Les syndicats sont bureaucratisés, manipulés par le gouvernement, contrôlés par des dirigeants vendus au parti au pouvoir. Pourtant, la place des marxistes-révolutionnaires est en leur sein; leur tâche: construire des courants d'opposition (voir dans Inprecor no 29 - du 25 mai 1978 - la liste
L'interview de Manuel Aguilar Mora publiée ci-dessous est parue dans le numéro de Perspectiva Mundial du 9 octobre. Cette revue est un bimensuel socialiste-révolutionnaire publié à New-York.
Aguilar Mora est un dirigeant national du Partido Revolucionario de los Trabajores (PRT - Parti révolutionnaire des travailleurs, section mexicaine de la IVe Internationale). L'interview a été faite par Anibal Vargas.
* * * Le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) qui est le parti dirigeant au Mexique, a tenu au début du mois d'août un congrès au cours duquel il s'est déclaré être un « parti ouvrier» doté d'une idéologie social-démocrate. Quelle signification cela présente-t-il ?
Le rassemblement national du PRI a été un des événements les plus discutés de la politique mexicaine ces derniers temps. La discussion a eu pour centre le fait que pour la première fois, des divergences claires et tangibles sont apparues au sein du PRI.
Depuis 1976, le Mexique est aux prises avec la crise économique la plus grave qu'il ait connue depuis quarante ans. Mais c'est seulement maintenant, grâce au congrès du PRI, que nous voyons clairement les divisions et les fissures qui se sont ouvertes.
Mexique
Le populisme
sans avenir du
parti au pouvoir
complète des précédents articles sur le Mexique). globalement par le développement de deux grandes tendances. L'une d'elles a des liens directs avec le gouvernement et avec le Président Jose Lopez Portillo. L'autre est liée à l'aile politique de la direction des syndicats, c'est-à-dire aux bureaucrates qui ont réussi à se créer une base à l'intérieur du parti officiel lui-même.
La première tendance soutient Lopez Portillo, la politique d'austérité, la dévaluation, les accords avec le Fonds monétaire international.
Cette politique d'austérité
- avec les coups qu'elle porte au niveau de vie des masses - représente une rupture avec la politique économique précédente, qui avait été associée à certaines concessions réformistes faites aux masses. Le tournant n'a pas été réalisé sans conséquences. Le gouvernement a dû payer le prix pour rendre effective sa politique. La rupture ouverte entre un secteur important du PRI et le gouvernement en a été un
Bien sûr, cette situation n'en est pas arrivée au point que le PRI refuse ouvertement de soutenir le gouvernement.
Le Président Lopez Portillo était anxieux de voir Carlos Sansores Perez quitter le PRI. Carlos Sansores Perez est le président du PRI, qui a été placé à ce poste par le prédécesseur de Lopez Portillo, Luis Echevarria.
Ces fissures s'expriment Sansores Perez est un politicien profondément détesté à l'intérieur comme à l'extérieur du PRI. Il est devenu un lien avec les anciens partisans d'Echevarria, dont il y a six mois tout le monde pensait qu'ils avaient été définitivement écartés. Il émer ge maintenant tout à coup comme un des principaux porte-paroles d'une politique soi-disant du peuple, ou populiste.
Que se passe-t-il? Pourquoi un homme comme Sansores peut-il s'accrocher dans le PRI, contrairement à toutes les prévisions ?
Ce qui est arrivé, comme je le disais, c'est qu'il s'est produit une division dans les cercles officiels. Sansores a réalisé qu'il pouvait l'exploiter de façon opportuniste et démagogique. Il a manœuvré pour devenir le porte-parole des cercles liés aux bureaucrates syndicaux, qui sont de plus en plus préoccupés des mouvements de la base qui surgissent aans les syndicats qu'ils
Ces mouvements sont apparus dans les syndicats des travailleurs des hôpitaux, à l'hôpital général de Mexico et dans d'autres, ainsi que dans les syndicats de l'automobile et du textile. Les membres de ces organisations sont de plus en plus intéressés par les mouvements de ce qu'on appelle les syndicats académiques, comme celui des professeurs et du personnel des lycées, et d'autres syndicats plus petits qui ont réalisé des luttes très importantes.
Nous devons rappeler qu'en juin et juillet de l'année dernière, les plus grandes manifestations qui aient eu lieu au Mexique depuis 1968 ont été réalisées pour soutenir la grève du STUNAM (Syndicat des travailleurs de l'Université nationale autonome de Mexico). Cette grève a finalement été écrasée le 11 juillet, lorsque plus de 10000 policiers ont envahi le campus.
Ce mécontentement des travailleurs s'exprime dans les syndicats officiels contrôlés par les bureaucrates.
Un des exemples les plus marquants, les plus contradicde tance dernier. Plus toires et les plus ironiques en a million de travailleurs, unis dans le cortège du ler Mai, ont occupé les rues, réalisant la plus grande manifestation que Mexico ait jamais vue. La manifestation était contrôlée par les bureaucrates et, en dernière analyse, manipulée par le Président et par [Etat, comme elle l'a toujours été. Elle représentait cependant une démonstration de force impressionnante.
En outre, mentionner la manifestation des syndicats indépendants, qui était aussi la plus importante tenue jusqu'à maintenant, et qui a réuni 20000 à 25000 personnes. Elle s'est tenue séparément parce qu'elle n'a pas pu entrer dans le cortège officiel. Les bureaucrates ont réussi à l'isoler de celle qui a réuni 1000000 de travailleurs, bien que la tactique des camarades des syndicats indépendants consistait à essayer de pénétrer dans le cortège officiel.
Le problème est qu'une force de 1000000 de travailleurs n'est pas si facile à contrôler ou à manipuler, surtout quand elle ressent directement les effets de la crise économique.
Par conséquent, le rassemblement du PRI reflétait clairement les divergences nées de la réalité sociale et politique objective du Mexique. C'est ce qu'exprime la proposition mise en avant par Sansores Perez, soutien des syndicats, que le PRI devienne un « parti ouvrier». C'est de la pure démagogie ! Mais cela montre quel langage le PRI doit adopter avec les ouvriers : « Ne vous faites pas de souci. Voyez, êtes les privilégiés. Vous êtes notre force. Vous êtes les enfants chéris de ce régime; nous allons faire quelque-chose pour vous. Ce parti est le vôtre; ce n'est pas le parti des capitalistes ni celui des corps constitués. »
De l'autre côté, Rodolfo Gonzalez Guevara, le président de la Chambre des députés et le chef du groupe parlementaire du PRI, est totalement contre toute cette démagogie à propos d'un « parti ouvrier». Il craint que cela ne « fasse peur» aux capitalistes. Ils craint que ceux-ci n'expatrient encore plus de capitaux qu'ils ne l'ont fait récemment, par peur des grèves et des réactions populaires face aux mesures d'austérité imposées par le gouvernement.
Ce n'est pas tout. Le gouvernement mexicain a un caractère bonapartiste, ce qui signifie schématiquement que c'est gouvernement bourgeois au service des capitalistes, mais qui a pour base le soutien populaire. C'est ce que nous voulons dire par bonapartiste. Toutefois, le gouvernement ne peut pas laisser échapper cette base de masse. Il veut la manipuler.
Les caractéristiques de la bourgeoisie mexicaine donnent au gouvernement bonapartiste des traits spécifiques qu'il est difficile de trouver dans d'autres pays. Alors que les masses sont la principale base de soutien, ce sont néanmoins elles qui souffrent le plus de sa politique d'austérité. C'est la contradiction de la période actuelle de la lutte de classes au Mexique. Cela explique toutes ces choses étranges, comme le fait que le régime essaie de gagner le soutien des masses alors même qu'il leur porte des coups réinsurmontable. Qu'essaient de faire les organisations révolutionnaires dans cette situation contradictoire ?
Cette question touche directement au cœur de notre identité, de notre raison d'être et de notre croissance actuelle.
Je vais expliquer quelles positions les autres groupes ont prises, afin que vous comprepourquoi je dis cela. D'abord, prenons les secteurs aux positions ultra-gauches qui pensent que toute lutte doit être un affrontement direct avec le gouvernement. Le résultat de cette position a été, par exemple, que la lutte du syndicat des travailleurs de l hopital général de Mexico, qu'ils ont dirigée, a avorté prématurément. En effet, au lieu d'utiliser leurs luttes pour atteindre la grande majorité des travailleurs hospitaliers qui font partie du syndicat bureaucratisé, ils ont simplement fourni aux bureaucrates un motif pour les mettre à la porte. C'est un exemple clair, car ils ont assimilé publiquement le syndicat bureaucratisé et le gouvernement. En fait, c'est correct, mais partielle-
L'autre aspect du problème est qu'ils oublient totalement que les membres de la base des syndicats bureaucratisés ne sont pas le gouvernement. Même si le gouvernement utilise son soutien, la base a ses propres intérêts, qui, si on les laisse s'exprimer, vont à l'encontre du gouvernement. Ce cas a montré clairement comment une ligne ultra-gauche empêche les camarades de gagner dans des luttes.
Autre chose est la tactique droitière réformiste dont le meilleur exemple est fourni par le Parti communiste mexicain. Certes, aujourd'hui, le PC tire principalement ses forces des secteurs extérieurs au gouvernement et aux fédérations bureaucratisées, c'est-à-dire des sec-
Edits indépendants -professeurs de lycée, les travailleurs des campus, les syndicats industriels indépendants, en dehors des fédérations officielles.
Néanmoins, il est de tradition au PC de devoir s'allier avec des secteurs du PRI et du gouvernement, avec des secteurs nationalistes réformistes, car il
croit que sa tâche actuelle est de lutter surtout contre les firmes impérialistes et contre les secteurs qui au Mexique sont les plus directement liés à l'impérialisme. Mais, en dernière analyse, le lien principal entre l'économie et la politique mexicaine et l'impérialisme est le gouvernement lui-même et donc le PRI.
Nous, au PRT, avons une conception différente, à la fois de celle des réformistes et de celle de l'ultra-gauche. Nous pensons que les syndicats bureaucratisés sont manipulés par le gouvernement et contrôlés par des dirigeants complètement vendus au PRI, mais que ce sont tout de même de véritables syndicats qui ont été construits par la base, notamment d'un point de vue historique. Ce sont des organisations que les masses ne vont pas quitter parce que des révolutionnaires leur disent de le faire, mais qu'elles vont utiliser le plus possible, car ces syndicats sont les armes les plus directes dont elles disposent en ce temps d'austérité.
C'est pour cela que notre politique est d'être dans ces syndicats, de construire en leur sein des courants d'opposition, ce qui implique parfois d'obliger les bureaucrates à se congouvernement, nous ne faisons pas partie de la direction. Et cela bien que nous sachions que ces dirigeants sont inconsistants et limités, et qu'ils ne méritent aucune confiance. La base doit les remplacer par ses propres représentants thentiques. Telle est, en résumé, notre ligne.
brièvement quelques cas spécifiques dans lesquels la résistance des travailleurs a obligé le gouvernement à adopter une attitude plus «populiste» ?
Je vais donner plusieurs exemples. Le premier est celui que j'ai déjà mentionné, celui des travailleurs du campus appuyés par les étudiants qui ont réalisé l'année dernière les plus grandes manifestations qui se soient produites au Mexique depuis 1968. Il y a eu trois ou quatre manifestations de 50000 à 100000 personnes. La lutte n'a pas complètement abouti, mais elle n'a pas été écrasée non
En ce sens, ce fut une victoire, car les autorités n'ont pas détruit le syndicat. La police a envahi le campus et a brisé la grève. La revendication fondamentale de ce mouvement était la reconnaissance du syndicat. Auparavant, il y avait deux syndicats, un pour les professeurs et un pour les travailleurs; et maintenant, comme produit de la lutte, ils se sont unifiés. Ils cherchaient aussi à faire établir un contrat couvrant tous les travailleurs, qui aurait finalement signifié la reconnaissance syndicat et une augmentation des salaires. Mais fondamentalement, la lutte avait pour but la reconnaissance du syndicat.
Le deuxième mouvement que je veux signaler est celui qui a été mené par les travailleurs hospitaliers de l'hôpital général, et dont j'ai aussi parlé plus haut. Là aussi, la grève a été finalement brisée. La police et des éléments armés par la bureaucratie syndicale, nom de «vautours» sont entrés et ont brisé la grève. Mais ce fut finalement une grèimportante, car elle a concerné un syndicat qui fait partie de la structure bureaucratique elle-même et de l'appareil d'Etat : le Syndicat des employés du secteur public.
Même si elle a finalement échoué dans ses objectifs, cette grève a été un important signal d'alarme pour la bureaucratie.
Un autre cas dont je veux parler est celui des mineurs de Nacozari, dans l'Etat de Sono-
Dans cette lutte, les mineurs du nord du Mexique ont eu à affronter à la fois les patrons et les bureaucrates, qui sabotaient leur défense et lui faisaient obstruction. La lutte a été réprimée, comme je l'ai dit, mais elle a montré le niveau de militantisme qui existe chez beaucoup de travailleurs.
Ces trois luttes ont obtenu un important soutien. Aussi, bien qu'elles aient été durement réprimées, elles n'ont pas été des défaites qui écrasent la classe ouvrière.
Dans ces mobilisations, il y avait deux éléments qui étaient clairement liés. L'un d'entre eux était le problème de prévenir une baisse encore plus forte du coût de la vie, c'est-à-dire le problème des salaires. L'autre élément - très important - était que des luttes de nature politique et sociale étaient menées pour le contrôle des syndicats par les travailleurs, pour l'indépendance syndicale, pour la démocratie interne. En d'autres termes, ces luttes étaient directement reliées à des buts plus larges que les stricts problèmes économiques. Retournons un peu en Lorsque le PRI a décidé de se proclamer lui-même un « parti ouvrier »; penses-tu que cela a accéléré sa crise, que ce parti se décompose encore plus ? Y aura-t-il une situation plus favorable pour les révolutionnaires dans la prochaine période, ou de plus gros obstacles ?
Je pense qu'il y aura des situations plus favorables car il est évident que le PRI est en crise à tous les niveaux. Il est évident que le gouvernement, et par là même le parti, est dans un état de crise avancé. De fait, la crise a un plus gros impact sur le parti officiel que sur le gouvernement continuera d'exister, même s'il perd sa forme de bonapartisme. Il a beaucoup de façons de surviure, y compris en ultime instance son va-tout, une dictature militaire ouverte. Il n'y a aucun doute là-dessus.
Le PRI, de son côté, est une autre affaire. Son existence même est en jeu. Sa survie en tant que parti multiclassiste est en question, comme ses dirigeants traditionalistes les plus représentatifs l'ont montré. Son existence même en tant que parti officiel, que parti du gouvernement, que parti qui exerce réellement le pouvoir politique sur les masses, est en question, maintenant que les masses récusent de plus en plus non seulement le PRI mais aussi le gouvernement.
Néanmoins, à cet égard, je pense que la façon dont le PRI a choisi de se caractériser lui-
même est plus une marque de crise interne que de force. C'est pourquoi je dirais que oui, de telles caractérisations montrent des occasions croissantes pour le développement des organisations révolutionnaires, même si ce genre de choses a toujours des aspects négatifs, en cela qu'elles mènent à la confusion, rendant la situation encore plus complexe et difficile.
Mais si nous regardons l'histoire récente du Mexique et sa dynamique d'ensemble, nous voyons que, bien sûr, cette confusion persiste et ne va pas s'évanouir d'un seul coup. Ce qu'il y a de positf dans la situation actuelle, c'est que cette confusion tend à devenir un elément de plus en plus secondaire, l'aspect le moins important du processus décisif qui a maintenant lieu dans la politique mexicaine. NOTE 1) Poussés par des conditions de vie misérables et par de bas salaires, environ 3500 ouvriers de la «Mexicana de Cobre», un complexe industriel géant qui est destiné à devenir une des plus grandes mines de cuivre d'Amérique latine et qui est financé par des banques américaines, se sont mis en grève en février. Le gouverne ment de Lopez Portillo a ordonné aux soldats et aux troupes fédérales de briser la grève. En juin, une escouade d'éléments armés par la bureaucratie syndicale a envahi les maisons de trente-trois dirigeants de la grève. Les grévistes ont été ligotés, brutalement battus et jetés en prison. Quelques-uns ont été relâchés sous caution, mais on leur a interdit de retourner à la mine. Beaucoup ont dû s'enfuir pour éviter d'être constamment harcelés par la police.