Le principal problème de la gauche démocratique russe est à ce jour son incapacité à gagner une influence de masse parmi la classe ouvrière. Une analyse de cet échec est donc incontournable pour les partis politiques et les mouvements de gauche. L'étude qui suit est divisée en deux partie, la première publiée ci-dessous est un examen de la situation politique et sociale de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier «apolitique» et la seconde, qui sera publiée dans notre numéro de juin 1994, ébauchera un aperçu historique et une analyse de la gauche russe*. Poul FUNDER LARSEN et David MANDEL usqu'à la fin des années 80, T'idée selon laquelle la révolution antibureaucratique aurait un contenu socialiste — c'est-à-dire qu'elle conduirait à une véritable socialisation de l'économie nationalisée — était très largement répandue dans la gauche démocratique à l'intérieur et à l'extérieur de l'Union soviétique. Cette illusion n'était pas dénuée de tout fondement. Les travailleurs ont joué un rôle dirigeant et indépendant dans tous les mouvements antibureaucratiques d'Europe de l'Est durant les 40 ans qui ont suivi la deuxième Guerre mondiale. Ces derniers avaient invariablement donné naissance à des conseils ouvriers et à des revendications d'autogestion. Même en Union soviétique, le centre du pouvoir bureaucratique, les désillusions de la déstalinisation ont provoqué au début des années 60, un mouvement de protestation de grande ampleur parmi les travailleurs, qui a été durement réprimé.
On imaginait mal les travailleurs de ces économies nationalisées acceptant le remplacement de leur anciens seigneurs bureaucrates par une classe capitaliste. Le fait que le capitalisme soit en cours de restauration, fût-ce de façon confuse et
Inprecor n° 380 - mai 1994
I RUSSIE encore incomplète, est principalement le résultat de l'affaiblissement de la classe ouvrière sous la dictature bureaucratique. Pourtant, la perestroïka, lancée d'en haut comme un retour au principes socialistes, a suscité une croissance, certes inégale, de la mobilisation de la classe ouvrière. Ceci a pris la forme de grèves, de création d'organisations quasi-politiques et de syndicats indépendants, de mouvements d'autogestion, ou d'une participation actives à la politique électorale sous forme de soutien aux forces antibureaucratiques.
Aux avant-postes
Cette activité a joué un grand rôle dans l'extension graduelle des libertés politiques sous la perestroïka et a finalement conduit à la chute du régime bureaucratique «communiste». Mais les fruits de cette mobilisation, qui en Russie n'a jamais touché qu'une minorité de la classe ouvrière, ont été facilement engrangés par des forces libérales (intérieures et extérieures à la bureaucratie) hostiles aux intérêts des travailleurs. Malgré leurs promesses de démocratie et de niveau de vie «à l'occidentale», les politiques des nouvelles/anciennes élites ont laissé les travailleurs dans une situation bien pire du point de vue économique et politique que sous la perestroïka et à de nombreux égards pire que sous l'ancien régime.
Rétrospectivement, il est facile d'expliquer la faiblesse de la classe ouvrière : l'effondrement rapide de la domination bureaucratique a laissé dans son sillage une société atomisée. Le régime avait pendant plus de 60 ans empêché toute activité ou organisation collective indépendante — à l'exception des groupes bureaucratico-mafieux sous Brejnev. La facilité relative avec laquelle certains travailleurs ont pu mener une action collective pendant la perestroïka — cela s'est même produit à très grande échelle dans le cas des mineurs - tenait essentiellement au fait que l'Etat lui-même fournissait un cadre organisationnel aux mobilisations : la bureaucratie du parti-Etat qui organisait la société pour mieux la contrôler. Lorsque la répression s'est assouplie, dans les cinq dernières années de la perestroïka, ces structures — surtout dans les entreprises d'Etat et leurs administrations centralisées — étaient encore intactes, et la
* Pour une mise au point sur la terminologie employée, voir l'encadré p. 31.
protestation économique s'est rapidement politisée.Le point culminant de la mobilisation a été atteint en 1990, avec l'élection de nombreux libéraux se présentant sous les couleurs de la démocratie et de la lutte antibureaucratique, aux Soviets locaux et des républiques.
La victoire des libéraux
Après quoi l'activité ouvrière a décliné, avec néanmoins de faibles signes de résurgence en automne 1993, lorsque les chars d'Eltsine ont écrasé le Soviet suprême. En août 1991, les forces libérales «eltsiniennes» ont pu mettre en échec le coup d'Etat conservateur avec un minimum de mobilisation populaire. Cet épisode a permis le renforcement des libéraux et le lancement de la «thérapie de choc», une attaque brutale contre le niveau de vie et les droits sociaux et politiques de la popu-
A cette époque, le gros des anciennes structures d'Etat avaient été démantelées, surtout dans le domaine économique, et ne pouvaient déjà plus servir à organiser la colère populaire. Les entreprises bien que toujours propriété d'Etat ont «gagné» leur autonomie. L'atomisation résultante s'est parfaitement réfractée dans le mouvement syndical, où la décentralisation a été poussée à l'extrême. Les branches nationales syndicales et les confédérations ont perdu leurs anciens pouvoirs dictatoriaux et la majeure partie de leur budget au profit des sections d'entreprises et ont vu leur rôle réduit à celui de coordinateurs et de lobbies politiques. Dans la plupart des secteurs les conventions collectives sont devenus inutiles ; les choses se négociant de plus en plus usine par usine. Il y a aujourd'hui des réactions contre cette situation, mais le manque de solidarité dans le mouvement syndical demeure
Dans le même temps, une fois la démocratie conquise — ou plutôt semblant conquise — et que les promesses grandioses associées aux réformes de marché (qui ont été présentée comme l'opposé de la centralisation bureaucratique et l'homologue économique de la démocratie politique) se sont avérées vides, il est devenu plus difficile pour les travailleurs de trouver des objectifs communs unifiant leur opposition aux politiques du régime libéral-bureaucratique. Le discrédit du socialisme causé par l'ancien régime rendait plus difficile la conception d'une alternative ouvrière cohérente. Ceci a surtout fonctionné à la fin de la perestroika, où les gens prenaient encore au sérieux les promesses des «réformateurs de marché». Aujourd'hui, la majorité des travailleurs repense avec nostalgie à la sécurité économique et au niveau de vie sous l'ancien système ; et malgré les efforts de propagande soutenus du gouvernement, la mention du socialisme, au moins au niveau des idées, ne provoque plus de réactions négatives chez la plupart des gens.
A l'heure actuelle, le frein principal à l'émergence d'une alternative ouvrière à la restauration capitaliste est la démoralisation sociale et politique de la classe ouvrière. D'après une estimation indépendante, le Produit national brut (PNB) à la fin de 1993 représentait 38 % de son niveau de la fin 1990. Le volume de la production industrielle, selon les chiffres officiels, a chuté de 16 % en 1993 et de 18 % en 1992. Et aucun signe n'indique une fin du déclin économique. La peur de protestation de masse n'a jusqu'à présent pas permis que le gouvernement autorise le développement du chômage ; même si les semaines raccourcies et les prolongations de congés forcées, moins payées que la normale, sont monnaie courante. Sans une inflexion radicale dans les politiques économiques, les faillites et les licenciements de masses ne vont pas tarder.
Détresse sociale
La détresse matérielle et sociale vécue par le citoyen russe moyen est bien résumée par quelques données démographiques. La mortalité infantile, déjà très élevée pour un pays industrialisé au début de la «thérapie de choc», est passée de 16,8 pour mille en 1991 à 19,1 pour mille en 1993. L'espérance de vie des hommes est passée en 1993 de 62 (soit de dix à treize ans en dessous des moyennes occidentales) à 59 ans, et de 73 à 71 ans pour les femmes. Rien qu'en 1993, la population russe a diminué de un million, le gouffre entre les naissances et les décès continuant de croître à vitesse vertigineuse. Les statistiques gouvernementales indiquent que le revenu réel moyen à la fin de 1993 représente un tiers du niveau d'avant le «choc», à la fin 1991. Les anciennes garanties sociales — le plein emploi et la sécurité de l'emploi, les services de santé, l'éducation et le logement gratuits, les services communaux, les transports et les aliments de base fortement subventionnés — sont en passe d'être rapidement démantelés.
Pour résumer, les travailleurs russes se trouvent aujourd'hui dans une situation d'insécurité économique qui se rapproche rapidement de celle des travailleurs du Tiers-monde. Les réactions à ce tremblement de terre social parmi les travailleurs, dont la grande majorité n'a aucune expérience de l'action collective, a été de se rabattre sur le combat individuel pour la survie, tout en s'accrochant à l'espoir que d'une façon ou d'une autre la direction ou l'Etat les défendraient. Cette attitude est un héritage naturel du passé : bien qu'en dernier recours basées sur la menace de la répression, les relations avec la direction et les autorités politiques étaient plus ou moins marquées par le paternalisme bienveillant. Aujourd'hui, avec l'approfondissement rapide de la crise, peu de travailleurs ont confiance dans leur capacité à se défendre eux-mêmes. La relative facilité avec laquelle les forces libérales ont détourné la révolution antibureaucratique
s'explique aussi par la faiblesse du mouvement ouvrier international. Dans un passage trop peu connu de La révolution trahie, Trotsky écrivait dans le milieu des années 30 que «les destinées de la révolution d'Octobre sont aujourd'hui liées à celles de l'Europe et du monde» et que sans révolution victorieuse dans les pays capitalistes développés, «la contre-révolution bourgeoise sera [en Union soviétique] à l'ordre du jour plutôt que le soulèvement des ouvriers contre la bureaucratie. Si, au contraire, malgré le sabotage conjoint des réformistes et des chefs "communistes", le prolétariat d'Occident se fraie la route vers le pouvoir, un nouveau chapitre s'ouvrira dans l'histoire de l'Union soviétique. La première victoire révolutionnaire en Europe fera aux masses soviétiques l'effet d'un choc électrique, les réveillera, relèvera leur esprit d'indépendance, ranimera les traditions de 1905 et 1917 (...) Pour le premier Etat ouvrier, pour l'avenir socialiste, pas de salut si ce n'est dans cette voie» (1)
Au creux de la vague
Non seulement il n'y a pas eu de révolution victorieuse, mais l'effondrement des régimes bureaucratiques s'est produit dans le creux de la vague pour les mouvements ouvriers et socialistes internationaux. Presque partout ces derniers sont sur la défensive ou subissent des défaites. Dans ces circonstances, il n'est pas très étonnant que les travailleurs russes soient sensibles à l'idéologie libérale, qui leur rappelait en permanence que le «monde entier avait choisi le marché». Les pressions idéologiques, économiques et politiques étrangères ont joué un rôle clef pour mettre la révolution antibureaucratique sur la voie du capitalisme. Et il n'y a pratiquement pas eu de pression pour s'y opposer venant du mouvement ouvrier international.
Maintenant, après deux ans de «traitement de choc», les travailleurs russes ont été immunisés contre le chant des sirènes libérales, même s'ils ne voient toujours pas d'alternative à la restauration capitaliste. Compte tenu de cette démoralisation et de ce désespoir, le fascisme devient un danger potentiel en Russie — comme cela a été montré par la prestation électorale de Vladimir Jirinovski.
En fait, si on considère le contexte international de la chute du régime bureaucratique - qui était plus un effondrement qu'un renversement, l'élite de la caste dominante ayant elle-même perdu confiance en son système —, la tournure des événements ne semble plus aussi prédestinée. Si par exemple, l'effondrement s'était produit en 1968 — il était en cours en Tchécoslovaquie avant que les chars soviétiques n'y mettent un terme -, il n'est pas difficile d'imaginer que les transformations consécutives auraient pris une direction totalement différente. Ceci non pas pour nier le fait que la crise des mouvements ouvriers et socialistes dans le monde capitaliste et celle des régimes bureaucratiques soit liée, mais pour montrer que ce lien est moins direct et automatique que la coïncidence de ces deux crises ne pourrait le laisser penser.
La perestroïka a donné naissance à de multiples organisations ouvrières, dont la plupart sont restées modestes et à durée de vie limitée. Les trois types d'organisations ayant disposé d'une force durable et d'une taille significative sont les nouveaux syndicats, les collectifs de travailleurs (STK) et leur associations et enfin les anciens syndicats. C'est d'ailleurs dans cet ordre qu'ils ont pesé sur la scène politique.
Le renouveau du mouvement ouvrier
Avec leur grève générale de l'été 1989, les mineurs se sont imposés comme avant-garde du renouveau du mouvement ouvrier, si l'on excepte des explosions brèves et localisées qui remontent à la fin des années 20. Cette grève a donné naissance au Syndicat indépendant des mineurs (NPG), le rival de l'ancien Syndicat des employés de l'industrie du charbon. Les fondateurs du NPG reprochait au «vieux» syndicat, entre autres choses, d'être conciliateur et d'organiser les directeurs dans ses rangs. Ils ont donc monté un syndicat constitué exclusivement de mineurs de fond, à la différence des anciens syndicats qui incluaient les employés de surface des diverses entreprises du ministère du Charbon - le NPG s'est ensuite assoupli sur ce point, tout en continuant à exclure les salariés au-dessus du rang de contremaître.
En général, le nouveau mouvement syndical a fait des progrès très limité en dehors du secteur charbonnier. Bien que les chiffres exacts soient difficiles à évaluer (tous les syndicats ayant tendance à gonfler leur nombres d'adhérents), 90 % des travailleurs organisés appartiennent sans doute encore aux anciens syndicats, ce qui représente autour de 90 % de tous les salariés.
Probablement moins de 10 % des mineurs adhèrent au NPG, même si ce dernier, aujourd'hui en déclin, a eu par le passé une influence dépassant le cercle de ses adhérents formels. En dehors des mines de charbon, le nouveau mouvement a connu du succès surtout dans le secteur des transports
(si l'on ne tient pas compte des petits syndicats isolés créés un peu partout dans les petites entreprises et les petits commerces) : chez les aiguilleurs du ciel, les pilotes, les cheminots, les travailleurs des ports ou dans les transports en communs urbains. C'est leurs positions économiques stratégiques qui donnent à ces groupes de travailleurs relativement petits leur force exceptionnelle. Lorsqu'ils ont scissioné les anciens syndicats, les organisateurs des nouveaux affirmaient que les vieilles structures n'étaient pas réformables. Les obstacles aux réformes en 1990, époque à laquelle le NPG a été fondé, pouvaient effectivement sembler considérables. Aujourd'hui encore, plus de trois ans après, les principaux problèmes l'absence de contrôle démocratique sur les dirigeants syndicaux et leur soumission aux directions - sont loin d'être résolus dans la majorité des sections d'entreprise, lieu du pouvoir syndical réel.
Pourtant des progrès sont réalisés, bien qu'à un rythme inégal et lent qui peut sembler insuffisant pour épargner au mouvement ouvrier organisé, faible comme il est
1) Léon Trotsky, «La révolution trahie» p. 192, Les Editions de Minuit, Paris, 1963.
déjà, une défaite face aux forces restaurationnistes. Le Syndicat des employés de l'industrie du charbon, constitue un bon exemple de réforme au niveau national et a sans doute bénéficié de l'émulation liée à sa rivalité avec le NPG. Avec un président jeune et sorti du rang (et non pas de l'appareil du parti comme c'était autrefois la tradition), ce syndicat milite de plus en plus en défense des intérêts de ses adhérents et l'autorité de son président dépasse aujourd'hui chez les mineurs celles des dirigeants du NPG. Les syndicats biélorusses des travailleurs de l'automobile et de ceux de l'industrie radio-électrique sont d'autres exemples de syndicats réformés en profondeur au niveau national.
La réforme est possible
De tels exemples, malheureusement rares, démontrent pourtant que la réforme des vieilles structures, quelqu'en soient les difficultés, est possible. Ceci dit, la majeure partie du militantisme rénové des anciens syndicats est dirigée contre l'Etat et non contre la direction des entreprises. En fait, beaucoup des actions collectives organisés par eux ont reçu le soutien actif ou passif des directions, étant donné que leur but était de contraindre l'Etat à tenir ses engagements en matière de paiement des subventions aux entreprises, de déblocage de crédits ou d'allégement de charges fiscales. Sur telles questions, dont dépend la survie même de l'entreprise, les travailleurs et la plupart des directions d'entreprises ont des intérêts communs. La privatisation, au moins pour ce qui est des grandes entreprises, n'a généralement pas modifié significativement les relations entre ouvriers et direction, toujours marquées par le paternalisme.
Si la réforme syndicale n'est pas allée très loin au niveau des comités d'usines, ce n'est pas seulement à cause de la corruption et de la nature prétendument irréformable des anciens syndicats : il subsiste toujours une base objective pour la collaboration entre direction et syndicats. Le problème n'étant pas cette coopération en soi, mais le fait que les syndicats y participent rarement en tant que partenaire à part entière et indépendant. Il y a tout de même des exemples de sections des entreprises des anciens syndicats qui sont devenues comptables devant leurs adhérents et indépendantes de la direction. Cela c'est produit à chaque fois que les syndiqués de bases se sont mobilisés contre la direction pour élire démocratiquement leurs dirigeants.
Que ce soit chose rare s'explique par la répression «patronale» contre les militants, avec souvent la coopération de dirigeants des anciens syndicats. Mais la raison principale est indubitablement la démoralisation et la démobilisation régnant dans les rangs des syndiqués. La stratégie adoptée par certains militants consistant à former de nouveaux syndicats en marge des anciens est, au moins en partie, une façon de contourner la difficile tâche de mobilisation de la majorité encore inerte des travailleurs pour les réformer et de concentrer leurs efforts sur la minorité qui, pour une raison ou une autre, est prête à soutenir une organisation syndicale plus démocratique et indépendante.
Si au tout début du nouveau mouvement syndical, ses militants étaient solidaires et faisaient des efforts pour toucher de plus larges couches ouvrières — en fondant par exemple en 1990, une Confédération du travail «quasi-politique» et aujourd'hui moribonde —, ce mouvement affiche de plus en plus un profil corporatiste étroit, au point que certains secteurs en sont venus à constituer une sorte d'aristo-
Le caractère «aristocratique» des dirigeants du NPG a été révélé au printemps 1992, lorsqu'ils ont refusé de soutenir — certains allant jusqu'à condamner — le mouvement de grève des travailleurs de la santé et de l'éducation, les travailleurs les moins payés de Russie, dont les salaires demeurent en-deçà du seuil de pauvreté.Le «vieux» syndicat des mineurs l'a soutenu formellement, son soutien dépassant rarement les déclarations. Le NPG s'est également distingué par son soutien à des prestations sociales sous forme de contrats individuels auprès de compagnies privées d'assurance sociale et de santé
Le soutien à Eltsine exprimé par presque tous ces nouveaux syndicats est un autre volet de cette attitude. D'une part, les positions économiques stratégiques de leur membres leur ont permis de mieux traverser les réformes libérales que les autres travailleurs et, de l'autre, ces syndicats ont essayés de compenser leur isolement politique parmi les travailleurs en tissant des liens privilégiés avec le gouvernement : leur loyauté politique leur valant un certain traitement de faveur. Les principaux nouveaux syndicats ont pris le parti d'Eltsine dans sa confrontation sanglante avec le Parlement en septembre-octobre 1993, tandis que pratiquement tous les anciens syndicats soutenaient à un degré ou à un autre le Parlement dont la majorité a été poussée au «centre» par la thérapie
Ceci explique le paradoxe du mouvement ouvrier organisé russe : les nouveaux syndicats ont en général des positions militantes et indépendantes vis-à-vis des directions mais font preuve d'une loyauté sans faille pour le gouvernement, alors que les anciens syndicats font l'inverse. Le résultat étant que les éléments les plus actifs de la classe ouvrière, regroupés dans les nouveaux syndicats, ont été détachés et dans une certaine mesure tournés contre la masse des travailleurs. Ceci n'est d'ailleurs pas sans rapport avec les liens que la fondation russo-américaine, créée conjointement par l'AFL-CIO et le gouvernement des Etats-Unis, a tissé avec ces nouveaux syndicats. Cette dernière protesse ouvertement une idéologie libérale et soutien les forces «eltsiniennes», tout en refusant fermement tout contact avec les organisations «ex-communistes» des anciens syndicats. Malgré tout, on peut s'interroger sur la capacité de ces nouveaux syndicats, au moins ceux d'entre eux qui sont de vrais syndicats et qui organisent les travailleurs toute entreprise, branche ou secteur confondus, à maintenir leur orientation «aristocratique». Dans les conditions de la Russie, dire que ces travailleurs ont une position privilégiée signifie qu'ils sont moins pauvres que les autres. De plus, les relations rapprochées avec le gouvernement sont moins que confortables et ne constituent pas une protection contre les efforts périodiques des directeurs d'entreprises d'Etat pour briser ces syndicats par la manière forte.
Le mouvement des STK
Les collectifs de travailleurs ont été créés par décret sur la base des Lois de 1987 de Gorbatchev sur les entreprises d'Etat. Tant du fait de leurs origines que de la persistance des relations économiques pré-existantes, la grande majorité des STK est restée subordonnée à l'administration des entreprises. Le mouvement des STK en tant que tel n'a commencé à décoller qu'après la première grève des mineurs en 1989, alors que la perestroïka prenait un cours ouvertement restaurationniste. La nouvelle loi de 1990 sur les entreprises, qui abolissait virtuellement les STK, a suscité la création d'unions nationales et régionales des STK, dont le premier congrès a eu lieu à Moscou à la fin de 1990 (2). Malgré cela, les militants de ce mouvement provenaient surtout de l'intelligentsia des entreprises.
Ce courant du mouvement ouvrier est celui qui s'est approché le plus près, à son apogée, du programme socialiste de réforme de la propriété, par ses appels au transfert de la direction des entreprises aux collectifs de travailleurs. Cela signifiait que
2) Pour lire un témoignage sur l'expérience des STK de Saint-Petersbourg, voir une excellente interview de Natalya Kuzental par David Mandel, «Les syndicats sont mon dernier espoir» dans Inprecor n° 364 du 4 décembre 1992
les entreprises jouiraient d'une certaine autonomie économique, ses employés décidant collectivement de ses choix économiques et embauchant la direction. Après quoi les collectifs décideraient de la forme de propriété de l'entreprise : celle ci pouvant aller de la propriété collective des travailleurs à la propriété d'Etat à 100 %, l'important étant que tout changement dans la forme de propriété devrait être une décision volontaire du collectif.
La faiblesse majeure de cette position est qu'elle ne s'intégrait pas à une analyse macro-économique, et ne s'occupait pas des relations entre entreprises ni du rôle du gouvernement ou des institutions politiques ou économiques du pays. Le fait que cette question ait été laissée en suspens tient à la fois à une réaction contre l'ancien système de direction centralisée et à l'influence de l'idéologie libérale, qui dépeint toute intervention directe de l'Etat dans l'économie comme totalitaire, que l'Etat soit démocratique ou pas.
Malgré cela, les positions des STK étaient insupportables pour les secteurs réformateurs de la nomenklatura, l'essentiel de la base politique de Gorbatchev à l'origine, et qui à l'époque abandonnait rapidement son attachement au «socialisme», espérant s'approprier à titre privé la majeure partie de l'économie nationalisée. Les forces libérales qui dominaient l'élite de l'intelligentsia et leurs alliés du Fond monétaire international et de la Banque mondiale s'opposaient violemment aux revendications des STK, invoquant l'exemple de la Yougoslavie pour «prouver» que l'autogestion ne marche pas. En fait, ils considéraient l'autogestion et la propriété des travailleurs comme un obstacle à une restauration capitaliste rapide.
Avec raison car même s'il l'absence de projet macro-économique explicite pour les réformes, chez la majorité des militants au moins, impliquait une vision de l'économie à venir dominée par le marché, il n'en reste pas moins vrai que l'autogestion ouvrière aurait freiné la privatisation rapide (l'accumulation primitive), qui (en plus de créer des conditions favorables à l'investissement étranger et au commerce, qui se résument pour l'essentiel à un pillage éhonté) est l'objectif réel du «traitement de choc» — tous les discours autour de la restructuration et l'efficacité étant surtout un écran de fumée pour dissimuler la formation accélérée d'une bourgeoisie. L'autogestion aurait laissé aux travailleurs la possibilité de faire l'expérience qu'un Etat véritablement démocratique et d'autres structures collectives contrôlées par eux, ont un rôle positif et nécessaire à jouer dans l'organisation économique, étant donné qu'un système d'autogestion pure conduirait de nombreuses entreprises à la faillite et occasionnerait un chômage massif. Durant l'été 1993, par exemple, après avoir eu un avant-goût de privatisation, et malgré une propagande agressive financée en grande partie par le gouvernement des Etats-unis), 72 % des personnes interrogées dans un sondage national se sont prononcées contre la privatisation des grandes entreprises.
Le déclin des STK
La principale faiblesse du mouvement des conseils était sans doute moins idéologique que politique : il n'a pas su mobiliser la masse des travailleurs ; la grande majorité d'entre eux ne voyant pas l'intérêt de la question de la propriété. En 1990 et même en 1991, peu de travailleurs comprenaient que la privatisation mettrait fin aux pratiques paternalistes des directions et de l'Etat, qu'elle menaçait de leur faire perdre les acquis sociaux et de les plonger dans un chômage massif. Les travailleurs russes n'ont pas eu d'expérience directe du capitalisme et ils réagissent avec incrédulité lorsqu'on leur dit que dans une économie capitaliste, des travailleurs productifs et disciplinés peuvent être licenciés lorsque leur travail n'est plus profitable au propriétaire de leur entreprise. Au contraire, beaucoup de travailleurs s'imaginent qu'un «vrai propriétaire» (les libéraux insistent sur le fait que dans l'ancien système «personne» ne possédait les entreprises) introduirait la technologie moderne et éliminerait l'anarchie semi-organisée qui caractérisait les entreprises soviétiques.
L'indifférence, voire la méfiance, des travailleurs vis-à-vis des STK étaient fondées sur leur origine officielle et sur leur subordination aux administrations des usines. Ceci s'est conjugué à l'hostilité tacite et parfois ouverte de la plupart des syndicats à leur égard ; les dirigeants syndicaux ayant tendance à y voir des organisations rivales. Beaucoup pensaient que l'autogestion et/ou la propriété collective conduirait au dépérissement des syndicats devenus inutiles. Ce n'est que très tard, fin 1991, que les syndicats, anciens et nouveaux, ont finalement repris à leur compte, formellement au moins, les revendications initiales du mouvement des collectifs. Pourtant, les deux mouvements syndicaux rappellent constamment que leur tâche principale est la défense du «travail salarié», ce qui signifie implicitement qu'ils ont, dans les faits, renoncé à revendiquer au nom des travailleurs la propriété collective sur l'économie nationalisée.
La responsabilité de l'échec du mouvement des STK incombe surtout à sa direction qui n'a pas fait grand chose pour mobiliser les travailleurs sur ses revendications. A la place, elle a consacré ses effort à faire du lobbying politique dans les coulisses du pouvoir ; un choix tactique qui s'explique sans doute par la prédominance de l'intelligentsia des entreprises dans ce mouvement. En Russie, les dirigeants nationaux du mouvement des collectifs avaient jeté leur dévolu sur Eltsine et sa revendication de la souveraineté russe (à une époque où l'URSS existait encore). Eltsine et ses partisans libéraux n'avaient pas plus tôt conquis le pouvoir qu'ils se retournaient contre le mouvement autoges-
Subissant des pressions terribles venues d'en haut, et avec un soutien peu actif d'en bas, les STK ont progressivement reculé sur les revendications et en sont venu à ne défendre que le droit des travailleurs à obtenir au moins une portion de l'économie nationalisée. Le choix offert par la loi de privatisation d'Eltsine n'incluait ni l'autogestion ni la propriété collective des travailleurs et il subsiste aujourd'hui peu de STK. Mais, malgré l'autosatisfaction affichée par les autorités, la question de la propriété est loin d'être
Dans certaines entreprises où les conflits sur la propriété ont pris un aspect aigu, en l'absence de STK, les syndicats ou d'autres structures ad hoc ont pris la défense des travailleurs. Dans nombre de cas, ceux-ci ont détourné la loi en groupant des actions détenues individuellement. Parfois, les travailleurs se sont révoltés et ont de facto annulé la privatisation de leur entreprise, une fois qu'ils ont compris ce que cela signifiait pratiquement.
Un changement réel dans la structure de propriété en Russie entraînera des licenciements en masse. Il est difficile de dire comment les travailleurs réagiront, mais un soulèvement ouvrier marquerait certainement la fin des réformes néolibérales. Pour l'heure il n'y a pas de signes d'une telle mobilisation, mais les contradictions — et la colère - montent.
Les «vieux» syndicats
La grève des mineurs de 1989, au cours de laquelle l'ancien syndicat des mineurs s'est assis à la table des négociations du côté des représentants du gouvernement, en face des grévistes, a fournit la première impulsion pour le changement, fut-il lent et tortueux. Pourtant, le changement dans l'attitude du gouvernement à l'égard des anciens syndicats a été plus décisif que l'émulation des nouvelles organisations ouvrières : avec le nouveau cours libéral, les anciens syndicats ont perdu leur statut de partenaires subordonnés du pou-
voir pour devenir la cible de l'hostilité ouverte du gouvernement.
Cette attaque a pris ces organisations par surprise, comme le démontrait le slogan central de la «campagne d'automne» (une tactique copiée mécaniquement sur le mouvement ouvrier japonais) de la Fédération des syndicats indépendants (FNPR) : «des salaires de marché pour des prix de marché», une campagne qui a lamentablement échouée. Les syndicats n'ont quasiment rien fait dans les entreprises pour gagner la confiance de leurs membres et ont été incapables, ou n'ont pas eu la volonté de les mobiliser autour de ce slogan politique.
Entre 1989 et le coup d'Etat eltsinien de septembre-octobre 1993, les anciens syndicats ont graduellement évolué vers l'opposition ouverte au gouvernement. Cette évolution est pourtant contradictoire : ces syndicats sont toujours partisans du «partenariat social», même si le gouvernement viole continuellement ses engagements. Simultanément, les anciens syndicats ont essayé de mener des campagnes politiques pour contraindre le gouvernement à tenir parole et à infléchir sa politique désastreuse pour les travailleurs. La seule d'entres elles à avoir connu plus de succès que d'habitude a eu lieu quelques semaines avant le décret d'abolition de la Constitution par Eltsine et la dissolution du Parlement.
Le combat politique
Alors que l'économie s'effondre, les syndicats n'obtiennent pratiquement rien pour leur adhérents à travers les actions traditionnellement «syndicalistes». Pour être efficace aujourd'hui en Russie, le combat principal doit être mené sur le plan politique. C'est ce qu'ont, jusqu'à un certain point, compris les directions des anciens syndicats étant donné que l'essentiel de leur militantisme a été dirigé contre l'Etat. Mais cette action politique souffre de deux défauts qui sont liés.
Il s'agit en premier lieu de l'incapacité des sections d'entreprises à se démarquer clairement de la direction. Cela ne veut pas dire que la coopération soit exclue lorsqu'elle est dans l'intérêt des travailleurs, mais elle doit alors se faire sur des positions syndicales indépendantes. A moins que les syndicats démontrent à leurs membres qu'ils sont autre chose qu'un appendice de l'administration et qu'ils ne prennent pas la défense des intérêts des travailleurs dans l'entreprise pour remporter ne serait-ce que des petites victoires, ils n'ont aucune chance de les conduire dans une action politique contre l'Etat. Aujourd'hui, la plupart des travailleurs ne comprennent pas l'utilité des syndicats — de même que la majorité des dirigeants syndicaux ne comprennent pas la nécessité d'une base militante consciente et active.
L'autre faiblesse majeure de l'activité politique des anciens syndicats a été son inconsistance, également liée à leur dépendance vis-à-vis des directions. La FNPR et ses syndicats affiliés défendent une position «centriste» sur les réformes économiques, en accord tacite avec le prétendu «corps des directeurs», c'est-à-dire les chefs d'entreprises qui sont restés plus ou
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moins «rouges» et qui n'ont pas renoncé à sauver leur entreprise et sa force de travail. Cette position accepte le dogme de l'«inéluctabilité» de la restauration capitaliste, mais appelle à la constitution d'un «marché socialement orienté» — une transition régulée vers un capitalisme soucieux des besoins nationaux, avec un fort secteur public et un réseau de sécurité sociale : en d'autres termes, un capitalisme à visage humain. On peut sérieusement s'interroger sur le réalisme d'un tel programme, étant donnée la crise de restructuration que connaît le capitalisme mondial et la position subordonnée qu'y occupera fatalement la Russie.
C'esten ce sens que la critique libérale du programme «centriste» comme inconsistant est justifiée. Les anciens syndicats veulent le beurre et l'argent du beurre : ils acceptent la restauration capitaliste mais pas ses conséquences. Ils ne s'opposent pas aux privatisations mais voudraient qu'elle soient faites «dans l'intérêt des collectifs de travailleurs», ce qui est une incantation vide de sens. S'ils veulent vraiment défendre les intérêts de leurs adhérents, ils doivent rompre clairement avec le gouvernement et le «corps des directeurs» et élaborer une alternative ouvrière à la restauration. En privé, de nombreux dirigeants syndicaux semblent comprendre que la défense des intérêts ouvriers doit dans les conditions actuelles prendre une forme anticapitaliste, mais la plupart refusent d'adopter une telle position dans la pratique.
Dans le passé, les anciens syndicats ont pendant un temps caressé l'idée de créer leur propre parti des travailleurs, mais ne se sont jamais décider à franchir ce pas (ce qu'ont fait les syndicats biélorusses de l'automobile et de l'industrie fin 1993). Si l'idée est toujours dans l'air, la direction de la FNPR élue après la crise d'octobre 1993 s'est jusqu'à présent montrée encore plus timide que la précédente sur cette question. C'est en partie le fruit de la répression gouvernementale : les syndicats ont perdu la gestion de la sécurité sociale fin septembre 1993 (après que la FNPR ait condamné le coup d'état d'Eltsine) et le gouvernement a laissé entendre qu'en cas de déloyauté, ils perdraient le prélèvement automatique des cotisations et leur propriétés, voire pire. La défaite des forces «pro-choc» aux élections de décembre 1993, et le glissement consécutif du gouvernement vers des positions plus «centristes», ont créé un sentiment attentiste parmi les directions syndicales.
Reste le profond sentiment d'isolement des dirigeants des anciens syndicats vis-à-vis de leur millions de membres, qui ne sont pas prêts à les soutenir dans une confrontation avec le gouvernement. Il y a là un cercle vicier qui ne peut être rompu que par un soulèveinent ouvrier, venu d'en bas, ou l'adoption par la direction syndicale d'une stratégie à long terme, indépendante et conséquente, à laquelle les syndiqués puissent croire. L'idéal serait une combinaison des deux. Personne ne peut dire si une de ces deux éventualités se produira et quand, mais il est d'ores et déjà sûr que l'avenir proche ne sera pas brillant pour les travailleurs et le mouvement ouvrier. *
Moscou, 15 février 1994