Pour qui retrouve La Havane en ce début 1994, après un an d'absence, ce qui frappe d'abord c'est une certaine immobilité de la ville, comme une léthargie. Sans doute les autobus sont-ils plus rares encore, mais les longues files d'attente aux arrêts prouvent tout de même que, si l'entreprise de résistance est téméraire, elle n'est pas sans espoir. Pierre SYLVAIN
1 faut dire que les bicyclettes, toujours aussi nombreuses dans les rues de la capitale, ne règlent pas tous les problèmes. Les trajets quotidiens sont souvent longs, les rues et les vélos en mauvais état, le climat pas aussi clément qu'on l'imagine.
Taxis pour touristes et voitures particulières semblent plus nombreux. Pourtant, l'essence reste rationnée de façon draconienne et rares sont les Cubains qui ont une voiture en état de rouler. On voit toujours, au bord des trottoirs, quelques vieilles "vieilles américaines" datant des années 50, souvent remarquablement entretenues, à faire rêver un collectionneur, mais leurs 30 ou 40 litres au cent sont définitivement dissuasifs. La Lada reste le standard, et le stock de pièces détachées paraît suffisant pour quelques années encore.
Sur le campus de la cité universitaire de l'Institut polytechnique, on voit très peu de voitures. Les professeurs, même chevronnés, utilisent tant bien que mal bicyclettes et transports en commun, tout comme les étudiants, dont les cours ont été groupés sur la demi-journée : faute de ressources, le restaurant universitaire ne fonctionne plus que pour les "becados" boursiers, des étudiants venus de province et pensionnaires ; les autres rentrent chez eux pour prendre leur repas. Là aussi, la vie tourne au ralenti, mais l'étonnant après ces deux années très critiques de la fameuse "période spéciale" dans laquelle est entré le pays après l'effondrement de l'Union soviétique, c'est que cela tourne
Pourtant, les difficultés ne manquent pas. Le système scolaire et universitaire a,
CUBA pour l'essentiel, été épargné. Les ESBEC, écoles secondaires de base à la campagne, continuent à scolariser la quasi-totalité des collégiens, en pension complète dans ces établissements construits hors des villes — innovation extraordinaire des premières années de la révolution —, où une demi journée est consacrée aux travaux agricoles, l'autre aux cours et autres activités scolaires traditionnelles. La nourriture quotidienne n'y est pas des meilleures, et les visites ou les retours, le week-end, dans les familles y sont plus rares vu les difficultés de transport.
A l'université, les difficultés liées à la situation économique d'ensemble pèsent de plus en plus lourdement. Au même titre que les autres administrations de l'Etat, elle doit rechercher un maximum d'autosuffisance. Les terrains en jachère autour du campus sont maintenant cultivés étudiants et professeurs sont mis en contribution plusieurs semaines par an, ce qui permet de ravitailler en partie le restaurant universitaire.
Difficultés croissantes
De plus, chaque département de l'université est encouragé à trouver les ressources en dollars nécessaires à ses activités (achat d'équipements de laboratoire, d'ordinateurs, de livres et de revues, participation à des colloques et séminaires à l'étranger, etc.) en orientant ses travaux vers des productions exportables. Mais les pays potentiellement intéressés — Amérique latine, Asie notamment - sont eux-mêmes souvent plongés dans une profonde crise économique, peu solvables et directement sensibles aux pressions redoublées de l'administration des Etats-Unis.
Force est de reconnaître que l'une de principales conquêtes de la révolution, le système éducatif, reste une priorité dans la situation critique actuelle. Mais là aussi la dollarisation de l'économie commence à peser très lourdement. Il y a un an, le dollar valait 70 pesos au marché noir. Aujourd'hui, il s'échange à 1 pour 100. Le salaire des professeurs d'université, autour de 400 pesos par mois, vaut donc 4 dollars. Il est plus juste de dire qu'il ne vaut rien. Finalement, le travail, qualifié ou non, ne semble plus qu'une obligation, plus ou moins consentie, pour une partie grandissante de la population active. Il s'agit là de l'un des effets les plus préoccupants de la légalisation du dollar. Bien sûr, le marché noir n'est pas né avec le récent décret autorisant les Cubains à détenir des dollars et à en user pour acheter dans les magasins jusque-là réservés aux touristes ou aux diplomates et résidents étrangers, les "diplotiendas". Mais il s'en est trouvé encouragé, et il est entièrement dollarisé
Ce sont pas seulement les produits plus ou moins luxueux ou superflus qui s'y négocient en dollars, mais aussi certains produits de première nécessité que l'on a toutes les peines du monde à se procurer, même s'ils figurent encore sur la
', le carnet de rationnement qui garantit à des prix dérisoires les produits de base, pour peu que les magasins soient approvisionnés. Et si vous ne pouvez pas payer l'huile, le café ou la viande en dollars, vous y laisserez, au marché noir, la moitié de votre salaire mensuel en pesos.
La hiérarchie des salaires, qui traduisait une certaine hiérarchie sociale, n'a plus aucun sens. On pourrait penser que cette situation conduit à une correction finalement positive, des inégalités sociales. Mais il n'en est rien. Les principaux profiteurs de cette situation en apparence anarchique sont les membres d'une certaine nomenklatura, la bureaucratie qui règne sur les circuits de distribution et détourne à son profit, des magasins d'Etat vers le marché noir, les produits de première nécessité. Tous ceux qui n'ont pas le privilège d'intervenir dans ces mécanismes parasitaires, et qui n'ont pas d'accès direct aux dollars, ont vu leurs conditions de vie se dégrader.
Le billet vert est la clé des difficultés de la vie quotidienne. On le trouve au marché noir, si on a quelque chose à y négocier. Fruits, légumes, œufs, viande, pour les produits agricoles : détergents, vêtements, cosmétiques, chaussures, matériel audiovisuel, que l'Etat importe et qui empruntent ces chemins détournés. Les services aussi, pièces de rechange et réparations pour bicyclettes et voitures, ou de plomberie et sanitaire pour ceux qui aménagent une chambre d'hôte avec l'espoir d'y accueillir bientôt quelque touriste en pension complète. L'essence aussi s'y achète, qui permet à ceux qui ont une voiture en état de rouler de travailler comme
Une partie de cette masse monétaire en dollar entre dans le pays via les familles résidant à l'étranger, Miami et les Etats-
Unis en tout premier lieu, mais l'Espagne aussi, voire le Mexique. Le reste provient des retombées du tourisme. Le nombre de touristes a progressé de 30 % par an ces deux dernières années et, si la croissance se poursuit, les revenus fournis par cette activité devraient égaler ceux de la vente du sucre en 1996. A cet égard, le choix fait par la direction cubaine semble en voie de
D'autres mesures ont été prises pour pallier les effets catastrophiques de l'effondrement des échanges privilégiés avec les pays de l'Est (près de 80 % du total du commerce de Cuba dans les années 80) : réorganisation de l'agriculture vivrière et de l'élevage, mais aussi de la culture de la canne, principale ressource du pays, pour parer à l'interruption des fournitures de machines agricoles, de pièces de rechange, de carburant, d'engrais, d'aliments pour le bétail ; réduction drastique de la consommation d'énergie, avec le fameux «apagon», la coupure de courant quotidienne, de 3 ou 4 heures, qui frappe selon un planning assez précis, presque tous les quartiers de la capitale, et l'ensemble du pays, et qui dissuade de garder des denrées périssables dans les réfrigérateurs ; ou encore la quasi-disparition des transports en commun, le retour à la traction animale dans l'agriculture.
Efforts à long terme
Mais, contrairement à l'essor du tourisme, les mesures visant à réorganiser l'agriculture n'ont d'effet qu'à moyen ou long terme : le remplacement des tracteurs par des bœufs et l'adaptation du matériel agricole, le retour à un élevage semiextensif, dans des herbages enclos, là où prévalaient élevage intensif et aliments artificiels, tout cela demande du temps. La pénurie de carburant, de pesticides et d'engrais n'a rien arrangé, et la production agricole s'en est vivement ressentie : la zafra (récolte de la canne) de 1993 a plafonné à 4 millions de tonnes de sucre, soit la moitié des meilleures récoltes réalisées ces trente dernières années. Pour 1994, la récolte en cours laisse espérer une nette amélioration, autour de 6 millions de
Le tourisme, lui, permettait d'envisager des rentrées massives de devises à court terme. Nécessité faisant loi, il est devenu la clé de voûte de la survie économique. Des concessions importantes ont été faites pour permettre l'investissement de capitaux étrangers, la construction rapide et la rénovation des installations hôtelières, la gestion d'hôtels quatre étoiles par des sociétés mixtes ou étrangères, l'appel à des tours opérators susceptibles de faire venir la clientèle visée. Dans ce domaine les changements sont spectaculaires. A La Havane s'achève la construction, en front de mer, de l'hôtel de luxe Cohiba. A Varadero, où mer au double bleu fascinant, sable blanc et cocotiers ont la beauté des meilleures cartes postales, les hôtels Mellia et Sol Palmera trônent avec une certaine arrogance - bien dans les goûts de leur clientèle «classe moyenne sup», soleil brûlant et air conditionné. Et l'urbanisation exclusivement touristique de certains îlots paradisiaques, tels Cayo Largo ou Cayo Coco, avance bon train.
Le tourisme-roi
En ce mois de février, en pleine haute saison, les hôtels affichent complet. Canadiens d'abord, les touristes sont aussi espagnols, italiens, français, et de plus en plus nombreux sont ceux qui viennent d'Allemagne ou d'Amérique latine, du Mexique tout proche, du Venezuela, mais aussi du Brésil ou d'Argentine. De 7 000 lits aujourd'hui, la capacité hôtelière de l'île pourrait être portée à 10 000 environ dans les prochaines années. Pour la France seule, le vol hebdomadaire assuré par la Cubana est maintenant doublé par deux autres vols directs Paris-La Havane, et le «produit» une semaine de rêve à Cuba est proposé massivement à une clientèle qui n'a qu'une image assez folklorique de la révolution cubaine (et dont l'effigie du Che — paradoxalement —, du pin's au poster en passant par le tee-shirt, est le meilleur véhicule publicitaire).
Nécessité vitale, cet essor touristique a des retombées négatives graves. Sur le plan architectural et urbanistique d'abord, mais dans ce domaine le pire a été évité, malgré la pression de la rentabilité à court terme. C'est plutôt les retombées sociales, dès à présent, voire culturelles, à moyen terme, qui sont à craindre. La prostitution se développe, de plus en plus voyante aux abords des hôtels, des circuits obligés du vieux La Habana ou le long des allées cossues du quartier résidentiel de Miramar, et avec elle le proxénétisme. Elle est déjà devenu un «produit d'appel» pour une partie de la population touristique. Travailler pour le tourisme, c'est le rêve : quelques pourboires permettent de gagner en un jour le salaire mensuel d'un cadre supérieur. Les jeunes diplômés de l'université, qui ont par ailleurs du mal à trouver un travail dans une économie en léthargie, se jettent sur tout emploi, même non qualifié, dans le tourisme.
Ce n'est pas, pour l'essentiel, un tourisme de luxe, mais le contraste est criant avec les conditions de vie de l'écrasante majorité de la population, notamment les couches moyennes urbaines celles qui ont peut-être davantage ressenti les énormes difficultés de ces deux dernières années.
Sur le plan économique, des éléments convaincants laissent entrevoir un redressement dont les effets doivent se faire sentir à court ou à moyen terme : réorganisation et relance de l'agriculture et de l'élevage (qui bénéficieront de la réapparition probable des marchés libres paysans par légalisation, ce qui serait logique, du marché noir), amélioration de la production sucrière et, actuellement, hausse du cours du sucre sur le marché international ; accord conclu avec la Russie permettant d'écouler une partie importante de cette production contre la fourniture de pétrole ; accroissement massif des revenus de l'industrie touristique ; exportations éventuelles dans le domaine de la médecine et de l'industrie pharmaceutique, où Cuba développe des recherches de pointe tout à fait remarquables.
Par ailleurs, les efforts développés par les autorités cubaines, tant sur la scène politique internationale que dans des négociations commerciales discrètes, pour contrer le blocus imposé par les Etats-Unis commencent à porter leurs fruits. La prospection pétrolière offshore peut aussi laisser espérer la mise en exploitation prochaine de gisements prometteurs.
Sur le plan politique, la situation est des plus préoccupantes. Assurer la survie de la révolution et défendre ses conquêtes sociales exceptionnelles passe indiscutablement par un rapide redressement économique : c'est une condition nécessaire, mais certainement pas suffisante. En partie déstabilisée par la crise, mais bien vivante, la bureaucratie parasitaire, solidement ancrée dans les différents rouages de l'appareil d'Etat, réussit à faire ses choux gras de la pénurie. Là où elle s'identifie avec la parole officielle, où elle se présente comme la garantie de survie du socialisme, elle nourrit la désaffection, le dégoût, le rejet, la passivité. Les mécanismes de solidarité sociale sont durement éprouvés, le chacun-pour-soi s'impose dans les difficultés de la vie quotidienne. Le lieu de travail est de moins en moins un lieu de réalisation de l'individu, de participation à une cause commune, de conscience et d'action collective. Ce n'est pas seulement l'économie qu'il faut arracher à sa léthargie pour assurer la survie de la révolution cubaine, mais la politique. Pour beaucoup encore, l'espoir subsiste que ces nouveaux sacrifices consentis ne le seront pas en vain.*
Paris, 14 mars 1994