Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SUEDE

Vers un parti des femmes ?

· Inprecor n° 378, mars 1994 · p. 21-22 · 2 006 mots

Femmes

D'après des sondages récents, 40 % des personnes interrogées — hommes ou femmes — ne rejettent pas l'idée de voter pour un Parti des femmes lors des prochaines élections parlementaires, en septembre 1994. Peut-être, s'agit-il d'une protestation symbolique, mais cela indique quand même que les Suédois des deux sexes sont écœurés et fatigués de la politique qui fait passer le béton avant les gens, qui donne priorité aux ponts et aux autoroutes sur la santé, l'éducation et l'environnement. Eva NIKELL

E n janvier 1994, le Parti tra-

vailliste social-démocrate (SAP) a "promis" d'abaisser le niveau de la célèbre allocation parentale suédoise de 90% à 80% du salaire (1). Le secrétaire du SAP, Mona Sahlin, a expliqué, en guise de justification, que « cette mesure fera mal mais c'est le seul moyen de préserver l'Etat-providence ». La décision est allée de pair avec un soutien au Parti libéral (également connu sous le nom de Parti populaire, Fp) et à son "mois paternel" obligatoire — mesure selon laquelle le bénéfice des 12 mois de congé paternel serait retiré aux pères qui ne prendraient pas au moins un mois (sur les douze possibles) sur une période de 7 ans (2). Les "affaires familiales" seront décidément un sujet brûlant lors la campagne électorale de septembre 1994.

Une petite révolution

Les congés parentaux de longue durée ont constitué une petite révolution dans la vie des citoyens ordinaires et, plus généralement, dans l'attitude des gens vis-à-vis de la masculinité et de la féminité.

Le système actuel donne aux parents - pères, mères ou les deux alternativement — le droit de prendre un congé, tout en continuant à percevoir 90 % de leur salaire pendant une période de 12 mois, et ce jusqu'au douzième anniversaire de l'enfant (90 % du salaire net d'impôts équivaut, pour la plupart des gens, à 100 % du salaire imposable et offre de ce fait un choix réel). Aujourd'hui, près de 37 % des hommes prennent au moins une partie du congé parental, une proportion qui a augmenté puisque, il y a quatre ou cinq ans, elle était de 25 %. Le congé parental est utilisé globalement par les pères dans la proportion de 9,1 %. Dans la majorité des cas, le congé est pris à la fin de l'allaitement, mais dans d'autres cas les pères travaillent six heures par jour ou restent à la maison un jour par semaine de façon à réduire le nombre des heures passées par l'enfant dans une garderie au cours de la journée .

« Pour la première fois dans l'histoire moderne nous avons créé la famille "biparentale"», affirme l'historienne féministe Ann-Sofie Ohlander. Elle ajoute que ses étudiants, âgés de 18 ans, en tant qu'hommes et futurs pères, trouvent en général tout à fait antidémocratique le fait que les hommes n'avaient pas auparavant cette possibilité légale de choisir.

Toujours est-il qu'à l'heure actuelle tous les partis de l'establishment politique sont prêts à brader ce système en invoquant la crise. «Une modification fondamentale du système s'impose », affirment les économistes bourgeois et les sociaux-démocrates néo-libéraux, tout en prétendant « conserver notre politique d'égalité des sexes ». Comme si l'égalité des sexes pouvait être obtenue sans moyens économiques et sociaux !

Le fait de n'accorder aux parents qui veulent prendre un congé parental que 80 % de leur salaire dans une situation où les salaires des femmes sont bloqués à un très bas niveau et où la différence de salaire entre les hommes et les femmes s'accroît dans toutes les professions, va inévitablement provoquer un contre coup Cela signifiera un arrêt des évolutions positives qui ont eu lieu dans les quinze dernières années et grâce auxquelles les femmes ont pu "sortir" dans la société et les hommes "rentrer" dans la famille, et ce indépendamment du problème du "mois paternel obligatoire".

En fait, la "promesse" du SAP de diminuer les allocations de congé parental a représenté un signal envoyé à l'organisation du patronat suédois, SAF, et aux partis bourgeois, dont le SAP espère devenir le partenaire gouvernemental à l'issue des

1) Le Parti travailliste social-démocrate a été au gouvernement de 1932 à 1976 et, après une brève interruption, de 1982 à 1991, année où le SAP a perdu les élections.

2) Le Parti libéral est partie-prenante de l'actuelle coalition gouvernementale qui inclut aussi le Parti d'unité modé ré (le plus à droite de la coalition), le Parti du centre et le Parti de la communauté démocrate-chrétienne (KdS). Cette coalition est particulièrement stable, bien qu' elle ne disposı que d'une majorité relative, et peut souvent compter sur le soutien soit de la Nouvelle démocratie (parti de la droite populiste), soit du SAP.

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élections de septembre. Encore ne s'agit-il là que d'une partie de tout un ensemble de "mesures familiales" avancées par les démocrates-chrétiens. Les allocations familiales, le salaire des travailleurs à domicile, la réduction des subventions de l'Etat aux garderies, l'obstruction à l'application de la loi sur l'avortement de 1975 par l'introduction d'une "clause de conscience" des médecins : voilà autant de sujets et de mesures qui ont provoqué des turbulences entre les partis au Parlement.

Pourtant, personne ne pense qu'une seule de ces "mesures familiales" ait des chances de durer longtemps après les élections. Pour un gouvernement d'obédience "thatchérienne". , composé de quatre partis de droite, la politique familiale est autant matière à discussion qu'un sujet de discorde. Il est, toutefois, indispensable pour lui de montrer qu'il est en état de maintenir la paix en son sein jusqu'aux élections.

Le pouvoir

Une fois encore, les intérêts des femmes sont sacrifiés pour maintenir les hommes — et quelques femmes - au pouvoir.

La plus grosse affaire actuelle est constituée par le "débat sur les bonnes" L'économiste Ann-Marie Palsson a "découvert" que les ménages disposeraient d'argent « qui pourrait servir à créer de nouveaux marchés ». Elle propose par conséquent des réductions fiscales substancielles pour les ménages à bas ou hauts revenus. L'objectif affiché est que les ménages riches puissent embaucher des personnes (entendez des jeunes filles) à revenu modeste en tant que "bonnes", sans avoir à y perdre sur le plan économique. Selon l'économiste susmentionnée, ces idées devraient être prises sérieusement en considération par le gouvernement actuel.

Dans la même semaine, on a fait connaître un nouveau système de retraite, qui désavantage systématiquement les femmes. Dans le système en vigueur, qui est l'acquis d'une des principales batailles menées par le mouvement ouvrier dans les années 50, la retraite est calculée sur les 15 années les mieux payées sur 30 années travaillées au total.

Ce système défavorise les femmes dans la mesure où elles ont de bas revenus, voire pas de revenus du tout dans le cas de la génération de nos mères. Néanmoins, toutes les femmes travaillant effectivement sont petit à petit parvenues à obtenir une retraite leur permettant de vivre dignement.

Le nouveau système — sur lequel se sont mis d'accord le gouvernement et le SAP — est basé sur les prétendus principes de "revenu de toute une vie" et d'« adéquation entre les cotisations et les versements» (3). Il postule que la norme doit être représentée par le statut d'un travailleur employé à plein temps pendant 40 ans. Agneta Stark, une économiste radicale et populaire, a qualifié l'accord de « poignée de main entre les travailleurs et les membres de professions libérales ».

Le SAP a essayé de faire croire que le nouveau système serait bon pour les travailleuses, et qu'on ne visait pas à favoriser les carrières. S'il faut reconnaître que le nouveau système privilégie les gens qui ont des revenus modestes mais stables, la plupart des travailleuses (50 à 60 % des femmes membres de LO, la fédération syndicale suédoise) travaillent à temps partiel après l'âge de 30 ans, ce qui ne cadre pas avec le principe du "revenu d'une vie". De plus, le nouveau système pénalise ouvertement les gens (lisez « les femmes») qui ont étudié pendant longtemps mais qui perçoivent quand même un bas salaire. Ceci ne semble pas poser de problème à la commission des retraites parce qu'aux yeux de ses membres, les gens (c'est-à-dire les hommes) qui étudient longtemps peuvent facilement gagner des salaires élevés.

Au nom de l'égalité

Au nom de l'égalité des sexes, un projet a été également avancé selon lequel maris et femmes devraient partager leurs retraites (il faut ajouter, d'ailleurs, que cela ne concernerait que les couples mariés dans un pays où il y a une tradition millénaire d'union libre !). Le projet va plus loin : étant donné que les femmes vivent en moyenne plus longtemps que les hommes, il explique que les veuves ne devraient recevoir qu'une "juste proportion" de la retraite de leur maris après la mort de ceux-ci.

L'ensemble de ces propositions a été soigneusement conçu afin que les patrons puissent réduire leur contribution au système des retraites, alors que les travailleurs devront augmenter la leur. Le déséquilibre serait prétendument compensé par la "possibilité" qu'auraient les patrons de payer de meilleurs salaires.

Alors que dans les années 50 la bataille autour des retraites s'est prolongée pendant des années et a été marquée par un référendum national, la dissolution du Parlement et de nouvelles élections législatives, aujourd'hui le gouvernement prétend faire adopter ses réformes après un débat de huit semaines. Le calendrier prévoit que le projet soit présentée au Parlement en février 1994 et, si tout se passe conformément aux plans gouvernementaux, qu'il soit adopté le 25 avril. La volonté et le besoin du SAP de réaliser l'unité avec les partis de droite risquent ainsi d'entraîner la Suède vers un régime de regression sociale.

Le "budget fantôme" du SAP est caractérisé par une volonté féroce d'assurer la croissance industrielle et l'accroissement de l'emploi dans le secteur public. Le SAP, parti réformiste, qui fut en son temps l'architecte de l'Etat-providence, s'est brutalement converti à la doctrine néo-libérale. L'objectif de sa direction est de faire entrer la Suède dans l'Union européenne, d'arrêter l'inflation et de mettre en œuvre de grands projets industriels, sans financement public, comme le pont d'Öresund ou le nouveau système autoroutier de Stockholm. Pour ce faire, il est prêt à sacrifier les intérêts des femmes.

Niveau de vie en baisse

L'ampleur du mécontentement politique chez les femmes s'explique par la réduction brutale de leur niveau de vie au cours des années 80. Tous les discours sur l'« âge d'or » ou le prétendu embourgeoisement de la classe ouvrière n'ont jamais concerné les femmes, qu'elles soient ouvrières ou pas. En fait, les plus grosses différences de revenus entre hommes et femmes se trouvent dans les professions libérales, alors que l'écart entre les revenus des travailleuses et ceux des femmes des professions libérale s'est rétréci. Et au cours de l'année 1993, le nombre de femmes employées sur le marché du travail officiel a baissé pour la première fois depuis 30 ans. Les réductions des prestations de la sécurité sociale, la dégradation de celles des services de santé ou d'éducation etc., ont rendu la vie plus difficile aux femmes, en tant que travailleuses et en tant que mères. « A Stockholm la situation est telle que les garderies planifiées pour 15 enfants doivent en accueillir 24 et ,l'an prochain, il y aura 15 % de réduction du financement public, ce qui signifiera que deux adultes devront en moyenne s'occuper de 40 enfants. Que se passera-t-il en cas d'incendie ? Il est clair pour moi que les

3) Le principe de la retraite basée sur le "revenu d'une vie", c'est-à-dire sur un revenu perçu pendant au moins 40 ans, est en contraste flagrant le système actuel. De nombreuses femmes sont de toute façon cantonnées dans des emplois avec un bas salaire, mais jusqu'ici elles avaient au moins la possibilité de choisir les 15 années sur la base desquelles calculer leur retraite. Le principe d"adéquation entre les cotisations et les versements" sape aussi le système des retraites en vigueur et annule la forte progressivité des cotisations (où les salariés à haut revenu payaient beaucoup plus qu'ils ne touchaient, le montant des retraite n'étant pas proportionnel aux cotisations).

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