En 1943, Staline officialisait la liquidation de l'Internationale communiste.
Au début des années 60, le schisme sino-soviétique mettait un terme aux grandes conférences du «mouvement communiste mondial». Le dit mouvement était réduit à l'état d'une nébuleuse disparate où pouvaient se croiser les Etats-partis des Démocraties populaires, des groupuscules jouant dans leurs pays le rôle de pures agences diplomatiques du
Kremlin ou de Pékin, des partis de masse comme les partis communistes italien ou français, des mouvements du Tiers-monde tenant parfois davantage du populisme militaire que de l'organisation de classe. Par delà cette diversité, la référence historique, idéologique, et souvent matérielle à Moscou tenait lieu de principal élément identitaire commun.
Non sans contradictions croissantes, en particulier pour les partis les mieux enracinés dans leur réalité nationale et sociale, notament après
PARTIS COMMUNISTES l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie.
Daniel BENSAÏD n Europe occidentale, les partis italiens et français étaient les plus fortement écartelés entre les liens (fort inégaux dans les deux cas)
avec l'URSS, l'insertion croissante dans les institutions de leur Etat national
(jusqu'à pouvoir envisager sérieusement l'accès aux responsabilités gouvernementales) et l'emprise sur un mouvement syndical et social puissant, source ultime de leur légitimité
D'autres partis comme l'espagnol et le portugais, apparaissant comme les principales forces politiques de la résistance au franquisme et au salazarisme étaient moins directement exposés à cette contradiction explosive. Mais la clandestinité avait sur eux d'autres conséquences paradoxales, avec dans le cas espagnol un moindre contrôle de l'appareil sur une base militante travaillée en outre par les effets centrifuges de la question nationale.
Le printemps tchèque de
68 avait été l'occasion d'une prise de distance publique envers la politique internationale de l'URSS. Au milieu des années 70,
«l'eurocommunisme» devint le label d'une tentative de rénovation tardive et manquée. Les rencontres entre les partis communistes italien, français, et espagnol tendaient à affirmer, en pleine crise européenne marquée par la chute des dictatures en Espagne et au Portugal, un pôle politique propre. Les déclarations communes de 1976-77 entre Berlinguer, Marchais et Carrillo furent à la fois le temps fort et le début de l'échec. La critique démocratique du stalinisme servit de couverture, en Italie comme en Espagne, à un cours droitier d'union nationale face à la crise : compromis historique et ligne syndicale de l'EUR (1) dans le premier cas, pacte de la Moncloa et légitimation de la monarchie dans le second. Le Parti communiste français s'engageait quant à lui, dès l'été 1977, dans un épisode de division de la gauche qui devait aller jusqu'à la consigne chuchotée de vote Giscard au second tour des présidentielles de 1981.
Chassés-croisés
'Ces chassés-croisés ne pouvaient avoir qu'un effet dévastateur de désorientation auprès des militants. Ainsi les premières réactions massives aux conséquences sociales de «l'eurocommunisme» pou-
1) En janvier 1978 la direction syndicale unitaire, lors d'une assemblée tenue dans le Palais de l'EUR à Rome. adoptait une plateforme qui marquait son tournant vers l'acceptation de l'austérité. Ses principaux points concernaient : les «limitations» des hausses salariales, le refus de la réduction du temps du travail et surtout l'acceptation des licenciements rebaptisés «mobilité de la main d'œuvre». Pour un bilan de cette politique on peut se réporter à Inprecor, n° 52 du 10 mai 1979.
vaient elles, par comparaison, trouver un certain charme au bon vieux temps. Lors du congrès du Parti communiste catalan de 1981, l'opposition victorieuse à l'eurocommunisme était qualifiée «d'afghane» sans trop s'en offusquer.
Le tournant
La chute du Mur de Berlin et la désintégration de l'URSS constituent à l'évidence un formidable tournant historique qui place tous les partis issus du mouvement communiste internationale devant une nécessaire redéfinition radicale. L'effondrement de la référence identitaire commune à Moscou autorise des reclassements aussi imprévus que spectaculaires. Certains partis considèrent d'ores et déjà et considèreront caduque leur identité communiste. Dès lors, toute l'histoire serait à réviser, jusqu'aux origines (dans le cas français : le congrès de Tours). Pour ceux qui persistent à se définir comme communistes, la fidélité formelle envers l'étiquette ne suffira pas à définir la substance : de quel communisme s'agit-il, quels sont ses ruptures et ses continuités envers le passé, à partir de quand ? La mutation s'annonce d'autant plus douloureuse (et périlleuse) qu'elle s'inscrit dans un contexte de crise économique et sociale laissant peu d'espace aux politiques réformistes traditionnelles suivies depuis la guerre, que ce soit face à l'offensive libérale et au délabrement de l'Etat-providence dans les pays impérialistes, ou dans le soutien apporté aux régimes populistes bureaucratiques servant plus ou moins les intérêts de la politique internationale de l'URSS. Les effets de cette épreuve sont d'ores et déjà perceptibles. Des partis communistes ont été marginalisés par une réorganisation massive du mouvement ouvrier (Brésil), d'autres se sont dissous dans le populisme (Mexique), d'autres ont explosé (Algérie), d'autres encore parmi les plus actifs traversent une crise de redéfinition aux conséquences tragiques (Philippines).
Dans les pays d'Europe occidentale, la reconversion de la majorité du PC italien constitue une exception. Il ne s'agit pas seulement d'un changement de nom et d'un abandon de la référence communiste, mais de la tentative d'occuper l'espace politique d'une social-démocratie, toujours plus faible que les partis socialistes français ou espagnol, en pleine banqueroute morale. Le partenariat au niveau européen avec les grands partis sociaux démocrates peut favoriser cette mue. Dans les autres pays ou existent (encore) des partis communistes affaiblis mais implantés les douleurs de la recomposition vont se prolonger. L'effondrement de l'URSS a certes touché leurs racines identitaires profondes. La crise sociale a érodé leur puissance syndicale et entamé leurs bastions électoraux. En même temps, les conséquences de cette crise sont si profondes et si durables qu'elles commencent à ruiner les premiers réflexes pseudo-réalistes (prendre son mal en patience, attendre la sortie du tunnel). Un besoin de résistance intransigeante trouve une forme d'expression dans la présence et l'action de Rifundazione comunista en Italie, de la gauche du PC espagnol et des Commissions ouvrières, voire du PDS en Allemagne orientale.
L'avenir incertain
Au delà de ces manifestations de résistance la question de l'avenir de ces partis reste entière. Ou bien leurs différences historiques avec la social-démocratie s'effacent et le problème de la réunification se posera. Ou bien ils seront confrontés à la nécessité d'un véritable règlement de compte avec leur propre passé politique sans lequel il n'est pas de rénovation authentique possible. Le cas du parti communiste français illustre bien la difficulté. Après la déroute électorale subie par le parti socialiste en 1993, face à l'inconsistance des écologistes et à l'inconséquence de ses propres oppositions successives, il aurait quelques possibilités de prendre la tête de la remobilisation sociale à condition d'un réel effort critique de rénovation. Mais l'appareil, confit dans tous les conservatismes, formé sur des décennies aux pratiques bureaucratiques, dépolitisé par la gestion routinière, semble incapable d'un tel effort : le congrès de janvier 1994, loin de se caractériser par le renouveau et l'intérêt pour les questions brûlantes de l'heure est apparu comme un congrès de permanents et d'apparatchiks, accaparés par leurs problèmes internes de révision du centralisme démocratique et de succession de Georges Marchais au secrétariat « général» rebaptisé «national». Quant aux oppositions successives (rénovateurs, refondateurs, reconstructeurs), malgré les bonnes volontés, elles semblent reproduire à leur propre échelle les hésitations et les impuissances de l'appareil dont elles sont issues. A la différence de ce qui se passe dans la plupart des autres pays européens, le corps presque immobile de ce parti communiste est encore assez encombrant pour bloquer ou freiner les reclassements nécessaires à la renaissance d'une gauche internationaliste et combative à l'échelle européenne.
Une telle recomposition n'en est pas moins inscrite à l'ordre du jour. Elle a d'emblée une dimension au moins européenne. Après la disparition de l'URSS, elle sera déterminée principalement par la redéfinition des liens avec le mouvement social, par l'énoncé d'un projet européen, et par l'affirmation d'un nouvel internationalisme solidaire du tiers-monde. D'ores et déjà, des expériences telles que Rifundazione en Italie, que la Gauche Unie dans l'Etat espagnol, que les accords unitaires lors des élections municipales de Lisbonne apportent des éléments et des expériences intéressants, dans la mesure où la mobilisation sociale unitaire peut se conjuguer avec un apprentissage de la démocratie et du pluralisme politique.
D'autres facteurs interviendront dans ce processus complexe de réorganisation. Les petits partis communistes d'Europe du Nord, qui ne bénéficient plus du grand-arrière soviétique, tendent à devenir des partenaires ordinaires de coalitions avec l'extrême-gauche et les écologistes radicaux (Danemark). D'autre part, il est encore trop tôt pour percevoir l'expression politique que prendra la résistance au choc libéral dans les pays d'Europe de l'Est. Enfin, il n'est pas exclu, devant la brutalité de la crise sociale et les conséquences corrosives du chômage, que certains secteurs chauvins et populistes issus des partis communistes basculent à l'extrême-droite : en Russie, il s'agit plus que d'une hypothèse, en Europe occidentale, il ne s'agit encore que de symptômes et de manœuvres d'apprentis sorciers.
Il est toujours difficile de prendre la mesure des grandes accélérations historiques. Il y a moins de cinq ans, le Mur de Berlin était encore debout. Il y a moins de trois ans, l'URSS de Gorbatchev était encore présentée comme la deuxième puissance mondiale. Les bouleversements intervenus depuis sont loin d'avoir épuisé leurs effets. Ils sont infiniment plus puissants que l'inertie du plus rigide des appareils. Des militants sincères sortent de leurs certitudes pour s'ouvrir au dialogue. Des dialogues se nouent. Des préjugés et des frontières tombent. Ce n'est qu'un début. La première urgence demeure celle de l'action : sous les coups de la réorganisation capitaliste mondiale, il faut d'abord faire front. Mais rien de solide ne se reconstruira sans une réflexion collective, contradictoire, et honnête sur le leçons de notre histoire récente, sur la démocratie politique et syndicale susceptible de résister aux tendances bureaucratiques, sur une stratégie révolutionnaire de notre temps.*
Paris, 25 mars 1994