L'appel à une grève des femmes en Allemagne pour la journée internationale du 8 mars 1994, a reçu un accueil plus favorable qu' on aurait pu s'y attendre. Des comités de grèves ont deja été constitués dans plusieurs villes. Des militantes féministes syndicalistes, des groupes de femmes autonomes ou des partis politiques, y débattent du contenu et de la mise en œuvre pratique de l'appel. Brigitte KIECHLE
U n premier pas a donc été
accompli vers la recomposition du mouvement des femmes en tant que force politique. L'appel à la grève ne fixe pas d'objectifs spécifiques ou de revendications bien définies (voir l'encart p.28), ce qui constitue sans doute une faiblesse, mais reflète bien la situation actuelle. Le mouvement des femmes n'a plus d'existence réelle et, de fait, n'a plus de structures de travail. L'appel a reçu un fort soutien parce qu'il insiste sur l'aggravation des conditions quotidiennes des femmes. Seule une approche principielle est capable de contrecarrer le tendances politiques actuelles dans l'objectif de satisfaire un jour les revendications féministes. Or, l'appel à la grève constitue une ligne de démarcation avec la droite et rompt avec l'idée selon laquelle être une femme constitue une base suffisante pour une action commune.
Une grande portée
L'appel présente un profil politique qui, grâce aux préoccupations sociales, lui permet d'avoir une audience plus importante que les activités politiques des femmes dans le passé. C'est pourquoi le consensus minimum qui a été obtenu, pourra s'avérer suffisant pour la préparation et la réussite de la grève. En revanche, si l'action gréviste du 8 mars vise à faire renaître le mouvement des femmes et notamment à combler le fossé entre les femmes des parties occidentale et orientale du pays, un appel avançant un mot d'ordre "négatif" ne saurait suffire. L'une des tâches centrales pour le futur consistera, en effet, à mener un débat politique réel sur les questions fondamentales et les objectifs d'un mouvement des femmes, qui ne se contente pas de prôner l'égalité dans des conditions où l'inégalité domine, mais projette l'émancipation de toute l'humanité.
Depuis le début, l'appel à la grève a été accompagné d'un débat critique sur la notion de "grève". Le concept de "grève de femmes" n'est pas une forme d'action collective traditionnelle. Une grève de femmes suppose que les femmes arrêtent de travailler dans toute la sphère sociale — dans le domaine de la production de même que dans celui de la reproduction ou des tâches ménagères. Seule une telle approche permettrait de dépasser la fracture entre, d'une part, les "femmes au foyer" ou au chômage et, de l'autre, celles qui travaillent. En d'autres termes, l'action collective doit se réfèrer à l'oppression spécifique des femmes dans leur ensemble. La grève doit donc être organisée à un triple niveau : sur les lieux de travail, à la maison et dans les magasins (en ne faisant pas de courses).
Dans ces trois domaines, il faudra avancer des propositions multiples pour l'organisation pratique de la grève. Il est particulièrement difficile d'organiser une grève dans la sphère de la reproduction et qu'elle ait un écho public. On pourrait légitimement objecter que les expectatives suscitées par le mot "grève" ne seront pas satisfaites. A l'aune des objectifs d'une grève, même une journée d'action réussie pourrait être considérée comme un échec. C'est un aspect important des choses et il faudra en tenir compte en préparant la mobilisation.
Un défi
En tout cas, l'appel est un défi lancé non seulement aux organisations et aux syndicats, mais aussi aux femmes. Les directions syndicales veulent limiter la grève à quelques actions sur les lieux de travail et ont même évoqué le "caractère illégal" des grèves politiques. Pourtant, la Fédération des syndicats allemands (DGB) a déjà, par le passé, organisé des grèves politiques — une grèves de "cinq minutes pour la paix" en 1983, par exemple. Le principal problème dans l'organisation d'une grève, n'est pas celui de sa "légalitế", mais plutôt celui de la détermination politique des directions syndicales et des pressions exercées sur elles par les militant(e)s de leurs organisations.
L'appel est la réponse politiquement correcte aux glissements à droite et aux attaques redoublées contre les conquêtes du passé. Nous devrions abandonner notre modestie "féminine" pour ce qui est de nos méthodes de lutte et essayer au moins de faire du 8 mars un jour de grève des femmes.*