Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BELGIQUE

Gauches unies — Urgence !

Inprecor n° 380, mai 1994 · p. 23-24 · 1 701 mots

Belgique Femmes

Le texte suivant est constitué de larges extraits de l'appel à créer le regroupement «Gauches Unies» en Wallonie. Cet appel a été soutenu par de nombreuses personnalités de la gauche politique ou syndicale, des réprésentants des mouvements sociaux ainsi que par de nombreux intellectuels de gauche. DOCUMENT

C 'était hier, c'était il y a un

siècle. La chute du mur de Berlin allait ouvrir les portes de la liberté et du bien-être à la planète entière. La guerre du Golfe devait inaugurer un «nouvel ordre mondial» de paix et de démocratie. Que reste-t-il de ces illusions ? Où que le regard s'arrête, devant notre porte ou à l'autre bout de la planète, il rencontre un spectacle de désolation accrue, de misère et d'exclusions sans cesse grandissantes.

Les conflits armés éclatent dans de nombreux endroits, provoqués par la montée des intolérances qui s'enracinent dans le désespoir. L'Europe redécouvre la purification ethnique et regarde la Bosnie crever sous ses yeux. Notre société se replie sur elle-même, dresse des barrières aux immigrés de l'Est et du Sud, chassés de chez eux par une situation intenable. En Europe, l'extrême droite retrouve une audience en resservant les discours datant des années 30. Au nom de la liberté du marché — ne reste-t-il que celle-là ?— on continue à piller les ressources humaines et naturelles, au Sud et à l'Est. Les délocalisations se multiplient, jetant ici des dizaines de milliers de travailleurs sur le pavé, sans poser là-bas les bases d'un véritable développement. Au nom de la sacro-sainte compétitivité, les acquis sociaux engrangés par des décennies de lutte du monde du travail sont sacrifiés. Le progrès technologique sert à justifier les restructurations et les licenciements, au lieu d'alléger le travail.

Au nom de la lutte contre le chômage, on impose de nouvelles formes de travail obligatoire, on réinvente la domesticité à auches

URGENCE!

coup de «petit boulot», on généralise la précarisation du travail, on exclut les chômeurs. Les statistiques s'en portent mieux, la société pas.

Ça suffit !

En dépit de tous les discours sur l'égalité, l'inégalité entre les sexes, la plus ancienne de toutes, s'approfondit. Pour la grande majorité des femmes, la double journée de travail reste une réalité. Cantonnées dans des emplois subalternes et sous-payés, elles sont les premières visées par les mesures de précarisation.

Que faisons-nous des personnes âgées ou des jeunes ? Les premières sont considérées comme une charge budgétaire. Aux seconds l'avenir ne semble guère offrir d'autre perspective que la file de pointage. Comment s'étonner que certains répondent par la délinquance ou la drogue ? Plus les moyens de communication se développent, moins les gens communiquent ... Alors que des techniques fantastiques permettraient à chacun et à chacune de vivre pleinement comme citoyen du monde, les masse-médias capitalistes font de nous des sous-développés culturels.

Nos modes de production et de consommation menacent l'avenir écologique de la planète. Nul ne sait quelles conséquences auront les pluies acides, la déforestation, le réchauffement de l'atmosphère. Quelle terre laisserons-nous à nos enfants ?

Loin de répondre à ces enjeux, l'Europe de Maastricht ne fait que renforcer cette logique de mort. Alors qu'elle prétendait favoriser la fraternité entre les peuples du continent, l'Union Européenne

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les dresse les uns contre les autres par le truchement de la concurrence déchaînée. Elle attaque les salaires, démantèle les services publics et la protection sociale. Trois ans auront suffit pour que le grand marche européen crée des millions de chômeurs supplémentaires et non des millions d'emplois. Cette Europe est non-démocratique et vide de tout contenu social. Cette Europe s'érige en forteresse, exporte ses déchets et refoule les réfugiés. Face aux conflits qui ensanglantent le monde, sa seule réponse consiste à se retrancher hypocritement derrière l'aide «humanitaire». Le bonheur est une idée neuve, disait le révolutionnaire français Saint-Just en... 1793. Plus de deux siècles après, la nécessité d'un changement fondamental s'impose avec force.

D'autres choix possibles

• Changer le travail pour changer la vie. Nous vivons dans un système absurde : aux travailleurs on demande d'en faire toujours plus pour toujours moins, alors que des millions de chômeurs sont au ban de la société et atteints dans leur dignité. La lutte contre le chômage et l'exploitation est au cœur de l'alternative à construire. Il est possible, par une autre répartition des gains de productivité, de réduire radicalement le temps de travail sans perte de revenu. Ceux qui accaparent actuellement la croissance, financiers, rentiers, patrons doivent payer.

• Construire une autre Europe.

Une Europe citoyenne, avec les mêmes droits politiques et sociaux pour toutes celles et ceux qui y vivent, y compris les immigrés extra-communautaires ; une Europe respectueuse du droit d'asile ; une Europe sociale, qui harmonise les conditions de travail, les salaires, l'ensemble des législations sociales vers le haut; une Europe du bien-être pour tous, qui impose le capital, crée les emplois stables, socialement et écologiquement utiles ; une Europe pacifique qui noue des relations de co-développement avec le Tiers-monde et l'Est, dans le respect de l'auto-détermination.

• Pour une solidarité internationale

En dépit de tous les discours sur le «développement», le fossé entre les pays industrialisés et le Tiers-monde ne fait que s'approfondir. Le scandale de la dette qui provoque chaque année un transfert net de 40 milliards de dollars des pays pauvres vers les pays riches n'est que la partie la plus visible des effets de l'insertion de ces pays dans le marché mondial. La destruction de leurs structures sociales et de leurs productions traditionnelles entraîne paupérisation croissante et dépendance alimen-

Inprecor n° 380 - mai 1994 taire. Il est possible d'inventer de nouveaux rapports avec le Sud, non fondés sur le libre-échangisme. Il est possible d'entreprendre avec les peuples du Tiers-monde des actions qui leur rendront dignité, autosuffisance alimentaire et droit à la diversité. Mais, plus que par des projets de développement, c'est par des régles d'échange équitables et le paiement à juste prix de leurs productions que se rétablira l'équi-

Les orientations des organismes internationaux censés réguler l'économie mondiale (FMI, Banque mondiale, GATT) font sans cesse plus de ravages. Non seulement au Sud et à l'Est, mais aussi chez nous. La création culturelle a été soustraite des accords du GATT pour ne pas être abandonnée à la tyrannie du marché. Il faut également soustraire aux lois de la compétitivité et du profit les transports, les télécommunications, la recherche, la production et la protection de l'environnement, l'aménagement des villes etc. Il n'y a pas de fatalité économique. La loi du marché n'est pas une loi naturelle Ensemble, nous pouvons changer le cours de l'histoire. Le changement dépend de nous

Ici et ailleurs le fossé ne fait que croître entre ceux qui tirent le maximum de profit du système économique et ceux qui, de plus en plus nombreux, en sont

Les frustrations, les exclusions et le désarroi sont le terreau sur lequel prolifère l'extrême-droite. Outre le danger qu'elle représente par elle-même, ces recettes et ces discours se répandent progressivement dans les partis traditionnels. Une condamnation simplement morale des idéologies racistes et fascistes ne suffit pas. La crise de la société actuelle, qui nourrit l'extrême droite, est aussi une crise de la politique. Pour changer de politique, il faut changer LA politique. Ce changement dépend de nous.

La politique doit être autre chose que la compétition électorale des partis ou le marchandage pour la répartition des places au pouvoir. C'est la capacité et la volonté d'avancer des propositions précises visant à modifier librement et en connaissance de cause les choix d'une société. Et cela avec la participation du plus grand nombre.

Or la démocratie nous est confisquée. Réapproprions-nous la démocratie. Redonnons à la politique son véritable sens : en réalisant la démocratie paritaire. Les femmes restent exclues de la politique. Il y a près d'un demi siècle qu'elles ont acquis le droit de vote. Leur rôle s'accroît constamment dans tous les secteurs de la vie sociale, mais elles continuent à être minorisées dans tous les lieux de pouvoir. Or il n'y a pas de démocratie sans parité hommes/femmes à tous les niveaux de décision ; en cassant le monopole des grands partis. Ceux-ci sont devenus des machines dont le principal objectif est d'occuper le maximum de places de pouvoir. Tous communient dans le culte du «marché libre» et de la compétitivité. On nous laisse voter pour des nuances. Or il n'y a pas de démocratie sans choix entre des projets de société alternatives ; en établissant une démocratie économique et sociale. La prise de décision au niveau économique reste la chasse gardée d'une oligarchie, qui contrôle également l'accès aux savoirs. Des décisions vitales pour l'avenir de régions entières, de millions d'hommes et de femmes sont prises par des institutions financières non-démocratiques ou par des entreprises multinationales. Dans ce système, le capitalisme pour ne pas le nommer..., nous cessons d'être des individus.

Nous ne sommes que des producteurs et des consommateurs dont les désirs sont budgétisés. Or il n'y a pas de démocratie sans participation des gens concernés, sans transparence, sans savoirs partagés, sans proximité de la décision.

La gauche traditionnelle est en plein désarroi. Beaucoup de gens la voient comme un rempart pour les acquis sociaux et démocratiques, mais elle ne joue plus ce rôle. Dans notre pays, elle est arrivée quasiment au terme d'un long processus d'intégration au système, de soumission à ses lois et d'assimilation de ses mœurs. Or il n'y a pas de démocratie sans une gauche qui conteste le capitalisme.

Pour un nouveau mouvement politique

La situation est sombre et le désespoir fait le lit des démagogues. Mais «là où est le danger il y a place aussi pour le salut», disait le poète Hölderlin. Il faut une alternative à gauche. A nous de la construire la plus large et la plus crédible possible.

Prenons notre sort en main. Brisons le carcan des structures qui, en dehors de tout contrôle démocratique ne défendant que les intérêts d'une petite minorité de la population. Cessons de subir la main invisible du marché. Manifestons ainsi notre volonté et notre capacité de devenir véritablement des citoyens. Organisons-nous pour penser et poser nous-mêmes les choix concrets qui engagent notre avenir. Fondons un mouvement politique nouveau pour porter ces choix dans les mobilisations et les luttes électorales. *

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