Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Le cap difficile du 27 avril

· Inprecor n° 379, avril 1994 · p. 28-30 · 2 274 mots

Afrique australe Syndicalisme Brésil

Les raisons qui ont mené aux premières élections non raciales du 27 avril 1994 sont parfaitement identifiables. Certaines relèvent de mécanismes longs et cumulatifs comme, par exemple, la crise du système économique de l'apartheid et de ses formes spécifiques de gestion de la force de travail. D'autres proviennent d'événements politiques plus récents, parmi lesquels il faut compter la décomposition du régime soviétique. Peter BLUMER

B ien que rien de tout cela ne

relève de la providence ou du hasard aucune organisation politique ou mouvement de masse n'a pu échapper à l'onde de choc. Toutes et tous sont désormais traversés par des clivages politiques importants (1) qui ne portent pas seulement sur des appréciations tactiques mais aussi sur des problèmes de réorientation stratégique par rapport à un environnement politique et institutionnel radicalement nouveau.

Beaucoup de ces débats étaient en filigrane à la fin des années 80. Mais ils se sont progressivement amplifiés dès l'ouverture officielle des négociations entre l'ANC et le gouvernement. Quant à l'échéance électorale et ses enjeux spécifiques, elle révèle encore plus l'ampleur des problèmes que rencontre dorénavant chaque formation politique.

L'ANC et le Parti communiste (SACP) sont les premiers concernés. Ce n'est pas simplement la base qui est sous le choc de la réorientation politique de leurs directions. Ce sont également ces dernières qui se divisent lentement sous l'effet d'intérêts politiques divergents. C'est aussi le cas pour la fédération syndicale, COSATU, et le SANCO, mouvement fédérant les associations «civiques». Là-encore les élections révèlent des intérêts et des projets différents. La division interne du Congrès panafricaniste (PAC) est, par ailleurs, à son comble alors que l'Azanian people's organisation (AZAPO,

AFRIQUE DU SUD

WORKERS ON STRIKE FOK A LIVING WAGF T0 OWORKE STUDEN UNITY organisation politiquement large issue du Mouvement de la conscience noire) est largement paralysée par le doute sur elle-même. Enfin, la plupart des organisations et groupes de la gauche socialiste et révolutionnaire sont traversés par des débats nouveaux, incluant celui de la consigne de vote à donner pour le 27 avril.

Un virage surprenant

Ces discussions — de plus en plus publiques, par ailleurs - renvoient à deux bouleversements dont l'ampleur ou la rapidité ne pouvaient pas ne pas occasionner de tels chocs. Le premier est celui du changement de politique de la part du pouvoir lui-même. Une chose était de comprendre les contradictions et les divisions qui assaillaient depuis longtemps la classe dirigeante sud-africaine, une autre est de comprendre pourquoi et comment elle a été capable d'assumer un tel virage et de reprendre l'initiative après les grandes mobilisations des années 80.

Les moins préparés se trouvaient dans les rangs de l'ANC et du Parti communiste où l'on avait trop longtemps expliqué aux militants que l'apartheid était une forme de colonialisme interne nécessitant une «révolution démocratique». La formation qui fut ainsi donnée admettait une grande souplesse vis-à-vis de la bourgeoisie libérale. Rien ne laissait entendre que l'on puisse mettre fin au «colonialisme interne» par un accord de co-gouvernement • avec les «représentants des Boers».

La surprise n'épargna pas non plus une partie de ceux qui estimaient que l'apartheid (en tant que mode de domination spécifique du capitalisme en Afrique du Sud) ne pourrait tomber que sous les coups d'une révolution socialiste. Certains doutèrent assez longtemps du caractère irréversible de la réforme structurelle orchestrée par le régime lui-même.

Le second bouleversement qui imprègne tant les débats actuels concerne les glissements politiques successifs assumés par les directions de l'ANC et du Parti communiste et leur décision de procéder par consensus avec le pouvoir sortant. Il importe peu de savoir ce que pensaient réellement ces directions au moment des grands affrontements sociaux, entre 1984 et 1987. Il est d'ailleurs certain que diverses positions ont cohabité à cette époque, certaines recherchant une grande négociation grâce aux pressions du grand patronat libéral et des grandes puissances occidentales, d'autres préparant un affrontement final qui permettrait l'établissement d'un régime non racial qualifié de «révolution démocratique et nationale» (2). Mais le plus important est sans aucun doute la manière dont des millions de Noirs ont perçu, durant cette période, le message politique de l'ANC et du Parti communiste. La grande majorité n'a pas perçu le sens des atternoiements envers le secteur

1) Ce jugement vaut également pour les partis de droite et d'extrême droite, pour les partis de nature ethnique liés aux «gouvernement» des Bantoustans, pour l'Inkhata de Buthelezi.

Page 29

libéral bourgeois. Elle n'a évidemment pas pu comprendre que l'ultra radicalisme des années 1985-86, avec ses slogans d'«insurrection» et de «double pouvoir» lancés par la direction de l'ANC, n'avait pas forcément pour objectif le socialisme. Cette majorité d'hommes et de femmes, y compris de cadres politiques et syndicaux, ne pouvaient pas prendre la juste mesure des discussions déjà engagées ainsi que des pressions soviétiques et occidentales. Leurs expériences quotidiennes de lutte et de résistance ne permettaient que rarement la perception des enjeux et des contradictions à l'œuvre. La gauche syndicale, pourtant longtemps dominante à la tête des principaux syndicats n'était pas capable de faire descendre ces débats au-delà des cercles les plus actifs de shop-stewards. Et les petits groupes de la gauche politique avaient bien des difficultés à se tourner vers les larges secteurs mobilisés.

Les négociations se sont engagés dans ce contexte. Elles ont d'ailleurs été d'abord présentées comme un moyen d'entériner les victoires de l'ANC et de négocier un transfert de pouvoir. La «lutte armée», formellement menée depuis les années 60, fut «suspendue» sans la moindre discussion de congrès. La Charte de la Liberté, longtemps présentée comme le seul et unique drapeau possible de la libération nationale, fut rapidement enterrée à l'occasion de quelques discussions économiques qui laissèrent de côté les projets de nationalisation. La demande d'une réelle Assemblée constituante fut abandonnée au profit d'un projet de co-gouvernement unitaire laissant à la future assemblée fort peu de pouvoirs constitutionnels... Voilà pourquoi le choc est si rude pour beaucoup de militants et de militantes. Voilà pourquoi les fragmentations et les clivages vont se développer. C'est un nouvel enjeu pour les luttes à venir. Une époque se termine, une autre s'ouvre. La gauche indépendante et socialiste n'a pas simplement pour devoir de tirer des bilans ; elle doit préparer l'avenir en s'adressant, le mieux possible, à ces centaines de cadres de l'ANC, du Parti communiste et des syndicats qui chercheront une issue à la mutation de leurs actuelles directions.

Le 27 avril, des millions de Noirs vont voter pour la première fois et ils voteront pour l'ANC. Pour la plupart d'entres eux il n'y aura aucun doute et aucun état d'âme. Ils exprimeront ainsi et pour la première fois leur droit démocratique de citoyen en votant pour l'organisation qui leur semble avoir dirigé la lutte d'émancipation. D'autres, beaucoup moins nombreux mais bien plus impliqués dans la direction des luttes, voteront pour la coalition dirigée par l'ANC en ayant pourtant beaucoup de doute sur les dérives de sa direction. Ils voteront ainsi pour ne donner aucune chance au Parti national et à ses alliés, ou éventuellement pour faire élire certains dirigeants du Parti communiste et de la COSATU et voir ce que la direction Mandela fera de sa victoire électorale.

Dans un tel contexte l'ampleur du vote ANC ne sera pas sans conséquence pour les mouvements revendicatifs qui viendront après l'élection. Et ce, malgré la nature de la politique menée actuellement par la direction de l'ANC. Pourquoi est-ce ainsi ? Une autre option serait-elle possible?

Lorsque les négociations furent bien engagées et que la perspective des électons générales se protilèrent 1l était tout à tait possible d'envisager la formation d'un rassemblement politique qui puisse offrir un programme alternatif aux compromis que la direction de l'ANC mettait progressivement en œuvre. Mais pour qu'une telle perspective puisse voire le jour et qu'elle ne se réduise pas à un simple témoignage propagandiste il aurait fallu disposer d'un certain nombre de conditions. Il aurait fallu, par exemple, pouvoir s'appuyer sur un courant non négligeable du mouvement syndical. Il aurait fallu, d'autre part, qu'un tel rassemblement ne paraisse à aucun moment vouloir s'abstenir aux élections sous le mauvais prétexte doctrinaire que l'Assemblée n'était pas vraiment constituante. Il aurait fallu aussi que ce mouvement soit capable de proposer un programme de lutte et de revendications immédiates et ne se contente pas d'une dénonciation de la direction Mandela. Cela aurait donc impliqué une démarche unitaire systématique en direction de l'alliance ANC/SACP. Ainsi, et ainsi seulement, un rapport de force pouvait être créé pour rendre cette alternative crédible et lui éviter d'apparaître comme une simple source de division.

Dans un tel processus la question du pluralisme dans le mouvement syndical se serait naturellement posée ainsi que celle d'une nouvelle direction politique pour les travailleurs. Le débat sur le parti des travailleurs, qui est réapparu ces derniers mois dans certains syndicats, aurait gagné une forte crédibilité.

Mais tout cela n'a pu se faire pour de nombreuses raisons parmi lesquelles il faut d'abord souligner l'incapacité de lAZAPO à comprendre les problèmes de front unique envers les luttes où l'ANC est hégémonique et à construire une organisation utile et stable (3).

Mais il faut aussi prendre en compte quelques rendez-vous manqués, au cours des années 80, par la gauche révolutionnaire : ses difficultés à s'implanter durablement dans le mouvement syndicale, à y construire un courant d'opinion stable et crédible ; ses difficultés — elle aussi - à comprendre l'importance primordial du front unique en direction des rangs de l'ANC et du Parti communiste et à ne pas se contenter de dénicher les ruses cachées derrières telle ou telle grève ou conférence.

Il faut enfin prendre en considération les multiples difficultés objectives qui ont assailli tous ceux qui, en Afrique du Sud comme ailleurs dans le monde, ont cherché à défendre un projet novateur et démocratique de socialisme. Les menaces bureaucratiques et le sectarisme stalinien ne laissaient pas toujours beaucoup de choix dans certaines luttes.

2) Les effets de cette diversité sont encore largement perceptibles chez des cadres intermédiaires du Parti communiste qui reprochent à leur direction d'avoir «abandonner» la ligne dite d'«insurrection».

3) L'AZAPO a finalement décidé de ne pas participer aux élections et ne donne pour le moment aucune consigne de vote.

Page 30

Le bilan de toute cette époque restera de toute manière à écrire. C'est ainsi, par conséquent, qu'il n'existera pas de telle liste capable de montrer l'existence d'un courant socialiste ou même simplement radical, allant au delà des simples rangs de la gauche révolutionnaire et offrant immédiatement un espoir de direction alternative.

C'est dans ce cadre qu'il faut situer la décision par l'Organisation des travailleurs pour une action socialiste (WOSA) de prendre en charge le débat sur le «parti des travailleurs» et de présenter dans ce cadre des candidats aux élections du 27 avril (4). Dans un communiqué daté du 10 février elle déclare : «WOSA mènera campagne sous la bannière d'une liste pour un parti des travailleurs indépendant (WLP). Celle-ci sera l'occasion de dresser la liste des revndications ouvrière, et de mettre en avant des militants prêts à les défendre».

Ce choix constitue-t-il une alternative à ce qui n'a pas pu se construire patiemment au cours des dernières années ? Seule cette organisation pourra y répondre après les élections. Car si l'enjeu est bel et bien de redonner progressivement des perspectives indépendantes au mouvement ouvrier il reste à savoir quelle pourrait-être l'attitude la plus pédagogique et la plus constructive aux yeux de ces centaines de cadres politiques ou syndicaux, membres de la COSATU ou du SACP qui dans leur majorité vont voter pour la liste de l'ANC. Tout ne se réduit évidemment pas au choix tactique fait pour le scrutin du 27 avril. Mais l'objectif légitime d'un nouveau parti des travailleurs — comme toute démarche de regroupement et d'unification — implique de pouvoir partager des expériences nouvelles avec des forces infiniment plus importantes que les seuls rangs de la gauche révolutionnaire. Le propagandisme, souvent imposé par les circonstances, nécessite donc des formes de campagnes qui le rende le moins abstrait possible et qui permette de pénétrer le plus loin possible dans les rangs de ceux à qui l'on veut s'adresser. C'est pourquoi dans notre dernier article (5) nous avions, pour notre part, posé la question d'un vote en faveur de l'ANC mais s'appuyant sur une campagne indépendante, sur des revendications démocratiques et sociales immédiates et s'adressant aux secteurs les plus déroutés de l'ANC, du Parti communiste et de la COSATU.

Le débat sur une recomposition du mouvement ouvrier ne fait que commencer dans ce pays. Un très long chemin restera à faire avant que ne se pose pratiquement la proclamation d'un parti des travailleurs. Ce débat a d'ailleurs existé dans de très nombreux pays, et dans des conditions politiques et historiques très différentes. Rares ont pourtant été les cas où des secteurs de masse ont réussi à s'atteler à ce projet. Pour le moment le champ politique sud-africain est essentiellement occupé par l'ANC et le Parti communiste. Poser la question d'un parti des travailleurs c'est donc d'abord chercher à travailler avec des courants oppositionnels de masse de ces mouvements, quand ceux-ci se formeront. C'est une tâche centrale, qui passe pour le moment, par la meilleure campagne politique possible au moment où les masses noires accèdent pour la première fois au suffrage universel.*

14 mars 1994

4) WOSA est une organisation socialiste révolutionnaire ayant une certaine surface politique. De petits groupes existent, généralement très doctrinaires, issus d'une manière ou d'une autre des diverses organisations «trotskystes» britaniques. WOSA a été, ces dernières années, la seule organisation ayant représenté un pôle de référence à la gauche de l'ANC/SACP et du PAC.

5) Voir Peter Blumer, «Une délicate transition», Inprecor n° 377 de février 1994.

Une erreur sur cette page ?