L'éveil, depuis la moitié de l'année 1992, des opinions publiques face à l'Union européenne (UE) constitue un fait politique nouveau de première importantance. Le traité de Maastricht, signé en février 1992 et taillé sur mesure pour le grand capital, devait marquer le «grand bond en avant» de l'unification européenne : du Marché commun à l'union politique et monétaire. A peine signé, le traité entra en crise. François VERCAMMEN
Yes référendums danois (juin 1992) et français (septembre 1992) démontraient la légitimité limitée dont jouissait la Communauté européenne (CE) auprès des populations. Les explosions sociales en Grèce (au cours de l'été 1992) et en Italie (octobre 1992) furent les premières à se heurter aux «critères de convergences» - les «normes» contenues dans le traité portant sur le taux d'inflation, le déficit budgétaire, la dette publique, les taux d'intérêts à court et à long terme — au nom desquels les gouvernements justifiaient leur politique brutale d'austérité. En septembre 1992, la première grande crise du Système monétaire européen (SME) montrait le peu de cas que les bourgeoisies européennes faisaient de l'accord qu'elles venaient tout juste de conclure. Cette division au sein du grand capital européen ne faisait que confirmer les rivalités qui avaient déjà poussé l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne à intervenir, chacun de son côté, dans une Yougoslavie en crise afin d'y élargir leur propre zone d'influence. La conjugaisons de ses trois crises ont constitué un tournant politique radical pour la CE (devenue depuis Union européenne, UE).
Depuis lors, l'UE frôle périodiquement la catastrophe : au lieu de se rapprocher des «normes», on s'en éloigne ; au lieu de converger, les politiques divergent. Il y a un gros problème de crédibilité et de fond. Derrière ses multiples crises se profi-
EUROPE lent les contradictions fondamentales de l'UE. Elles se trouvent aggravées par la longue dépression économique, mais c'est surtout la tentative volontariste de passer d'une zone de libre-échange à une union politique-étatique qui est le moteur de la crise actuelle. L'impossible harmonisation
L'Acte unique (adopté en 1985 et entré en vigueur en 1993) signifie le parachèvement d'un grand marché où circulent librement capitaux, marchandises et main d'oeuvre. Le traité de Maastricht (adopté en décembre 1991, signé en février 1992 puis officiellement mis en application en novembre 1993) vise, pour sa part, à la constitution, par étapes, d'une Union sur le plan monétaire et politique. Entre les deux il semble y avoir un lien logique, le second découlant du premier : la monnaie unique favoriserait les échanges commerciales et la circulation des capitaux; la citoyenneté européenne compléterait la circulation de la main d'oeuvre; la centralisation de l'appareil policier (Schengen) et militaire (l'Union de l'Europe occidentale, UEO, et l'eurobrigade) harmoniserait le bon fonctionnement de l'espace européen.
Il n'en est rien, car, le traité de Maastricht place l'unification européenne d'emblée sur un tout autre plan, celui de la création d'un embryon d'appareil d'«Etat supranational». De ce fait, il induit, par en haut, deux fortes sources de tension.
En premier lieu, il enlève aux Etats nationaux une part de leur prérogatives. Les Etats nationaux, quoique fortement délégitimés, continuent à jouer un rôle décisif pour garantir la cohésion sociale et la reproduction des conditions générales du fonctionnement du capital. Ainsi, cet appareil d'Etat européen apparaît à la fois comme indispensable et irresponsable
Contradiction donc, qui — en deuxième lieu - est aggravée par le fait que ce (proto-)appareil d'Etat européen intervient par la contrainte pour «harmoniser» certaines conditions financières et politiques dans l'ensemble des pays membres de l'UE. Or ceux-ci sont le produit d'un développement très inégal, d'une histoire longue de deux, voire plusieurs siècles, et de l'histoire «politique» immédiate. D'énormes intérêts économiques et géopolitiques sont en jeu. Le caractère explosif de ces contradictions interimpérialistes a été mis en évidence par deux guerres meurtrières en 30 ans. Ces contradictions n'ont pas disparu même si leur forme a évolué par l'interpénétration accrue de leurs économies et l'européanisation partielle de certains secteurs du grand capital.
Ainsi, la forte et indiscutable volonté de la grande bourgeoisie de développer l'unification européenne — y compris sur le plan supra-national — se heurte à l'hétérogénéité des situations nationales.
Les exportations manufacturières britanniques s'écoulent désormais en majori-
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DOSSIER
té sur le continent européen, même si la majorité des profits des compagnies financières et industrielles britanniques proviennent toujours de l'extérieur de l'UE. Cela permet une belle entente «libre-échangiste» avec l'Allemagne qui reste au premier rang mondial en matière d'exportation de ses biens manufacturiers. La France constitue une puissance économique de seconde zone. Elle compense par des initiatives diplomatiques et quelques guerres post-coloniales la faiblesse de «ses marchandises». Sa capacité à gagner des parts de marché dans l'arène mondiale dépend, plus que pour les autres membres importants de l'UE, de son poids proprement politique (ce que de Gaulle avait déjà compris). D'où l'insistance française sur l'Europe politique, que la bourgeoisie allemande ne récuse point, elle qui a compris que, pour des raisons historiques récentes, il lui faut impérativement draper sa force économique dans les oripeaux des institutions européennes — y compris en donnant quelque pouvoir au Parlement européen. Ainsi, la RFA a été contrainte, par Maastricht interposé — et sous la pression française — de donner une preuve de sa loyauté à l'Europe politique : le Deutsche mark constituera l'ancrage de la future monnaie unique et sous contrôle communautaire. Mais ce n'est qu'une promesse : la RFA ne se pliera pas au passage «auțomatique» (pourtant inscrit dans le traité, si les «critères de convergence» sont rencontrés) à la monnaie et la banque uniques. Elle jugera politiquement, car la RFA louche aussi vers l'Est. Non pas pour torpiller l'UE, déterminante pour son commerce extérieur, mais pour gagner l'UE à sa propre perspective, à savoir disputer au Japon et aux Etats-Unis les marchés (encore largement potentiels) de Prague à Vladivostok. Et jusqu'à nouvel ordre, cela signifie la maîtrise complète, sur le plan national, de tous les instruments économiques et étatiques.
On pourrait multiplier les exemples.
Pour en citer un autre, le capitalisme allemand a eu la force économique et politique d'intégrer dans son appareil d'Etat et même dans ses entreprises (le mittbestimmung) ce qui constitue certainement le mouvement ouvrier le plus nombreux et le mieux organisé de la planète. Le patronat français, pour sa part, n'y a jamais pensé. Et la classe dominante anglaise est prête à tout pour garder «l'avantage comparatif» que lui procure la défaite brutale que Thatcher a infligé au mouvement syndical.
Mais c'est certainement autour de la monnaie unique — à la fois puissant symbole et véritable enjeu — que les contradictions de l'unification européenne se concentrent actuellement. La monnaie unique favoriserait certainement les échanges commerciaux et financiers. Mais elle implique au préalable une harmonisation de la politique budgétaire, fiscale et financière. Ce qui met sur le tapis une bonne partie de la politique sociale et économique des gouvernements de l'UE. Il y a donc une forte interférence dans la répartition des revenus entre les classes sociales et des fractions de celles-ci. Les conditions d'existence et de travail de millions de gens en sont affectées. La preuve donc que l'argent n'est pas qu'un «équivalent général» pour mesurer «la valeur» des marchandises et comparer leurs prix d'un pays à l'autre. C'est un rapport social, c'est-àdire un rapport de force entre les classes de chaque pays et aussi entre les classes dominantes au sein de l'UE. «Battre monnaie» est un attribut important d'un Etat, surtout pour un (grand) Etat impérialiste. Le sommet de Bruxelles de décembre 1993 a tranquillement décidé de renvoyer sa réalisation au siècle prochain.
Il y a derrière cela un problème de taille : celui du pouvoir politique au sein de l'UE. Les Etats nationaux ne répondent déjà plus entièrement au besoin du capital multinational d'Europe. Il y a urgence à créer de nouveaux instruments politicoétatiques sur le plan international. Mais on est très loin de la formation d'un véritable Etat européen. En réalité, il n'existe pas de Nation européenne. L'internationalisation des bourgeoisies de l'UE se situe d'emblée au-delà de l'Europe et on ne s'achemine pas vers une bourgeoisie européenne unifiée. Par ailleurs, il n'y a pas un sentiment national-européen en positif parmi les populations d'Europe même s'il existe une certaine conscience embryonnaire allant dans ce sens par le jeu des contrastes (c'est-à-dire par des comparaisons furtives avec le Tiers-monde, le Japon et l'american way of life).
La crise de l'unification politique, incarnée par le traité de Maastricht, perdurera parce que ses contradictions sont insurmontables à court terme.
En panne
De l'enlisement, voire de l'échec de Maastricht ne découlerait pas le simple retour en arrière vers l'Acte Unique (de 1985), voire le traité de Rome (de 1958), ou pire, vers la dislocation de l'UE et le protectionnisme national. Il existe en fait un double frein cohabitant avec la rationalité économique d'ensemble qui pousse aujourd'hui aux regroupements régionaux
D'abord, dès la fin de la deuxième guerre mondiale, l'unification européenne a d'emblée combiné des mesures économiques et politiques, à commencer par le Plan Marshall. Il existe donc une tradition de la coordination intergouvernementale avec des implications économiques contraignantes quoique sans transfert de souveraineté nationale. Cette tradition s'incarne dans une interminable série de «lieux européens», importants ou vides de sens selon le cas, mais qui tous symbolisent cette idée, sélectionnent un personnel politique (une «élite»), et préparent cette
On ne peut exclure le risque d'une dislocation de l'UE, car des ruptures d'équilibre liées notamment aux effets sociaux et politiques non maîtrisés, engendrés par l'onde longue dépressive, sont possibles. Mais ce risque serait plutôt lié à la possibilité d'une catastrophe économique ou militaire sur le plan international ; ou bien il serait le résultat d'un bouleversement social dans un (ou plusieurs pays) de l'UE.
Ensuite, l'interpénétration des économies des pays de l'UE a franchie une étape où la dislocation éventuelle de l'UE signifierait d'emblée la dislocation des économies nationales constitutives de l'UE. Pour presque tous les pays de l'UE — tant les grands (Grande Bretagne incluse) que les petits - le grand marché présente une nécessité objective évidente. D'où la capacité, manifestée jusqu'à présent par la Commission et le Conseil des Ministres, à gérer la situation précaire par des formules institutionnelles intermédiaires.
L'UE constitue une structure complexe : «une zone de libre échange (très ouverte vers l'extérieur) dirigée par des institutions inter-gouvernementales (qui en constituent le centre de gravité) et un début d'appareil d'Etat supranational.»
Dans ce cadre, il y a des débats et des luttes politiques incessants.
Il existe des forces politiques bourgeoises qui, agissant pour leur propre compte, proposent une réorganisation de l'UE sur la base d'une confédération lâche entre Etats nationaux et l'annulation du traité de Maastricht. Mais ces courants sont nettement minoritaires au sein de la grande bourgeoisie. Même la classe dominante britannique ne s'oppose plus en principe à la monnaie unique. Le vrai débat au sein du grand capital d'Europe porte très pragmatiquement sur la synchronisation possible entre la mise en place d'institutions politico-économiques étatiques et l'harmonisation des économies réelles des principaux pays.
Pour le moment, cela a débouché, au sommet de Bruxelles de décembre 1993, sur un nouveau consensus tout aussi précaire que le précédent : on reporte les échéances de l'union monétaire, le jeu des mécanismes de marché devant opérer
préalablement, pendant une certaine période, les réajustements indispensables des structures économiques, sociales, et politiques des principaux pays membres.
Cette adaptation tactique a impliqué une distanciation entre la France et la RFA
(déjà amorcée lors de la crise monétaire de l'été 1993), et un rapprochement certain entre la RFA et la Grande Bretagne.
Formellement les accords sur l'union monétaire n'ont été ni révisés ni abolis.
Les bourgeoisies européennes n'étaient pas prêtes à admettre publiquement leur échec. Elles étaient de toute façon intéressées à imposer les conclusions antisociales découlant du traité.
Sur le fil du rasoir
Cette nouvelle ligne de conduite ne sera pas non plus sans risques pour la cohésion de l'UE. Elle renforce l'absence de définition politique. Elle créera aussi, fût-ce d'une manière plus diluée, des tensions politiques entre Etats membres, comme le montre déjà l'impasse sur l'élargissement de l'UE aux pays nordique et à l'Autriche. L'étouffement de l'Europe sociale peut être lourd de conséquences pour les rapports capital-travail dans tous les pays de l'UE.
Les bourgeoisies, épaulées par leurs gouvernements, navigueront donc à vue. Elles n'échapperont pas, à court terme, à plusieurs problèmes épineux, directement liés à la vie de l'UE : l'élargissement de l'UE et ses conséquences ; les liens avec l'ex-URSS et les pays de l'Est ;
la réorganisation constitutionnelle de l'UE (1996) ; les échéances précises du traité de Maastricht et des différents traités parallèles (dont l'accord de
Schengen, la réforme de l'UEO etc.).
Poussés par les soubresauts de la conjoncture politique difficile dans le monde et dans chaque pays de l'UE, elles peuvent décider de trancher dans le vif et même choisir la fuite en avant, quitte à ouvrir une crise entre eux et/ou à affronter la classe ouvrière. Des événements extérieurs peuvent en fournir l'alibi, comme la guerre du
Golfe, avortée, en a fourni quelques indi-
La lutte pour une alternative implique une bataille idéologique, politique et organisationnelle contre la social-démocratie.
Celle-ci a épousé la politique d'austérité sévère du capitalisme, en n'hésitant pas à infliger des défaites à la classe ouvrière.
Sur le plan de l'Europe, son rôle a été moins brutal mais tout aussi pernicieux : elle a diffusé, avec succès, une idéologie «européaniste» auprès des cadres du mouvement ouvrier et syndical qui a identifié la sortie de la crise à une allégeance à la Communauté européenne.
Ses sentiments pro-européens ont surgi après la seconde guerre mondiale. Mais jusque dans les années 70, ils étaient subordonnés à l'américanisme et à la «solidarité atlantique». L'affaiblissement de l'impérialisme américain sur le plan économique et moral - depuis la guerre au Vietnam — et l'aggravation de la crise (la récession de 1980-1982) ont porté la social-démocratie vers un «européanisme militant». La social-démocratie est, certes, intégrée dans l'Etat bourgeois national et liée à «sa» bourgeoisie, mais à l'époque du
A10* capitalisme mondial, elle doit miser à fond sur la bourgeoisie la plus forte, celle qui est à même de lui garantir la paix, la démocratie et la prospérité.
Le parti de l'«American way of Life» des années 1920-70 est devenu celui du «tout Europe». C'est à la fin des années 80, que la social-démocratie a soudé sa politique libéralo-monétariste à la «contrainte extérieure» (la CE/UE). Du coup, elle a pris la tête d'une formidable campagne idéologique menée par les élites étatique, politique, universitaire et médiatique de la bourgeoisie.
L'idéologie social-démocrate s'appuie plus particulièrement sur deux piliers. D'une part, elle attribue à l'Europe des vertus quasi-naturelles de paix, de démocratie et d'humanisme. Ces affirmations sont nettement contredites par les faits têtus de l'histoire récente : les expéditions coloniales et l'esclavage ; les deux guerres «mondiales» ; les tentations récurrentes de recourir à des régimes autoritaires (dont le fascisme) ; l'invention des camps de concentration (depuis la fin du XIXe siècle.en Afrique du Sud) ; plusieurs génocides (anti-noir, anti-amérindien, antijuif) ; le racisme antisémite et anti-arabe ; l'étranglement «moderne» du prétendu Tiers-monde ; la misère populaire y compris sous le règne de la démocratie parlementaire ; sans oublier la violence quotidienne contre les femmes et les enfants. Dans la mesure où l'Europe connaît une incontestable avancée démocratique et sociale, celle-ci appartient entièrement au
Top soit de distan. combat millénaire contre l'exploitation et
l'oppression, des jacqueries paysannes aux révoltes des citoyens urbanisés, des intellectuels dissidents, des femmes «sorcières» et, depuis 150 ans, aux luttes conscientes pour l'émancipation, menées par le mouvement ouvrier, par le mouvement féministe, et par les peuples pour leur libération nationale et sociale. D'autre part, la social-démocratie conçoit l'unification européenne avant tout comme une construction étatique imposée «par en haut», au lieu d'une coopération entre les peuples et de la solidarité entre les travailleurs, les femmes, les citoyens, «par en bas» et au delà des frontières. L'européanisme social-démocrate Plus la social-démocratie perd ses racines sociales d'origine, plus elle cherche refuge dans les institutions de l'Etat (bourgeois), en l'occurrence l'UE. Mais plus la crise dure, plus cet Etat européen prend un caractère despotique et technocratique Une logique infernale!
«Obligée» de choisir entre ses propres exigences sociales ou démocratiques et la préservation, voire le développement, du proto-Etat européen, la social-démocratie a abandonné ses exigences à plusieurs reprises : sur la structure parlementairedémocratique de la CE; sur l'égalité des droits pour les citoyens (dont les immigrés extra-communautaires); sur les lois unificatrices et contraignantes de la Charte sociale, le renoncement «provisoire» à l'Europe sociale à Maastricht et renoncement au «plan de l'emploi» au profit de la flexibilisation et la dérégulation sociales (sommet de Bruxelles) etc. Elle a aussi contribué d'une manière décisive, dans les années 1989-90, à ce que l'Europe sociale
ne se fasse pas infligeant par là même une défaite (sans combat) au mouvement syndical européen unifié pour l'occasion (1) . Le prétexte de ces abandons est toujours le même : éviter la crise de l'UE.
Par ailleurs, ce n'est pas la solidarité entre les movements ouvriers et sociaux dans l'UE (et au-delà !) qui est au coeur de la politique européenne de la social-démocratie, mais la solidarité entre les gouvernements de l'UE. Son cri de coeur «pas moins, mais plus d'Europe» est, en fait, un cri de guerre qui, s'adressant aux mouvements sociaux, signifie: «au nom de (la survie de) l'UE, alignez-vous !»
Malgré les nécessités et les opportunités, on chercherait en vain la moindre tentative de la social-démocratie pour propager et organiser les luttes, les revendications, les solidarités, les perspectives à l'échelle européenne.
Mais comment la social-démocratie pourrait-elle bien organiser la solidarité entre les travailleurs à l'échelle de l'UE, alors qu'elle s'affaire à la casser dans chaque pays de l'UE ?
Car paradoxalement, l'idéologie européaniste — égoïste et concurrentielle par nature — n'est en rien incompatible avec le nationalisme économique ou politique. Ainsi, au nom de l'Europe, on entend des dirigeants syndicaux réformistes exiger des sacrifices, dans chaque pays et dans chaque entreprise, pour renforcer «nos» entreprises par rapport «aux partenaires» de l'UE. En France, la social-démocratie n'a pas hésité, en septembre 1992, à recourir à l'argument massue affirmant qu'il fallait «endiguer l'expansionnisme allemand». En RFA, Kohl a réussi entraîner le Parti social-démocrate (SPD) dans sa guerre contre «la paresse des mieux lotis», en comparant le sort des travailleurs allemands à ceux d'Espagne. Et dans ce dernier pays, Felipe Gonzales écrase le monde du travail depuis 10 ans au nom de la place de l'Espagne dans le peloton de
Le mouvement ouvrier, maintenu par les appareils sociaux-démocrates dans des frontières nationales de chaque pays de l'UE, accuse ainsi un retard dramatique face aux bourgeoisies. L'impasse social-démocrate
La fuite en avant de la social-démocratie vers le enforcement des institutions étatiques de l'UE ne résout en rien les problèmes urgents du mouvement ouvrier organisé, même du point de vue réformiste des appareils syndicaux.
L'UE n'est pas près de devenir un véritable gouvernement. Ses structures institutionnelles sont embryonnaires, même si elles influent déjà d'une manière décisive sur certaines grandes orientations des Etats nationaux. Elles ont de surcroît un caractère despotique : elles échappent à tout contrôle et pression institutionnalisés. L'absence, sur le plan de l'Europe, d'organismes «modernes» du parlementarisme bourgeois et du consensus social a étouffé dans l'œuf le développement d'une «société civile» européenne, c'est-à-dire un tissu dense et multiforme d'organisations, de movements, d'associations etc Par contre le lobbying (à l'américaine) dans les coulisses bruxelloises fait fureur. Au total, le movement ouvrier traditionnel en sort désarmé, car l'UE telle qu'elle se construit avec la bénédiction de la social-démocratie empêche le transfert, sur le plan européen, de la panoplie des moyens tactiques qu'il s'est forgée, sur le plan national, depuis un siècle: conclusion de contrats de travail collectifs dans tous les secteurs et à tous les niveaux de la vie économique; ample législation et protection sociales, fondement de la solidarité au sein de la classe ouvrière ; droits démocratiques assurant l'activité du movement syndical dans la société et dans les entreprises ; participation indirecte à la direction du pays par un système ramifié, fort divers de pays en pays, d'organes para-étatiques de concertation sociale entre syndicats et patrons, et avec le gouvernement; accès au travail législatif par les liens avec les grands partis ouvriers, parlementaires et gouvernementaux.
La combinaison de l'enracinement de masse du movement syndical et de sa proximité avec les institutions étatiques et para-étatiques a donné naissance, au fil des temps — et selon des modalités fort diverses d'un pays à l'autre — à une tactique syndicale crédible et opérationnelle de «négociation-action-renégociationrésultats» (avec sa version combative pour ce qui concerne la gauche syndicale).
Cette tactique déjà fort désuète, sur le plan national, à cause de la crise du programme keynésien de gauche, est littéralement sans objet sur le plan de l'UE.
Une gauche réformiste pro-européenne essaye d'y répondre, mais sa ligne oppositionnelle ne constitue pas une alternative, car elle accepte le principal présupposé de la social-démocratie : son attachement aux institutions de l'UE (2). Certes, elle exige une rupture avec la politique libéralo-monétariste et une relance économique à l'échelle européenne. Mais de là. elle débouche «logiquement» sur la défense du traité de Maastricht (avec la monnaie et la banque uniques) et sur l'élargissement des prérogatives budgétaires, fiscales, législatives et financières de la Commission.
Une analyse catastrophiste du mouvement ouvrier l'amène à une conclusion classiquement social-démocrate : le renforcement des institutions de l'Etat (bourgeois) est indispensable au fonctionnement, voire au sauvetage, du movement
Un autre secteur de la gauche européenne (d'origine social-démocrate ou stalinienne), de son côté, s' oppose à l'UE et à Maastricht au nom d'un «nationalisme de gauche». Un de ses principaux représentants est certainement le courant de Jean-Pierre Chevènement en France. Il plaide fortement la cause de la souveraineté nationale. Sa tactique part de deux présupposés : le déficit démocratique de l'UE est total, car ses institutions échappent à tout contrôle et le cadre national est le plus apte à relancer 'économie, quitte à prendre des mesures protectionnistes et de «préférence Nationalisme de «gauche»
Ce courant est très contradictoire. D'une part, il est nettement en rupture avec l'idéologie et la politique européanistes dominantes de la bourgeoisie et de la social-démocratie. Sa tactique alternative mise sur la crise de l'UE, en rompant avec l'union monétaire. Mais derrière cela. se cache l'illusion d'une relance keynésienne à l'échelle nationale. Et, liée à cette illusion, il y a la dérive nationaliste qui, elle, est à peine dissimulée. Ainsi, de l'idéalisation de l'Etat «républicain» et démocratique français, Chevènement est passé à s'opposer aux revendications sociales-clé du movement ouvrier, dont la réduction du temps de travail. Car derrière ce train qui déjà en cachait un autre, il y a un troisième qui est prêt à démarrer : la promotion d'un effort conjugué entre patrons et travailleurs pour le redressement national (en l'occurrence de la France).
Si le repli nationaliste de gauche est une impasse pernicieuse, la fuite en avant «européaniste» l'est tout autant. Chacun à sa manière, ils poussent à faire confiance à des institutions étatiques (l'un sur le plan national, l'autre sur le plan européen). Ce qui aboutit en définitive à limiter l'indépendance d'action, de revendication et de réflexion du movement ouvrier et social.
Il ne fait aucun doute que toute tentati-
1) Stephen J.Silvia. «The social Charter of the European Community: A Defeat for European Labor», dans Industrial and Labor Relations Review, Vol.44, no.4, July 1991.
2) Le socialiste de gauche britannique, Ken Coates a structuré ce type de position politique en un projet cohérent : «A European Recovery Programme», in European Labour Forum, no 9, Hiver 1992-93, pp.3-7
3) Citations extraites de l'article de Henri Wilno «Echanges internationaux, que ferait un governement de gauche ?», dans Critique communiste, numéro de l'hiver 1993-1994, pp.39-43.
ve de rompre avec la politique libéralmonétariste en vigueur, se heurterait rapidement à l'UE, qui en est le centre organisateur à l'échelle européenne. Allant jusqu'au bout de sa logique, la socialdémocratie a bétonné toutes les issues pour le mouvement ouvrier en lui imposant ce dilemme : rompre avec la politique néolibérale implique quitter l'UE (avec toutes ses conséquences réputées néfastes). La seule alternative étant d'accepter l'UE, quitte à améliorer ses institutions et sa politique.
Formuler une réponse stratégique à la hauteur de ce défi est vital pour sortir de l'impuissance politique qui paralyse aujourd'hui le mouvement ouvrier et social, et particulièrement son aile gauche. Certes, l'absence d'une telle réponse n'empêchera pas les luttes de se déclencher, mais elle les laissera sans perspective politique d'ensemble, donc sans élan, sans unité et sans volonté de vaincre. Cela devient une question pratique dès lors que l'UE traverse une passe très difficile dont elle ne se sortira pas de si tôt. Il y a, de plus, incontestablement une remobilisation sociale qui pose le problème à partir d'une dynamique à gauche. Ce dernier élément est très important, car sans une relance importante de l'activité des masses populaires, et sans un début de changement favorable du rapport de force sur le terrain, toute ébauche d'alternative serait une construction purement abstraite.
De la crise de l'UE...
Ces derniers mois ont donné une indication précieuse pour élaborer un début de réponse politique.
En dehors d'une lutte sociale d'envergure organisée d'emblée à l'échelle européenne par un mouvement ouvrier européen inexistant, et en l'absence, pour le moment, de toute perspective de confrontations révolutionnaires qui déborderaient rapidement les frontières d'un pays, l'hypothèse la plus réaliste est la suivante : le gouvernement dans un pays de l'UE pris à la gorge par une lutte sociale d'envergure (comparable à celles qui ont eu lieu, ces dernières années, en Grèce, Italie, Espagne, Belgique et France) doit reculer sur un aspect important de sa politique d'austérité. Un tel recul entrera inévitablement en collision avec les règles institutionnelles et la politique courante de l'UE. Les précédentes crises de l'UE (les pêcheurs et les agriculteurs en France, par exemple) l'ont montré. Ensuite, c'est l'organigramme institutionnel de l'UE qui trace le cheminement : l'inter-gouvernementalisme dictant la loi au sein de l'UE, c'est à un Conseil des (Premiers-) ministres de gérer l'affaire. Chaque gouvernement de l'UE sera donc à son tour interpellé. Il devra le faire devant sa propre opinion publique, notamment la classe ouvrière.
A partir de là, une alternative de gauche apparaît en pointillé en posant la nécessité d'une puissance publique européenne - en rupture avec les institutions de l'UE et ses gouvernements en place — qui prenne en charge les exigences sociales, que les travailleurs en lutte dans un pays, portent devant le monde du travail de toute l'UE.
Jusqu'où ira la brèche politique ainsi ouverte ? Cela dépendra de beaucoup de facteurs imprévisibles aujourd'hui.
Sur le plan tactique, on peut déjà en tirer trois conclusions. D'abord. miser sur le changement du rapport de force par l'activité de «ceux d'en bas», implique de partir d'une dynamique sociale sur le plan national au début. Ensuite, il faut comprendre comment la dialectique politique passe du plan national à celui de l'Europe et finalement, considérer l'ouverture de la crise de l'UE - avec l'ébranlement de ses institutions et non pas la continuité de ces dernières — comme la voie de passage obligée vers l'alternative de «l'Europe sociale».
Cela pose toute une série de problèmes tactiques, politiques et programmatiques. La véritable clé consiste à trouver comment cette dynamique politique, enclenchée dans un pays, peut être portée au coeur de l'UE pour ébranler sa structure politico-étatique. Sans verser dans la politique-fiction, on peut prévoir deux variantes. Ou bien c'est le gouvernement en place (pro-capitaliste, indépendamment de sa composition partidaire) qui vient de reculer et sera donc obligé de négocier au sommet de l'UE. La possibilité d'exercer une forte pression politique est réelle, même dans ce cas de figure, comme des crises antérieures l'ont démontré. Ou bien il y a un gouvernement de gauche («des travailleurs» ou «social») qui aurait déjà pris la relève, suite à la lutte ou à échéance par une victoire électorale, et qui serait plus ou moins représentatif du mouvement social. Les deux situations indiquent, déjà au départ, un rapport de force politique et social différent dans le pays. Elles sont également porteuses de dynamiques potentielles différentes.
Ce qui importe aujourd'hui ce n'est pas de faire de la politique-fiction, mais de répondre à un secteur politisé de l'avant-garde syndicale et sociale qui exige déjà (le début d') une réponse au raisonnement-piège de la social-démocratie : «si on gagne, sera- ce l'isolement du pays, l'éclatement de l'UE et la montée du nationalisme, voire du fascisme ?» Ce questionnement inquiet est un élément du rapport de force entre la gauche et la droite au sein du mouvement ouvrier et social, et, partant, entre Capital et Travail.
...à une autre Europe Il faut d'abord dire que rien n'oblige un gouvernement de gauche à quitter d'emblée l'UE et à fermer ses frontières. Il devra, pour assurer sa propre consolidation, prendre tout de suite une série de mesures favorables aux travailleurs, aux femmes, aux jeunes, aux immigrés, et certainement pour les plus démunis d'entre eux. Et à partir de là, proposer aux peuples d'Europe, en «court-circuitant» l'UE, cette politique comme une alternative pour l'ensemble de l'UE et pour chacun des pays membres. Il est évident que la politique économique et sociale d'un tel gouvernement sera étroitement liée à une stratégie politique qui vise à susciter et amplifier les mobilisations sociales en Europe. Au lieu de sortir de l'UE et de dénoncer les «traités réactionnaires» (et de se cantonner dans une propagande générale pour une Europe socialiste), il faut au contraire utiliser au maximum le temps et l'espace fournis par la mécanique institutionnelle de l'UE, pour gagner les classes ouvrières dans l'UE. Il n'est pas scandaleux, dans ces conditions et dans cette stratégie, d'exiger immédiatement une renégociation des traités. L'axe poli-
tique de la propagande, de la politique économique et sociale concrète, des manœuvres et négociations, c'est de proposer «la réorganisation de l'UE sur d'autres bases», comprise comme «un espace européen harmonisé sur la base d'un modèle de croissance fondé sur la satisfaction des besoins de la société, le plein emploi, le respect de l'environnement et la coopération internationale» (3). On ne proposerait pas un organigramme complet (exercice de style fort prisé dans la gauche européaniste), alternatif à l'UE. Par contre on avancerait des mesures qui interpellent les institutions existantes : au lieu de «quitter» la banque unique (si elle existe), on refuse de se soumettre à ses diktat au nom de la politique locale qu'un gouvernement de gauche applique. Dès lors, au lieu de rejeter le SME, on proposerait une zone de stabilité monétaire sur des convergences économiques qui rompent avec la logique néolibérale.
L'exigence démocratique
La crise de l'UE, le raidissement plus général de la politique bourgeoise, les soubresauts de la situation internationale, les tensions sociales croissantes, et les inévitables adaptations périodiques des institutions de l'UE ne peuvent que renforcer le caractère autocratique de l'UE, et le dévoiler devant l'opinion publique. Voilà un Etat qui n'a ni Constitution ni instances élues et contrôlables !
Il y a donc là une lancinante question démocratique. La gauche anticapitaliste doit s'en saisir. Elle ne peut le faire que par une revendication démocratique radicale : l'exigence d'une Constituante, élue au suffrage universel, dans tous les pays de l'UE selon le même système électoral proportionnel. Ce mot d'ordre fait partie de la bataille pour amplifier la crise de l'UE et dégager la voie vers une autre Europe. Il ne fait qu'exprimer par une formule organisationnelle, ce qui devrait être le leitmotiv d'une campagne politique-démocratique : que les peuples d'Europe décident eux-mêmes dans quelle société ils veulent vivre en commun !
Comme toute revendication partielle (celle de réduction du temps de travail par exemple), elle peut être récupérée et détournée. Tout l'art consiste à lui donner toute sa charge anti-autocratique et sa portée sociale. Car en définitive, sa véritable signification réside dans la possibilité de le fusionner avec les mobilisations sociales qui, si elles parviennent à mettre l'UE en crise, soulèveront immanquablement le problème de comment décider de l'organisation d'une autre Europe.
Le mot d'ordre permettrait d'intervenir dans tous les futurs «ratés» au sommet de TUE : la légitimité restreinte de l'UE ; les renégociations prévues avec certains membres de l'UE, les décisions antisociales prises par le Conseil lors de chaque «sommet» européen ; le monopole des gouvernements/Etats lors de la renégociation des traités et lors de la mise en place de la monnaie unique, etc. Il dénonce de fait l'ersatz démocratique des référendums («oui-non» à des questions vitales) et du pseudo-parlement européen. Il permet de sortir du faux choix des nationalistes de gauche qui opposent l'Etat national démocratique à l'Europe antidémocratique.
L'agitation pour une telle exigence démocratique («que les peuples décident!») permet de faire la propagande pour «l'Europe que nous voulons». Il permet aussi d'avancer la notion d'une citoyenneté nouvelle lors de la campagne en faveur de l'élection d'une telle Constituante : droit de vote et éligibilité de tous les résidants dans l'UE ; parité hommesfemmes des élu(e)s ; une Assemblée nombreuse qui rend compte régulièrement de ses travaux devant les populations.
Bien entendu, une telle proposition soulève pas mal d'autres problèmes. Pour ce qui est de sa base géographique, il partirait, inévitablement, de l'actuelle UE, mais l'Assemblée peut inviter ou recevoir des invitations d'autres peuples et Etats qui veulent s'y joindre.
Elle ne sera pas totalement souveraine, c'est-à-dire imposant à la fin de ses travaux, par un vote majoritaire, une Constitution à tous les Etats aujourd'hui membres. Il faudra conclure par un mécanisme démocratique dans chaque pays, pour savoir si la population accepte le projet de constitution élaboré, et donc de se joindre à une nouvelle UE. L'élection des élu(e)s de la Constituante se fera forcément sur la base des Etats actuels. Mais cela ne préfigurera pas automatiquement le cadre organisationnel étatique de la future Europe, puisque il fait justement l'objet des travaux de la Constituante. Ceci concerne en particulier les nationalités opprimées dans un Etat de l'UE. Elles pourront trouver une tribune pour défendre leur droit à l'autodétermination et des propositions concrètes pour prendre place dans l'Europe future.
22 avril 1994