Inprecor 1974–2004

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PHILIPPINES

La crise du Parti communiste

· Inprecor n° 378, mars 1994 · p. 10-13 · 3 753 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est

Le Parti communiste des Philippines (PCP) traverse une crise aigue qui a conduit, en 1993, à un processus d'éclatement. Cette crise concerne toute la gauche populaire du pays, vu la place qu'occupait en son sein le PCP. Elle pèse, aujourd'hui, pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, car elle a libéré un débat et révélé un pluralisme longtemps étouffés. Pour le pire, car elle s'accompagne de révélations dévastatrices et d'une pesante atmosphère fractionnelle, qui peut déboucher, demain, sur des liquidations physiques. Paul PETITJEAN

C e que l'on pouvait craindre,

fin 1992, est devenu réalité (1). Faute d'un congrès national, la crise du PCP s'est aggravée au point de se solder par une nouvelle hémorragie militante, un processus de fragmentation organisationnel, une perte de substance politique. Le PCP d'hier se meurt et la configuration de toute la gauche militante en sort profondément bouleversée. Les organisations populaires dites "national-démocratiques" et les coalitions unitaires d'antan se divisent (2). De nouveaux regroupements voient le jour, rassemblant des éléments de la gauche non communiste et de l'opposition démocratique du PC.

L'origine de la crise est connue. Au risque de simplifier outre mesure, résumons-la autour de deux dates charnières. 1985-1986, d'abord. La direction centrale du PCP a commis une double erreur qui a marginalisé, à un moment crucial, le parti, après une période d'expansion remarquable (3). Elle a imposé un cours sectaire à sa politique d'alliance et n'a pas compris que la dictature de Marcos pouvait tomber à l'occasion de l'élection présidentielle. Cet impair a été trop coûteux pour ne pas provoquer un débat sur ses causes. Mais ce débat ne peut mûrir, faute d'être organisé

PHILIPPINeS par la direction. 1991-1992, ensuite. Une aile de l'appareil dirigeant, alors personnifiée par Ric Reyes, a essayé d'ouvrir un large débat national, en vue d'un congrès (4). Il était déjà bien tard, mais encore trop tôt pour l'aile Sison-Tiamzon, qui s'y est opposée brutalement. Pas question d'un congrès qui pourrait légitimer des conceptions, des cadres, ou des organisations trop indépendants du père fondateur (5). Cette dernière fraction, qui contrôlait le comité exécutif (qui ne comprenait alors que trois membres), a engagé un mouvement de "rectification", véritable mise au pas idéologique annonçant la purge des éléments réfractaires.

Une crise générale de légitimité

Fin 1992, les chances d'un compromis interne au parti semblaient bien compromises. En juillet, la fraction Sison avait réuni un plénum du comité central, le dixième, pour organiser son mouvement de rectification. L'opposition avait récusé ce micro-plénum, aux participants soigneusement sélectionnés, affirmant qu'il n'avait ni quorum ni légitimité. Depuis son exil néerlandais, Joma Sison avait accusé publiquement ses adversaires d'être des agents stipendiés par le gouvernement. Ces derniers avaient dénoncé la gravité du procédé polémique et répliqué qu'en se refusant à rentrer au pays, pour affronter la

Caricature de José-Maria Sison extraite du journal Conjuncture crise, Sison avait perdu toute autorité Courant 1993, plusieurs organisations du PCP avaient déclaré leur "autonomie"

Il est encore trop tôt pour esquisser un bilan organisationnel de la crise du PCP. La fraction Sison reste probablement, aujourd'hui, la plus nombreuse. Selon certaines estimations, disputées, elle contrôlerait environ 60 % des forces actuelles du parti et l'opposition, 40 %. Mais la crise

1) Voir Paul Petitjean, «Du débat manqué à la crise» numéro 364, Inprecor, 4 décembre 1992

2) Le terme de national démocratique (Nat. Dem ou ND) désigne le courant animé et inspiré par le PCP. Il englobe des organisations clandestines —dont le Front national démocratique- et d'autres, légales.

3) Fondé en 1968 par une poignée de membres, le PCP connut, spécialement en 1975-1985, une croissance assez spectaculaire. Colonne vertébrale de la résistance à la dictature de Marcos, il dirigeait, avant sa crise, une guérilla de quelques 25 000 combattants, dont 15 000 «réguliers». II anime un ensemble d'organisations populaires fort, au total de centaines de milliers de membres. Il expérimente de nombreuses formes de luttes. Il a bénéficié longtemps d'une grande légitimité politique, d'une aura morale incontestable. s'est affirmé un temps comme le dernier mouvement politico-militaire dynamique d'Asie du Sud-Est. Les erreurs de jugement de sa direction, en 1985-1986, ont conduit à un boycott « dur » des élections présidentielles qui l'a isolé, et l'a marginalisé au plus fort des mobilisations populaires anti-Marcos, laissant finalement le champ libre à Corazon Aquino.

4) Voir, sur cette question, Paul Petitjean, "Chronique d'un débat attendu", Inprecor du 19 juillet 1991.

5) Jose Maria "Joma" Sison fut, sous le nom d'Amado Guerrero, le premier président du CC du PCP, de 1968 à son arrestation en 1977. Libéré en 1986, il s'est retrouvé en exil en 1987, aux Pays-Bas, où il réside depuis. Il est, sous le nom d'Armando Liwanag, à nouveau président du PCP Benito Tiamzon est l'actuel vice-président. Sison, Tiamzon et sa femme, Wilma Austria, sont membres du comité exé cutif.

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n'a pas encore atteint son terme et devrait connaître de nouveaux rebondissements. On assiste, en effet, à une véritable crise de légitimité d'un parti qui a perdu beaucoup de l'influence politique et de l'aura morale gagnées dans le combat contre la dictature Marcos. Cette crise se manifeste sur tous les plans.

Une crise de légitimité interne. Le PCP paie aujourd'hui le prix de son fonctionnement centraliste bureaucratique. La seule source de légitimité interne était, en quelque sorte, le succès. Ce parti n'a jamais connu, en vingt-cinq ans d'histoire, de congrès hors celui de 1968, qui n'était qu'un congrès de fondation, réunissant une poignée de participants, et non le congrès d'une organisation déjà développée. Depuis, les organes nationaux de direction n'ont pas été élus. Ils s'auto-renouvellent, de plénum du CC en plénum du CC.

En cas de crise d'orientation, il n'existe donc pas de source de légitimité qui puisse régler les différends au sein de l'appareil dirigeant. L'autorité du noyau central de direction tient entièrement à sa capacité à renouveler une forme de consensus entre les principales directions territoriales et sectorielles, une forme d'équilibre entre unité et discipline nationales, d'un côté, autonomie de fait des organismes intermédiaires et régionaux, de l'autre. Si ce consensus se brise, il n'existe pas le recours d'un appel aux membres.

Or, l'ampleur des problèmes politiques posés au PCP par l'évolution de la situation nationale et mondiale était telle que ce type de consensus d'appareil ne pouvait plus se renouveler. La préparation d'un congrès restait l'unique chance de reconstituer une source de légitimité interne, avec un débat démocratique et l'élection, sur cette base, des délégués. Cette proposition, routinière dans bien des organisations, était révolutionnaire dans le PCP (or elle s'appuyait sur les statuts du parti, qui prévoient la tenue de congrès). En refusant de se soumettre à l'épreuve d'un débat démocratique et d'un congrès, la fraction Sison-Tiamzon a fait avorter la dernière chance de maintenir l'unité du PCP. Certes, vu l'acuité des divergences, il n'est pas certain qu'un congrès aurait pu reconstituer cette unité. Mais il aurait, au moins, permis de clarifier les choix de porter le débat devant tous les militants et de leur remettre le droit de décider car, enfin, une organisation révolutionnaire n'appartient pas au seul cercle dirigeant mais à l'ensemble de ses membres. Dans une telle organisation comme dans la société, la démocratie doit être la source de légitimité.

En l'absence d'un tel congrès, il est aujourd'hui impossible de savoir quel courant (ou quel bloc de courants) aurait représenté la continuité majoritaire du PCP. Le contrôle vertical d'organismes de direction, des alliances entre fractions de l'appareil ne peuvent remplacer le jugement des membres, préparé par une libre confrontation des analyses et options. Nulle fraction ne peut prétendre représenter la majorité des membres. Plus de la moitié d'entre eux, probablement, a d'ailleurs "voté avec ses pieds" , en quittant le parti. L'absence de débat a été pour beaucoup dans cette hémorragie militante.

Une crise de légitimité politique

Crise d'autorité interne et d'influence externe vont de pair. Tout un projet — une interprétation très simplifiée de la guerre populaire prolongée — perd sa crédibilité Le schéma stratégique et les conceptions politiques prônées par Sison n'ont, en effet, pas changé, alors que la situation objective s'est considérablement modifiée et que l'expérience politique s'est profondément enrichie. De fait, l'orientation actuelle de la fraction Sison-Tiamzon marque une véritable régression par rapport aux conceptions plus dialectiques du rapport entre le militaire et le politique que le PCP avait commencé à élaborer dans les

Après avoir longtemps constitué l'ossature des mouvements populaires, le PCP a été politiquement contesté en 1986. Il perd, maintenant, sa centralité même. Les organisations légales du courant "national démocratique" scissionnent, comme la centrale syndicale KMU, la centrale paysanne KMP, la coalition Bayan

Il est encore impossible d'évaluer la situation d'ensemble du mouvement populaire et il est probable que les rapports de forces entre organisations de masse concurrentes varient considérablement suivant les régions. Mais il ne fait pas de doute qu'un vaste processus de recomposition est à l'œuvre. De nouvelles alliances se nouent entre les composantes de l'opposition "anti-stalinienne" au sein du PCP et les courants de la gauche militante non communiste. La fraction Sison-Tiamzon semble, en revanche, avoir bien du mal a reconstituer un système d'alliances large.

Les principales fédérations nationales du KMU (NFL, NAFLU et UWP) ont quitté cette centrale ainsi, notamment, qu'une grande partie des syndicats de la région de Manille. Ces derniers ont fondé, en septembre 1993, une nouvelle centrale, l'Union des travailleurs pour un changement (BMP), avec pour président Romy Castillo. En octobre, des dissidents de Bayan ont constitué une nouvelle organisation socialiste, Makabayan (Mouvement de libération des fils et filles du peuple). Une coalition a vu le jour, l'Union du peuple travailleur (KAP), pour préparer un rassemblement sur des revendications sociales, le 30 novembre 1993, incluant les organisations susmentionnées, des syndicats modérés, des organisations de la gauche indépendantes comme Bisig et Pandayan. Cette initiative a connu un grand succès à Manille, beaucoup plus que le rassemblement concurrent du KMU, le même jour (7).

Le réseau international du PCP avait toujours été limité par le sectarisme qu'il affichait envers l'extrême gauche non maoïste et par ses conceptions franchement manipulatoires du mouvement de solidarité. Mais, grâce à son engagement militant, à son influence dans les milieux chrétiens radicaux, puis à l'importance d'une organisation comme le KMU, il bénéficiait néanmoins d'une aura certaine dans la solidarité anti-impérialiste. Cet acquis est, aujourd'hui, largement remis en cause. La grande majorité des compo-

6) La scission d'organisations comme le KMU ne reflète pas uniquement les luttes internes au PCP. Le fonctionnement propre du KMU, jugé trop peu démocratique, est aussi en cause, ainsi que des prises de position d'éléments de sa direction (soutien au gouvernement chinois après la répression de Tien Anmen), sans parler d'accusations croisées de corruption.

7) Selon Max Lane, correspondant du journal australien Greenleft du 8 décembre 1993, le KAP aurait rassemblé à Manille 110 000 personnes, et le KMU entre 3 et 5 000. Le KAP a aussi organisé des rassemblements dans les villes de Cebu, Bacolod, Davao, Cagayan de Oro, llogan et Zamboanga.

8) L'une des principales organisations qui soutient à la fois le Sentier lumineux et le PCP fraction Sison-Tiamzon est le Parti des travailleurs de Belgique (PTB). Il s'est récemment signalé en publiant un article saluant le "mouve ment de rectification" au sein du PCP, intitulé "Contre les renégats, les services de police et les trotskystes, remettre à l'honneur la guerre populaire de longue durée" (Solidaire du 10 mars 1993). On retrouve là toute la tradition stalinienne de l'amalgame et de la calomnie en 1993.

9) Voir "Out of Crisis, Renewal", Philippine Left Update 1er janvier 1994.

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santes de la solidarité en Europe, par exemple, s'est démarquée de la fraction Sison-Tiamzon. Face au déclin de ses appuis internationaux, Jose Maria Sison semble avoir tourné son attention vers les coordinations internationales d'organisations maoïstes, entrant en concurrence pour leur leadership théorique avec le président Guzman du Sentier lumineux péruvien (8).

Une rupture de continuité

Dans une déclaration en date du 26 décembre 1993, l'opposition démocratique du PCP décrit ainsi ses propres forces : pour ce qui est des structures territoriales, les comités régionaux de Manila-Rizal, de Negros et des Visayas centrales, les "blocs démocratiques" dans les organisations du parti de Panay et de Mindanao, le comité du parti pour l'Europe de l'Ouest ; pour ce qui est des organismes centraux, le secrétariat national paysan, la commission nationale de front uni, le bureau international situé aux Philippines (Home Bureau) ; ainsi qu'un nombre significatif de membres du comité central, d'unités et de membres individuels du PCP (9).

La fraction Sison-Tiamzon garde donc le contrôle de la majorité des comités régionaux (les importantes structures territoriales du nord et sud de Luzon et une partie des comités des Visayas et Mindanao). Mais il faut noter que Manila-Rizal (MR, la région de la capitale) est la plus puissante (elle aurait environ 5 000 membres, alors que le PCP en comprendrait, aujourd'hui, environ 15 000 au total chiffres donnés sous toute réserve!). Ce qui importe cependant, pardelà la bataille de chiffres, c'est ce que le PCP est en train de perdre en qualité.

Le PCP était, certes, moulé dans une tradition idéologique monolithique, prisonnier d'un mode de fonctionnement centraliste bureaucratique, beaucoup trop respectueux de l'autorité du père fondateur, sans tradition de libres débats, capable des pires dérapages (dont les terribles purges paranoïaques anti-infiltrés qui ont coûté la vie à des centaines de militants, entre 1985 et 1988) (10). Mais, contrairement au mythe médiatique entretenu par Sison lui-même, le PCP n'était pas un monolithe politique. Il a toujours été traversé de divergences significatives. Il s'est largement construit indépendamment de Jose Maria Sison, incarcéré pendant dix ans, puis en exil (et ce, quels que fussent son rôle initial el son influence idéologique persistante). Il a incorporé des équipes régionales originales.

A sa libération, en 1986, Sison aurait pu jouer un rôle unificateur. Il bénéficiait encore d'un grand prestige. Il n'avait pas été directement impliqué dans les conflits au sein de la direction (qui ont, par exemple, opposé Ric Reyes et Rodolfo Salas). Il avait formulé une critique conciliatrice du boycott de 1986. Il prit position contre une fraction ultra-sectaire dans la violente confrontation qui opposait divers réseaux du parti au Japon. Mais, pour jouer durablement ce rôle, il aurait dû s'effacer, admettre qu'il n'était qu'un cadre national parmi d'autres, que le PCP devait beaucoup à d'autres initiatives et à d'autres idées que les siennes. Une possibilité qu'il semble n'avoir jamais envisagée (11). Ce sens très personnalisé de l'histoire, chez Sison, est malheureusement pour beaucoup dans la crise actuelle. Il peut provoquer, demain, de nouvelles ruptures jusque dans sa propre fraction.

Le PCP n'a jamais su s'ouvrir durablement à une démarche unitaire à l'égard des autres courants, ni reconnaître la portée des conceptions novatrices qui naissaient en son sein. Mais, par delà les apparences, et non sans contradictions, il n'en a pas moins été capable d'intégrer une pluralité d'expériences, de personnalités, d'orientations. Sans cela, il n'aurait jamais pu se développer comme il l'a fait. C'est cette richesse interne que le PCP est aujourd'hui en train de perdre. La fraction Sison-Tiamzon se coupe de forces vives, introduit une véritable rupture de continuité dans l'évolution du parti, amorce un processus politiquement régressif qui ouvre bien des questions sur son avenir.

Au fil des ans, le PCP s'est aliéné de

10) Sur ce dernier point, voir Paul Petitjean, "Contre-insurrection, terreur et démocratie", Inprecor numéro 298 du 27 novembre 1989 et Walden Bello, "Le PC à l'heure des réévaluations", Inprecor numéro 363 du 20 novembre 1992.

11) Pour un modèle d'identification réductrice entre sa propre histoire et celle du PCP, voir Jose Maria Sison, The Philippine Revolution. The Leader's View, Crane Russak, New Yorks, 1989. Le PCP a été victime d'une maladie pernicieuse, le syndrome présidentiel. D'autres organisations révolutionnaires n'ont ni président, ni secrétaire général, seulement des membres d'une direction nationale où les tâches sont simplement réparties fonctionnellement. Elles s'en portent mieux.

12) "Movement for Popular Democracy moves forward, Conjuncture, février-mars 1993. Le MDP ne se définit pas comme un parti et se donne pour rôle «le renforcement des organisations populaires (PO) et des organisations non gouvernementales (ONG)» . Il y avait, au congrès, environ 250 participants venant, entre autres, de Metro-Manille, Luzon nord, Bicol, Luzon central. Un conseil national de dirigeant a été élu, fort de 25 membres.

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nombreux militants investis dans les organisations populaires et non-gouvernementales. Des figures "historiques" du mouvement national démocratique l'ont quitté, dès 1986. Radicalement, comme Bernabe Buscayno, le commandant Dante. Progressivement, comme ceux qui allaient fonder le courant "pop. dem." (de l'anglais popular democrat) : Isagani "Gani" Serrano (ancien membre du BP), Edicio, "Ed", de la Torre (fondateur des Chrétiens pour la libération nationale), Horacio "Boy" Morales (premier président du Front national démocratique).

Ces départs étaient déjà significatifs. Dante incarnait, à sa façon, l'histoire "plurielle" du PCP, montrant que même durant les premières années, la direction ne se résumait pas à la personne de Sison. Les nouveaux Pop. Dem. s'étaient longuement battus pour impulser une ligne unitaire et pour donner au Front national démocratique une envergure propre, une autonomie de fonctionnement et de décision vis-à-vis du PCP. Sans rompre, leur prise de distance montrait qu'ils avaient alors échoué. Signe des temps, ce courant a décidé, en 1993 et après avoir longtemps hésité, de se constituer en mouvement proprement indépendant. Son second congrès a décidé, le 22 mars 1993, de se transformer en un « mouvement social distinct des autres formations et perspectives », selon les termes de son président, Boy Morales (12).

Parmi les anciens dirigeants centraux du PCP, certains restent, évidemment, avec la fraction Sison-Tiamzon, comme Rafael Baylosis (qui n'a jamais été réputé pour son ouverture idéologique). D'autres gardent une prudente réserve, comme Satur Ocampo, une personnalité respectée qui avait dirigé les négociations entre le PCP et le gouvernement Aquino en 1986-1987. D'autres, encore, se désolidarisent des deux camps (la fraction Sison-Tiamzon et l'opposition démocratique), comme Rodolfo Salas. Mais on trouve, parmi ceux qui ont déclaré leur "autonomie", de très fortes personnalités, qui incarnent des expériences originales. C'est le cas de Ric Reyes (pour l'expérience multi-sectorielle de Mindanao), de Romulo Kintanar (pour Mindanao, encore, et son expérience de principal responsable de la guérilla dans les années 80), de Felimon Lagman (pour l'expérience urbaine de Manila-Rizal, dont l'originalité remonte aux années 70), de Victor del Mar (pour l'expérience des Visayas).

Malgré l'existence de réseaux permanents en Amérique du Nord et en Europe occidentale, le PCP a toujours eu beaucoup de mal à appréhender les réalités internationales. Ces réseaux s'ouvrent, enfin, aux interrogations communes à toutes les organisations révolutionnaires. Mais le noyau directionnel établi aux Pays-Bas (Luis Jalandoni, Antonio Zumel, Coni Ledesma, Jose Maria Sison, Juliet Sison) s'en coupe, au prix d'un isolement croissant et inquiétant. Il ne représente plus du tout les militants nationaux-démocrates résidant en Europe, à la différence d'autres cadres officiels du mouvement qui ont, eux, rompu avec Sison, comme Byron Bocar (un porte-parole du Front national démocratique) et Sixto Carlos (un "historique" qui fut, après son arrivée en Europe, un sectaire entre les sectaires mais qui, aujourd'hui, s'affirme anti-stalinien convaincu).

Evolution des débats

Le débat de fond engagé au sein du PCP exprime très directement la nature des courants en présence. Les textes de Jose Maria Sison se présentent comme un retour aux fondements originels, c'est-àdire à la ligne qu'il défendait avant son arrestation en 1977. Ils définissent comme des "déviations" les enrichissement ultérieurs. Ils affirment une conception figée et linéaire de la stratégie. Ils ne voient dans les développements internationaux que la confirmation des conceptions maoïstes de l'époque de la révolution culturelle. Ils rigidifient encore le centralisme bureaucratique. Les textes des oppositions mettent en valeur les enrichissements des années 80. Ils examinent un éventail d'hypothèses stratégiques. Ils discutent de la démocratisation du parti, de la démocratie populaire, de la notion d'avant-garde et de son rapport aux masses. Ils cherchent des alternatives à l'économie de commandement dans la transition au socialisme. Ils font un retour critique sur l'histoire du mouvement ouvrier mondial et s'attaquent frontalement à la question du stalinisme, identifiant le courant Sison-Tiamzon à une fraction stalinienne.

Les oppositions restent, aujourd'hui, politiquement hétérogènes, provenant de régions ou de secteurs de travail divers. Elles forment, certes, un bloc de principe "anti-stalinien" et, pour certaines au moins, se définissent comme une "opposition léniniste". Mais elles sont encore loin d'une unification substantielle. La définition d'un cadre politique et organisationnel commun, la clarification de choix tactiques complexes ne seront probablement pas choses faciles. Les composantes de l'opposition démocratique doivent aussi convaincre les autres courants et militants qu'elles ont elles-mêmes changé, qu'elles sont capables d'un retour critique sur leurs propres histoires (comme le désastre des purges anti-infiltrés à Mindanao, ou la

Pour en savoir plus Depuis le début des années 80, Inprecor a publié de nombreux articles sur l'évolution des débats au sein de la gauche philippine, ainsi que des documents, témoignages et interviews qui aident à comprendre les origines et le développement de la crise actuelle. Pour plus de renseignements, s'adresser à notre rédaction.

Par ailleurs, la revue Debate (animée par Nathan Quimpo, Joel Rocamora,

Rene Ciria-Cruz, Rene Ofreneo, Ed

Tadem, Ed de la Torre) se consacre entièrement aux débats de fond en cours dans la gauche philippine. La revue Kasarilan, du Third World Center de l'Université des Philippines, a publié plusieurs numéros récents consacrés à cette question. Pour toute commande:

* Debate, Philippine Left Review, Kalinaw Foundation, P. O. Box 2779, 1000

CT Amsterdam, Pays-Bas.

• Kasarinlan, Third World Studies

Center, P. O. Box 210, University of the

Philippines, Diliman, Quezon City, Philippines. coûteuse erreur commise en 1987 à Manille, quand les unités urbaines de partisans ont été "activées" à mauvais escient, donnant un bon prétexte aux escadrons de la mort pour frapper les militants légaux, comme Lean Alejandro, alors dirigeant de

Le PCP a, pour l'instant, perdu l'initiative politique face au régime Ramos, en particulier sur le terrain des négociations de paix. Mais sa crise s'accompagne d'un processus vivace de recomposition du mouvement populaire. Il reste, aux Philippines, une réelle capacité de résistance sociale. Le gouvernement le sent, qui hésite à confirmer une hausse du prix du pétrole qui aurait des conséquences dramatiques sur le niveau de vie de la population.

Si les oppositions échappent à la fragmentation et, surtout, si le pire est évité (les affrontements physiques, voir encadré), la crise peut, à la longue, se révéler bénéfique. La situation actuelle révèle, comme jamais auparavant, le pluralisme dynamique du mouvement révolutionnaire et de la gauche populaire.

Comme jamais auparavant, aussi, le débat est l'affaire de toutes et teus.*

22 février 1922.

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