéficié du soutien, voilé ou ouvert, des autorités fédérales.

De nouveaux éléments de tension sont venus s'ajouter au début 1993. En mai, plusieurs indigènes, accusés d'avoir tué deux militaires, ont fait l'objet de persécutions, de détentions arbitraires et de torture de la part d'éléments de l'armée mexicaine. A cette occasion, pour la "n-ième fois", le gouvernement a fini par imposer "sa solution" par la force, faisant fi de l'opposition désespérée des indigènes, et de celle de l'évêque de San Cristobal de las Casas, Samuel Ruiz (qui, par ses prises de position, s'est attiré la haine des riches et des politiciens de la région — et que par le biais d'une machination ourdie par le ministre de l'Intérieur et le représentant du Vatican au Mexique, Jean-Paul II a

Les modifications de l'article 27 de la Constitution par le gouvernement saliniste ont eu pour conséquence d'accroître le désaroi des paysans pauvres. En officialisant la privatisation des terres collectives, les ejidos, elles ont conduit des millions de paysans à envisager la vente de leur terre comme seul recours. Cet élément est d'importance fondamentale pour comprendre les événements du Chiapas, étant donné la division ancestrale de l'agriculture mexicaine, entre, d'une part, la grande propriété latifundiaire (exploitations travaillées avec des technologies modernes, disposant du soutien financier du gouvernement et dont les produits sont destinés en majorité à l'exportation), et, de l'autre, les milliers de petites parcelles, sans aucune infrastructure, qui sont consacrées à la production vivrière et qui ne suffisent pas pour survivre. Au Chiapas, les deux types d'agriculture coexistent. Les grandes plantations caféières, bananières et d'exploitation des bois précieux sont accaparées par moins de vingt-cing familles, tandis que la majorité des paysans sont utilisés comme main-d'œuvre bon marché et, dans le meilleur des cas, parviennent à peine à cultiver un peu de maïs pour leur propre

La contre-réforme agraire

La contre-réforme agraire, qui doit être obligatoirement replacée dans le contexte de l'ALENA, a conduit, bien que cela semble contradictoire, à l'affaiblissement structurel des mécanismes de contrôle populiste sur les paysans et les indigènes, qui se mobilisent aujourd'hui sans nécessairement être soumis aux mécanismes manipulatoires des organisations sociales officielles. Ces dernières, vidées de tout contenu social depuis des décennies, ne peuvent désormais plus compter sur les ressources économiques que leur offrait généreusement l'Etat mexicain — et que leurs responsables ont utilisé pour s'enrichir et pour corrompre les dirigeants indigènes et paysans. De plus, toute la propagande mise en place autour du Programme de solidarité nationale (PRONASOL), avec laquelle le gouvernement met en œuvre sa politique de «libéralisme social», s'est avérée insuffisante pour répondre aux besoins immédiats des milliers de Mexicains qui n'ont pas d'emploi, de terre,

C'est avec le slogan officiel de «modernisation et productivité», formule presque magique, que le gouvernement saliniste a mené l'économie du pays, que la contre-réforme agraire a été imposée, dans l'illusion que la réaction de ceux d'en bas, les paysans et les indigènes, serait minime, voire inexistante. Ce fut une erreur monumentale, étant donné que ces derniers savent qu'ils n'auront pratiquement aucune possibilité d'améliorer leur situation du fait de la politique économique actuelle ; et, de plus, ils gardent présent à l'esprit le mot-d'ordre historique d'Emiliano Zapata, «Terre et liberté», pour lequel il a lutté de 1910 à 1919, année de son assassinat. A ce titre, rappeler que c'est au Mexique qu'a eu lieu la première révolution sociale de ce siècle, n'est pas seulement un acte de foi. Au contraire, cela peut aider à ne pas oublier que des millions de Mexicains continuent à espérer que la «révolution leur rende justice», une justice qui, au lieu de se rapprocher, s'éloigne de jour en jour, au fil de la signature de l'Accord de libre échange et des promesses de les conduire dans la voie du "Premier monde". Le régime commence à payer le prix de sa politique d'attaques incessantes contre les acquis sociaux qui, tant bien que mal, sont le fruit de la révo-

Comme si cela ne suffisait pas, le Chiapas est aussi un des Etats où la fraude électorale, monnaie courante au Mexique, atteint des niveaux inimaginables. Rien qu'en 1988, le PRI a usé de toute sa machinerie "fraudulo-politique" pour imposer ses candidats, y compris Salinas de Gortari comme président de la République. Dans cet Etat, comme dans beaucoup d'autres, les résultats des zones les plus reculées (principalement peuplées par des indigènes) sont apparus comme totalement favorables au PRI, alors qu'il était évident que des milliers de gens avaient voté pour les candidats de l'opposition. Ceci s'est reproduit à l'occasion des élections des députés fédéraux, en 1991. Ainsi, au-delà de la naïveté dont elle témoigne, il n'est pas surprenant que la Déclaration de la forêt du Lacandon, faite par le commandement général de l'EZLN le ler janvier 1993, stipule que «conformément à cette déclaration de guerre [les insurgés] exigent des pouvoirs de la nation [législatif et judiciaire] qu'ils se consacrent à la restauration de la légalité et de l'équilibre de la nation, en déposant le dictateur », en référence directe à Salinas de Gortari.

En ce début d'année marquée par la lutte politico-électorale, — en août 1994 sont prévues des élections présidentielle et législatives—, la réaction immédiate du gouvernement face au soulèvement, au-delà de la surprise a été de tenter de minimiser les faits, en même temps qu'il lançait une offensive militaire féroce rappelant les guerre de conquête impériales. Des chars de combats, des hélicoptères à armement lourd, des avions et 12 000 soldats ont été dépêchés pour écraser le conflit et non pas pour y trouver une issue. Faute de pouvoir atteindre son objectif immédiatement, le gouvernement s'est mis à utiliser un discours bien connu ; dans son message du 6 janvier, retransmis par tous les

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médias, Salinas de Gortari a fait référence aux «professionnels de la violence, les nationaux et un groupe étrangers» qui seraient décidés à «miner le prestige du pays». Il s'agit du même discours que celui des gouvernements du Guatemala ou du Salvador lorsqu'ils ont été confrontés à des situations similaires. Une telle version n'a rien d'original ; c'est une lecture policière de l'histoire, qui voit tout à travers le prisme du complot étranger, et qui est de surcroît raciste car elle postule l'impossibilité pour les indigènes d'agir comme des sujets sociaux et de se rebeller d'eux-mêmes contre l'oppression.

Feu de toutes pièces

Cherchant à circonscrire le problème à une région bien délimitée (or la pauvreté touche plus de 35 millions de Mexicains), le gouvernement se concentre sur les effets — le soulèvement indigène — et non sur ses causes — la misère, la domination, et l'exploitation - et essaye de le régler comme il sait le faire : par la répression. Mais les bombardements aveugles par l'aviation et les assassinats de sang-froid des indigènes capturés vivants, ont réveillé et exaspéré une société fatiguée de tant d'impunité, et ont poussé plusieurs secteurs du mouvement démocratique à l'intérieur comme à l'extérieur du pays à dénoncer, à juste titre, les responsables directes des massacres actuels.

C'est pourquoi, lorsqu'il a senti le vent du boulet, Salinas de Gortari a décidé de limoger le ministre de l'Intérieur, et de nommer à sa place Jorge Carpizo qui, en tant que président de la Commission des droits de l'homme, s'est avéré incapable de résoudre le problème des de 500 disparus politiques que compte le pays... De plus en 1987, lorsqu'il était recteur de l'Université nationale autonome du Mexique (UNAM), il a provoqué le mouvement étudiant le plus important depuis 1968 par ses tentatives de réforme néolibérale. A ses côtés, Salinas a nommé Manuel Camacho Solis, ancien maire de Mexico, qui au mois de décembre avait remplacé l'ancien ministre des Relations extérieures pour apaiser la crise qui s'annonçait au sein du PRI dans la perspective de la désignation du candidat à la présidence de la République. "Négociateur et moderniste" de réputation, Camacho Solis a pris l'initiative, en 1993, d'appliquer une loi augmentant les prix du loyer de l'immobilier — une loi totalement favorable aux spéculateurs, qui a poussé des milliers de personnes à se mobiliser rien qu'à Mexico, obligeant le gouvernement à la retirer.

Le sacrifice d'un de ses pions et le redéploiement effectué avec Carpizo et Camacho Solis sont des manœuvres de Salinas pour calmer les pressions internes et externes. Mais ce jeu peut se révéler très coûteux dès les prochains mois. Même si on ne met pas sur le même pied d'égalité Garrido, d'une part, et Carpizo ou Camacho, de l'autre, il n'en demeure pas moins que deux pièces clés n'ont pas été touchées dans l'affaire : l'armée et Salinas lui-même, premiers responsables de la tuerie au Chiapas. Dans n'importe quel pays où prévaut la séparation des pouvoirs et la démocratie il y aurait eu une procédure légale contre les deux — comme cela a été le cas après les scandales de corruption qui

Pace

ont éclaboussé les présidents brésilien et vénézuélien l'an dernier. Bien qu'on semble s'orienter vers des négociations, on ne peut pas exclure l'hypothèse d'une manœuvre destinée à gagner du temps, selon la politique de la "carotte et du bâton" : continuer à parler de négociations tandis que l'armée n'évacue pas les villages occupés et se livre à une répression sélective.

Complicité du Vatican

Par ailleurs, la réaction brutale du gouvernement mexicain face au secteur progressiste de l'Eglise a déjà eu des conséquences sensibles. Depuis plus d'un an, le gouvernement, avec la complicité du Vatican, essaye de démettre l'évêque Samuel Ruiz, identifié à la théologie de la libération. Le soutien inconditionnel que tous les milieux démocratiques lui ont fourni à l'époque a obligé le gouvernement et l'épiscopat (caractérisé par ses positions droitières) à faire marche arrière. Après le soulèvement du Chiapas et les déclarations officielles, qui tentent insidieusement d'en faire porter la responsabilité à l'évêque, il est certain qu'on va essayer de régler ses comptes au secteur démocratique de l'Eglise. Mais la méthode employée a été si grossière et la répression contre les indigènes si brutale, que le cardinal de Mexico, Corripio Ahumada, a exigé du gouvernement qu'il présente des preuves de ses accusations et qu'il mette fin aux massacres. Le fait est important étant donné qu'il y a seulement un an que le gouvernement mexicain a rétabli des relations diplomatiques avec le Vatican, et que le pape en personne a aidé le régime à rétablir son image de marque politique avec deux visites en moins de cinq ans, dont la dernière date d'août 1993. Un tel affrontement entre l'Eglise et l'Etat mexicain ne sera pas sans conséquence sur la situation politique à venir.

Personne n'est pour l'heure capable de caractériser politiquement la direction de l'EZLN. Bien qu'après le ler janvier plusieurs opérations armées dans d'autres Etats du pays aient été revendiquées par ce qui semble être des résidus des organisations de guérilla des années 70 -— écrasées par la répression d'Etat dans une "guerre sale" dont on parle peu au Mexique et pas du tout à l'extérieur — il ne semble pas y avoir de lien direct entre ces actions et le soulèvement indigène. Ce qu'il faut souligner, et c'est par-là que doit commencer toute analyse politique, c'est qu'il s'agit sans aucun doute d'un véritable soulèvement populaire dont les revendications sont totalement justes.

Politique de l'autruche

Subsiste pourtant toute une série d'élé.. ments qui attirent l'attention. Tout au long de 1993, surtout au second semestre, de nombreux médias mexicains ont signalé l'existence de camps d'entraînement de groupes armés au Chiapas ; même l'armée a fait, fin mai 1993, un imposant rapport qui rendait compte de sa découverte. Face à toutes ces évidences, l'ex-gouverneur du Chiapas et alors ministre de l'Intérieur, Gonzalez Garrido, a déclaré en août : «Au Chiapas il n'y a pas de guérilla. Diffuser cette rumeur infondée porte un grave préjudice au développement de cet Etat, parce qu'elle freine l'investissement étranger et national dans le secteur agricole.» Et d'ajouter : «Le gouvernement du Mexique écarte la possibilité de l'existence d'une guérilla, ou de quelque autre groupe prétendant utiliser la marginalisation des indigènes et des paysans, dans cette partie de la République.»

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