Nous publions ci-dessous une interview d'Alain Tondeur qui a participé, pour le Parti ouvrier socialiste (POS, section belge de la Quatrième internationale), au lancement de l'initiative «Gauches unies» en Wallonie.
INPRECOR : comment doit-on définir le mouvement «Gauches unies» ?
Alain TONDEUR : GU se définit comme un mouvement politique de convergence des gauches syndicales, associatives, tiers-mondistes, féministes, culturelles et politiques. Ce n'est ni un nouveau parti, ni un cartel de partis ou de composantes organisées, ni un club de réflexion sur l'avenir de la gauche, mais un mouvement d'individus, hommes et femmes actifs dans les mouvements sociaux, membres ou non de partis politiques et qui veulent unir leurs efforts pour peser sur le champ politique en présentant de vrais choix et en ouvrant de vrais débats.
• Comment le mouvement est- il délimité programmatiquement?
GU ne s'est pas construite autour d'un programme apportant une réponse d'ensemble aux vastes problèmes qui se posent aujourd'hui à la classe ouvrière et à l'humanité.
Le mouvement est délimité par deux idées forces. La première est le refus de la société capitaliste basée sur la course au profit, à laquelle GU oppose la perspective d'une «société solidaire, démocratique, pluraliste et responsable», basée sur l'émancipation des individus ainsi que sur la satisfaction des besoins sociaux. La seconde est la ré-appropriation de l'action et du débat par les citoyens, dans la mesure où c'est seulement par l'intervention démocratique de la majorité sociale, par sa conscientisation et ses mobilisations, qu'un réel projet de transformation sociale en profondeur pourra se concrétiser. L'appel du nouveau mouvement se conclut par ces lignes : «Le projet socialiste a incarné cet espoir pendant cinquante ans. Il a été galvaudé. Il doit être réinventé».
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A côté de ces deux axes fondamentaux, GU reprend à son compte et porte sur le champ politique toute une série de revendications concrètes élaborées par les mouvements sociaux. C'est ainsi que GU fait siennes les exigences du mouvement féministe (comme celle de la parité hommes/femmes dans tous les lieux de pouvoir, par exemple), du mouvement «Avec vous» pour l'égalité des droits (droit de vote et d'éligibilité pour les personnes d'origine immigrée qui résident depuis cinq ans dans un pays quelconque de l'Union Européenne), du mouvement tiers-mondiste (annulation de la dette du Tiers-monde et refus de l'ingérence, notamment), des collectifs d'aide aux réfugiés (respect intégral de la Convention de Genève), du mouvement de défense de l'environnement, des confédérations syndicales (même taux d'imposition pour les revenus du travail et du capital, suppression des avantages fiscaux aux centres de coordination des multinationales, impôt sur les grosses fortunes lié à la levée du secret bancaire, taxation des mouvements spéculatifs) et des mobilisations ouvrières contre le Plan global (refus de la flexibilité et des privatisations, maintien de la sécurité sociale, réduction radicale du temps de travail sans perte de revenu pour les travailleurs/travailleuses). Au-delà de ces revendications, GU prendra le temps d'élaborer des alternatives concrètes, à travers des collectifs de réflexion, sur tous les problèmes que ses composantes souhaiteront aborder.
• Qu'est-ce qui a permis l'apparition du mouvement?
GU est avant tout une retombée de la lutte contre le Plan global, en octobre-décembre de l'année dernière (1). L'idée d'un rassemblement des gauches sur le terrain politique existe depuis tout un temps. Si elle se concrétise aujourd'hui, c'est surtout parce qu'un secteur significatif de la gauche syndicale a conclu de la mobilisation sociale de l'automne qu'elle devait s'engager activement sur le terrain politique.
Rappelons que le Plan global est le plan social-démocrate conçu dans le cadre du «Livre blanc» de Delors. Les mesures de régression sociale qu'il contient marquent un vrai tournant dans les relations sociales : blocage des salaires, déstabilisation de la sécurité sociale, flexibilisation et précarisation du travail à outrance, notamment pour les jeunes et les femmes, travail obligatoire (à 150 Francs belges (2) de l'heure) pour certaines catégories de chômeurs etc
La riposte des travailleurs et travailleuses a été massive, notamment le 26 novembre 1993, quand une grève de 24 heures, sans précédent dans l'histoire du pays, a totalement paralysé l'activité économique. Mais la lutte s'est terminée en queue de poisson : la social-démocratie a tenu bon et les directions syndicales se sont inclinées devant les impératifs de la stabilité gouvernementale. Il en est résulté une crise profonde du système belge de concertation sociale, ainsi qu'une crise très grave des relations entre le Parti socialiste (PS) et le syndicat socialiste, la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB). Mais cela reste insuffisant aux yeux des militants des secteurs qui s'étaient le plus avancés dans la lutte (métallurgistes FTGB et employés de la Confédération des syndicats chrétiens CSC) : ils veulent présenter une alternative politique de gauche, à la fois combattre la dérive droitière du PS et pour faire contrepoids à la percée électorale probable de l'extrême droite. Des responsables syndicaux de plusieurs grandes entreprises — Caterpillar, Volkswagen, sidérurgie, entre autres —
1) Cf. Inprecor n° 377 de février 1994.
2) 150 BEF correspondent à 24,00 Francs français.
participent depuis le début et activement aux assemblées des «Gauches unies».
L'engagement politique de la gauche syndicale a été encore accentué par les scandales qui ont éclaboussé le Parti socialiste et par la crise que ces scandales ont ouvert au sein de la social-démocratie. Tout de suite après le vote du Plan global, la justice a demandé et obtenu la levée de l'immunité parlementaire de trois ministres socialistes, dont le vice-président Guy Coëme et le ministre-président de la Région wallonne et ancien président des socialistes européens, Guy Spitaels. Ces trois personnalités sont soupçonnées d'avoir reçu des pots-de-vin de l'entreprise italienne Agusta, au moment où celle-ci servait de «pompe à finance» au Parti socialiste italien de Bettino Graxi. L'affaire est sans doute liée à l'assassinat de l'ancien président du PS André Cools, en août 1992. Or la direction du PS réagi aux «affaires» en accentuant son cours gestionnaire droitier, sous la bannière de «l'éthique». La social-démocratie est créditée d'une perte de près de 10 % par rapport à 1991 dans les sondages sur les intentions de vote. Du coup, la guerre des clans rebondit au sein du PS.
Un tel phénomène d'engagement de syndicalistes dans le combat politique pour une alternative de gauche à la socialdémocratie, constitue un événement significatif dans le mouvement ouvrier belge, traditionnellement dominé par le «syndicalisme pur». Cela met toutes les organisations politiques de gauche devant leurs responsabilités, et encourage la gauche associative à se regrouper sur le plan politique.
• D'autres facteurs ont-ils favorisé la constitution de
«Gauches unies» ?
Certainement. L'engagement politique des syndicalistes a catalysé des tendances plus profondes. Trois autres éléments doi-
D'abord, les nouveaux mouvements sociaux sont tous confrontés, comme le mouvement syndical, à l'absence de relais politique pour leurs revendications. L'exemple le plus manifeste est celui du mouvement «Avec vous». Vaste coordination en faveur de la démocratie, contre les exclusions et le racisme, «Avec vous» a fait descendre 200 000 personnes dans les rues de Bruxelles, le 27 mars 1994. La plate-forme des organisateurs demande l'égalité des droits politiques et sociaux pour tous et toutes, y compris le droit de vote pour les immigrés résidant depuis cinq ans dans Union européenne. C'est peu dire que cette revendication reste lettre morte : alors que tous les partis traditionnels se prononçaient pour le droit de vote aux élections municipales il y a une dizaine d'années à peine, tous aujourd'hui multiplient les concessions aux préjugés racistes et sécuritaires. Le droit de vote des immigrés aux élections communales, alors qu'il est prévu dans le traité de Maastricht, ne sera pas octroyé en Belgique avant l'an 2000. A partir de là, c'est tout le problème de la crise du régime de la représentation politique qui est posé...
Ensuite, toute une série de pratiques unitaires se sont développées ces dernières années autour de thèmes spécifiques. Le cas le plus significatif est celui du mouvement tiers-mondiste : il se radicalise très nettement autour de revendications comme l'annulation de la dette du Tiersmonde, le refus de l'ingérence «humanitaire» et l'exigence de levée du blocus de Cuba, qui pénètrent aussi dans certains secteurs syndicaux. Cela a donné lieu à de multiples rassemblements très réussis, sous la forme de colloques et de journées d'action, à l'initiative notamment du Comité pour l'annulation de la dette du Tiers-monde (CADTM).
La clé du succès de ces initiatives était chaque fois la même : unité d'action et débat pluraliste, autour d'une plate-forme minimale. A la faveur de ces rencontres, des secteurs de la gauche ont appris à se connaître, à travailler ensemble et à s'apprécier mutuellement. Ce n'est donc pas par hasard que des figures de premier plan du mouvement tiers-mondiste, telles que Pierre Galand (secrétaire général d'Oxfam-Belgique), Gérard Karlhausen (responsable des projets au Centre national pour la coopération au développement) et François Houtard (directeur du centre tricontinental) ont apporté leur soutien à
Le troisième facteur est d'ordre politique. Le Parti du travail de Belgique (PTB, stalinien) garde une force organisationnelle indiscutable, mais il s'est coupé et marginalisé très profondément de tous les mouvements sociaux, en développant une politique ultra-sectaire et auto-proclamatoire, ainsi qu'en justifiant les exactions de «Sentier lumineux» péruvien, notamment. D'autre part, le Parti communiste (PC) a fortement évolué ces dernières années. Son congrès de novembre 1990 s'est prononcé pour une recomposition politique de la gauche. Mais le PC a traversé une crise profonde, qui l'a amené à ne plus déposer de listes lors des dernières consultations électorales. Il garde une influence mais manque de cohésion interrégionale, et n'était donc pas en mesure de prendre une initiative centrale pour mettre ses thèses en pratique. Mais la plupart de ses cadres et la majorité de sa direction se sont ralliés avec un certain enthousiasme à la proposition de recomposition avancée par le Parti ouvrier socialiste (POS, section belge de la Quatrième internationale).
• Il ne s'agit donc pas seuleélectorale ?
En effet. La gauche syndicale a plaidé chaudement pour le dépôt d'une liste aux élections européennes, mais à la condition qu'un mouvement politique nouveau voie le jour, non seulement pour présenter des listes aux élections mais aussi pour développer des alternatives dans les mobilisations sociales. C'était également la proposition du POS. Il y a eu diverses hésitations : certaines personnalités jugeaient prématuré de déposer une liste aux européennes, et le PC était plus réservé face à la constitution d'un mouvement. Mais la dynamique unitaire, par son ampleur, a mis tout le monde d'accord. GU dépose donc une liste avec trois objectifs : permettre aux gens de gauche de voter pour ce qu'ils veulent, ouvrir le débat sur une alternative de société (donc une alternative à l'Europe de Maastricht) et se construire en profondeur comme mouvement poli-
Il faut dire que l'écho de l'initiative a été assez foudroyant. Non seulement dans le mouvement syndical, mais aussi auprès de nombreuses personnalités. L'appel public de «Gauches unies» est soutenu par près de trois cents personnes, dont certaines ont une indiscutable légitimité dans l'opinion publique de gauche : le dramaturge Jean Louvet, la sociologue Eliane Vogel-Polsky (spécialiste de l'Europe «sociale» et militante de la démocratie paritaire hommes-femmes), la philosophe Isabelle Stengers (prix de philosophie de l'Académie française en 1993), l'animateur du courant républicain José Fontaine, la journaliste Colette Braeckman (spécialiste de l'Afrique noire et collaboratrice du Monde diplomatique), les militants tiersmondiste déjà cités, une série de chrétiens de gauche et la virologue Lise Thiry (spécialiste belge du sida, ex-sénatrice du PS, collaboratrice du ministre PS Santkin au département de la santé).
La liste de «Gauches unies», emmenée par Lise Thiry est l'expression de ce large écho. Au vu de sa composition, les faiseurs d'opinion ont changé le ton : dans un premier temps ils avaient parlé d'une initiative de «la petite gauche» ou de «l'extrême-gauche» ; ils parlent maintenant de «liste de gauche alternative». Les plus grands journaux consacrent une place importante à «Gauches unies». Xavier Mabille, observateur très écouté de la vie
politique belge depuis de longues années et directeur du centre de recherche et d'information socio-politique (CRIPS) était interrogé récemment sur les «petites listes», il a répondu : «Qu'est-ce qu'une petite liste ? "Ecolo" aussi était à l'origine une petite liste. "Gauches Unies" est capable de faire mal au PS».
• Quelles sont justement les relations de GU avec les verts ?
Le Parti écolo passe la barre des 15 % dans les sondages. Il ne peut évidemment pas être mis dans le même sac que les partis de l'establishment. Il a voté contre le Plan global, contre le traité de Maastricht, défend l'égalité des droits pour les immigrés. Mais, en même temps, il mise délibérément sur sa participation au pouvoir et adapte ses pratiques à cette perspective. L'exemple le plus clair est le soutien à la réforme non-démocratique de l'Etat, acquis en échange de l'écofiscalité. GU s'inscrit dans la perspective d'un débat avec le parti vert. Plus largement, le mouvement ne se conçoit pas comme un tout achevé mais comme un premier pôle de regroupement. Au sein de la social-démocratie aussi une certaine différenciation se fait jour avec la constitution d'une tendance de gauche, «Socialisme et libertés», qui conteste l'Europe de Maastricht. GU veut mener le débat avec toutes ces forces.
• Quelle est la place des partis politiques dans la GU ?
Le chanoine François Houtard, dans sa synthèse des débats lors de l'assemblée constitutive du mouvement le 5 mars 1994, a bien résumé la situation. «La présence des partis politiques dans un tel mouvement, aux côtés de personnes indépendantes mais organisées dans d'autres secteurs, exige de bien définir dans la clarté quel est le rôle des premiers. Aucun d'entre eux ne peut exercer une hégémonie à l'intérieur du mouvement». Pour ce qui le concerne, le POS n'a aucune intention de se dissoudre en tant que courant politique. En même temps, les partis qui soutiennent «Gauches unies» pourraient être amenés à se positionner, en fonction du succès du mouvement. Car ce succès, s'il se confirme et s'installe dans la durée, nécessitera le développement d'un appareil du mouvement, avec une presse commune et un certain nombre d'autres instruments. Le POS tiendra un congrès en novembre 1994, pour discuter de son propre projet de construction à la lumière de l'expérience concrète. *
Propos recueillis par Sonia Leith
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