Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER FEMMES

Introduction

· Inprecor n° 378, mars 1994 · p. 18 · 1 093 mots

Femmes France

"Crise économique" et "crise de la famille" sont à l'heure actuelle les deux sujets de préoccupation dominants dans les pays capitalistes avancés. En Europe de l'Ouest, les politiques gouvernementales essayent de les "résoudre" en les liant l'une à l'autre, en encourageant les femmes à quitter leur travail et à rester à la maison pour s'occuper de leur enfants, contribuant ainsi à faire diminuer les chiffres du chômage, en réduisant les dépenses sociales de l'Etat et en renforçant la structure de la famille traditionnelle considérée comme le meilleur cadre pour élever des enfants. Penny DUGGAN

D e telles politiques doivent

prendre en compte les changements sociaux survenus dans les 25 dernières années : malgré la crise économique, toutes les études montrent que les femmes continuent, en Europe occidentale, à arriver par millions sur le marché de l'emploi. Ces études évoquent leur présence comme un phénomène « irréversible, durable et généralisé » (1).

Néanmoins, toutes s'accordent pour dire que cette présence sur le marché du travail prend des formes particulières. Les femmes sont très présentes dans le secteur des services, constituent l'immense majorité des travailleurs à temps partiel et celle de ceux qui travaillent dans des conditions plus "souples" telles que les « contrat de travail annualisés » (selon lesquels le travail est concentré à des périodes particulières de l'année), les contrats à durée déterminée etc.

Pour beaucoup les femmes sont contraintes d'accepter un tel travail du fait de la pression individuelle qu'elles subissent pour concilier la responsabilité des enfants et la nécessité et la volonté de travailler en dehors de leur foyer. Le fait est qu'il devient de plus en plus difficile à une famille de vivre avec un seul salaire, que de plus en plus de femmes sont des parents seules, et que les changement dans les attitudes sociales ont amené de plus en plus de femmes à rejeter l'idée selon laquelle rester à la maison est totalement épanouissant ou que c'est un rôle naturel pour les femmes, malgré le plaisir qu'elles ont à s'occuper de leurs enfants. La corrélation entre les formes de travail des femmes et l'état de l'équipement public de socialisation des enfants démontre l'influence des responsabilités liées aux enfants sur la vie professionnelle des femmes. Un autre élément caractéristique de la place des femmes sur le marché de l'emploi est le taux de chômage en général plus élevé que celui des hommes.

C'est la combinaison de tous ces facteurs qui font des femmes une cible particulièrement vulnérable des politiques gouvernementales qui visent à cacher l'ampleur véritable du chômage et à réduire les dépenses publiques.

L'offensive déclenchée contre la "crise de la famille" a des aspects à la fois idéologiques et économiques. Cette "crise" — mot par lequel on désigne généralement la chute du nombre de mariages, la montée du nombre des divorces, l'augmentation des naissances hors-mariage pour responsable du déclin des "valeurs morales" et en particulier de la montée de la "délinquance juvénile" ; tout ceci serait prétendument le fruit du manque d'un « environnement sain, protecteur et aimant » et d'un « modèle de comportement approprié ». Les gouvernements cherchent ainsi des mesures pouvant imposer aux gens la famille nucléaire, qui serait le moyen d'empêcher tous ces fléaux, et ce malgré la réalité des viols d'enfants ou de la violence faite aux femme dans le cadre familial. On omet ainsi sciemment de dire que ce sont les politiques gouvernementales qui ont aggravé le chômage et la pauvreté, augmenté le nombre des sans-abri, dégradé la qualité des structure de garde d'enfants et conduit à des écoles surpeuplées et manquant de moyens.

Un racisme sous-jacent dans beaucoup de discours sur la famille doit d'ailleurs être souligné. Un des exemples les plus frappant est celui d'un récent rapport sur la famille en France qui parle ouvertement du « déclin de notre France » du fait de la chute de la natalité. En fait, si l'on tient compte des enfants des immigrés, la population française connaît une croissance de 300 000 par an, soit la plus élevé d'Europe (2) ! Pourtant, la droite française est aux avant-postes des politiques natalistes, qui visent à encourager les femmes (françaises) à avoir d'avantage d'enfants. La campagne menée par le Parti conservateur en Grande-Bretagne constitue une attaque particulièrement vicieuse dirigée contre les femmes, qui combine les tentatives de criminaliser les mères seules en les tenant responsables de tous les "maux de la société" et de les contraindre à revenir dans une relation de dépendance financière vis-à-vis des pères de leurs enfants.

Dans ce contexte d'attaques idéologiques contre le droit des femmes à l'indépendance, de remise en cause de leur niveau de vie —par la ségrégation des femmes dans des emplois mal payés et la réduction des subventions d'Etat aux services qui leur permettent de rester actives tout en assumant les responsabilités familiales — nous assistons, et cela risque de se reproduire, à des atteintes aux droits des femmes à l'avortement et à la contraception.

La réponse du mouvement des femmes - dont les combats dans les années 70 et 80 pour le droit des femmes à l'avortement et à la contraception et pour leur droit au travail ont été décisifs pour beaucoup des changements survenus dans la condition des femmes — a été inégale. Pourtant, l'intérêt suscité par la proposition d'une "grève des femmes" magne à l'occasion de la journée internationale des femmes (le 8 mars) et ou par l'idée d'un parti des femmes pour défendre leurs intérêts en Suède, montrent que les femmes continuent de s'organiser et cherchent des moyens de résister aux attaques qu'elles subissent. De telles initiatives sont déterminantes pour développer la conscience de la gravité des menaces et mobiliser largement les femmes.

Il faut dans le même temps développer une réponse internationale. Il est évident qu'en Europe de l'Ouest — où les gouvernement des pays formant l'Union européenne comme ceux qui veulent y adhérer justifient leur politiques par l'"harmonisation" ou l'"interfé- DOSSIER rence" européenne dans les législations sociales - seul le développement de contacts et de la solidarité internationale rendront possible le combat effectif. Pourtant, l'internationalisation de ces attaques et donc la solidarité nécessaire pour les combattre dépassent les confins de la "forteresse Europe", non seulement vers l'Europe de l'Est, mais dans le monde entier.

La troisième conférence européenne pour le droit à l'avortement et à la contraception, qui se tiendra à Paris les 25-26-27 mars 1994, sera particulièrement importante en tant que premier pas vers la construction d'un mouvement de femmes internationaliste. *

1) Cahiers de femmes d'Europe, n° 36, 1990.

2) Hervé Le Bras, Cahiers du Féminisme, n° 67, 1994.

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