A l'heure où doit avoir lieu, au Caire, la signature des accords israélo-palestiniens, notre collaborateur Salah Jaber a organisé un «autre dialogue israélo-palestinien», en réunissant à Paris deux militants de gauche : Adel Samara et Michel Warschawski. Adel est rédacteur en chef de Canaan, le principal organe de l'opposition palestinienne de gauche dans les Territoires occupés. Michel est un fondateur de la Ligue communiste révolutionnaire (Matzpen) et directeur du Centre d'Information Alternative de Jérusalem.
Salah JABER : Les réactions de la gauche palestinienne et israélienne ont été différentes par rapport à l'accord de Washington, peut-on expliquer cela par la différence de l'environnement politique ou existe-t-il un désaccord substantiel qui est apparu dans le sillage de cet accord ?
Adel SAMARA : Les différences ne sont pas dues à l'environnement politique. Du côté israélien il y a une partie de la gauche qui soutient l'accord, comme il existe une gauche qui est en désaccord avec l'accord. C'est le cas aussi du côté palestinien. Je pense qu'il existe plusieurs raisons théoriques qui sont derrières ces positions. Il y a beaucoup de gens au Moyen-Orient et dans le monde entier qui caractérisent la période actuelle comme une période de défaites et ils en concluent qu'il n'y aurait aucune possibilité pour s'opposer à un accord imposé par l'impérialisme. Ce qui explique la faible disposition de ces courants à combattre l'accord.
L'autre point est que les organisations de gauche qui ont une implantation de masse dans les Territoires occupés sont contre l'accord, par contre les petites organisations qui n'ont aucune base se sont précipitées pour le soutenir. A titre d'exemple le Front populaire de libération nationale de Georges Habache est contre l'accord tandis que des petites organisations comme le traditionnel Parti communiste ou Fida, la scission du Front démo-
PALESTINE-ISRAEL cratique soutiennent l'accord.
Michel WARSCHAWSKI : Je pense que le débat que nous avons eu et qui a traversé nos propres organisations ne se rapporte pas à la nature de l'accord. La discussion est plutôt sur la façon de formuler notre position vis-à-vis de l'accord dans notre travail de masse.
Aussi bien au sein de la société palestinienne que parmi la partie progressiste de la société israélienne il existe des illusions sur cet accord. Comme Adel l'a mentionné, par désespoir et par sentiment d'incapacité, ou par conviction réelle qu'il s'agit d'un accord qui pourrait être un pas vers
«...il ne faut pas se focaliser sur la question du soutien ou du réfus de l'accord, mais présenter les conditions de la paix et développer la mobilisation autour d'elles...» une issue progressiste aux négociations. C'est pourquoi nous pensons — et la gauche palestinienne pourrait faire le même choix, à sa façon et avec ses propres revendications — qu' il ne faut pas se focaliser sur la question du soutien ou du réfus de l'accord, mais présenter les conditions de la paix et développer la mobilisation autour d'elles. Ou bien ces mobilisations pourront changer la nature de cet accord et le transformer en un pas positif, ou, ce qui était plus probable, et ce qui est arrivé, elles seront confrontées aux limites de cet accord et prouveront ainsi qu'il ne représente pas un pas en avant.
Dans notre déclaration publié au cours de la première semaine de septembre nous avons formulé toutes nos propositions au conditionnel : «Si les accords d'Oslo ne touchent pas aux colonies, ils n'auront aucune chance de représenter un premier pas vers la paix ; Il n'y aura pas de changement radical dans les Territoires occupés sans le retour de tous les déportés...» Maintenant il est clair, que ces solutions ne sont pas adoptées parce que les Israéliens ne voulait pas les prendre en considération. Cet accord ne répond ni aux attentes de centaines de milliers de
Palestiniens, ni à celles de centaines de milliers d'Israéliens.
S.J : Je pense que ce qui vient d'être dit rend le débat sur l'accord plus clair. Comme première réaction à la formulation de la position exprimée par Michel, il me semble correct d'aborder la question sous cet angle pour la gauche israélienne. Mais du côté palestinien, il semble impossible de formuler les choses en termes de suppositions car la réponse était déjà connue du fait de la nature de la direction d'Arafat et de la façon avec laquelle cette direction
a signé l'accord derrière même le dos de ses propres représentants dans les Territoires occupés.
A.S : Quel est le rôle de la gauche palestinienne ? Est-ce d'essayer de trouver ce qui est positif dans l'accord ? Si la gauche palestinienne continue à adopter cette démarche, cela veut dire qu'elle continue à suivre Arafat comme ce fut le cas avant. A mon avis il est temps d'abandonner cette forme de relation, la gauche doit chercher son propre programme.
M.W : Adel est convaincu, et je suis convaincu aussi, que cet accord ne peut en aucune manière aboutir à l'indépendance palestinienne. Ces accords c'est comme un train qui va à Tel Aviv, mais qui peut être détourné à n'importe quel moment. Il est possible d'affronter telle situation d'une manière positive en mettant à l'ordre du jour des revendications concrètes et des mobilisations susceptibles de réaliser ou mettre à l'épreuve notre démarche.
S.J : Les deux principaux points du débat sont : Est-il possible de travailler dans le cadre de ces accords ou faut-il les combattre ? Ces accords constituent-ils un pas en avant, ou représentent-ils une sorte d'autolimitation que s'est imposée la direction palestinienne sous la pression du gouvernement israélien et des Etats-Unis ? A ce niveau, je pense qu'après le massacre d'Hébron, nous pouvons essayer de dresser un bilan de la position de l'OLP : elle est aujourd'hui prisonnière de ces accords, Rabin d'ailleurs a déclaré : «Vous avez signé. Vous ne pouvez pas mettre la question des colonies sur la table aujourd'hui, et la discussion sur le transfert des colonies est hors sujet. Vous ne pouvez discuter que les choses qui sont évoquées ...»
Le deuxième élément de notre débat se rapporte à la question des rapports avec l'OLP. Ma position est la suivante je pense qu'on ne peut pas avoir une attitude similaire vis-à-vis de l'OLP des deux côté de la «ligne verte». En Israël on ne peut pas dire «A bas l'OLP !» ou des choses similaires, mais d'un autre côté la gauche israélienne ne doit pas critiquer la gauche palestinienne pour sa position critique vis-à-vis de la direction de l'OLP. Je pense que si la gauche palestinienne n'avait pas adopté la position actuelle, la seule réelle opposition sur le terrain aurait été celle des intégristes musulmans Hamas. Ils auraient dénoncé cet accord comme une trahison des droits élémentaires, une autolimitation qu'on s'est imposée, une capitulation de Arafat — et c'est ce qu'ils n'arrêtent pas de dire depuis des années. Et s'ils auraient été les seuls à le dire, le résultat aurait été plus désastreux qu'il ne l'est aujourd'hui. Nous somme d'accord que le progrès de Hamas n'est pas un facteur positif. Mais si la gauche palestinienne continue à apporter son soutien à la direction de l'OLP, comme se fut le cas dans le passé, cela ne peut que renforcer Hamas. L'important aujourd'hui ce n'est pas de combattre l'accord en tant que tel, mais de continuer la lutte pour les droits des Palestiniens, pour le démantèlement des colonies, pour le retrait de l'armée israélienne.
A.S : Les gens qui sont contre l'accord n'ont pas la possibilité d'expliquer leur position au même titre que le Fatah. En effet la démocratie israélienne n'est pas en vigueur dans les Territoires occupés, et si l'exception existe elle n'est valable que pour les supporters des accords et non pas pour ceux qui les rejettent. Il est important de souligner cela, car les médias internationaux présentent les choses différemment.
«...s'il existe des points sur lesquels l'accord permette aux masses palestiniennes d'avancer, nous devons en profiter sans pour autant accepter l'accord en tant que tel...»
La gauche doit continuer à développer son programme social et sa compréhension de la situation dans les Territoires occupés. Elle ne doit pas se limiter à la question des accords. Et s'il existe des points sur lesquels l'accord permette aux masses palestiniennes d'avancer, nous devons en profiter sans pour autant accepter l'accord en tant que tel. Si la gauche a une chance d'être représentée dans les conseils municipaux, pourquoi pas ? Mais nous ne devrons en aucun cas exprimer notre soutien à l'accord parce qu'il nous offre ces possibilités.
Concernant l'OLP il faut différencier sa direction, qui a signé l'accord, de ses militants de base. Si l'OLP demeure prisonnière de la direction d'Arafat, je pense que la gauche doit commencer à développer son propre front. Par cela, j'entends lutter pour la direction des masses palestiniennes et de leurs combats, aussi bien dans les Territoires occupés qu'à l'extérieur. La chose la plus importante aujourd'hui pour la gauche est d'avoir son propre programme, tout en continuant à revendiquer et à défendre la charte palestinienne. Il est clair aussi, que la direction de l'OLP autour d'Arafat est finie, et nous devons renoncer à la soutenir. Cette direction est aujourd'hui prisonnière d'Israël et il y a une nette autonomisation des masses vis-à-vis de cette direction.
M.W : Le succès le plus important pour Israël, est d'avoir obtenu la transformation de l'OLP en une force politique. Ils ont essayé il y a dix ans de construire une direction indépendante de l'OLP, et contre elle, mais jugeant cette solution impossible ils ont fini par trouver une meilleure en faisant de l'OLP de l'extérieur la direction de l'«intérieur». Le plus grand exploit de l'OLP était le fait qu'elle représentait l'incarnation de la question nationale palestinienne. La prochaine étape va être de constituer deux «OLP», et cela constitue une catastrophe pour le peuple palestinien. Une OLP de l'«intérieur», celle qui est basée aujourd'hui à Tunis, et une deuxième de l'«extérieur», qui aujourd'hui est dans les Territoires occupés ou pas, et qui continuera à représenter la question nationale palestinienne d'une façon globale et non pas uniquement celle des résidents de la bande de Gaza et de Cisjordanie.
Durant ces derniers mois, surtout après le massacre d'Hébron, l'idée était répandue parmi les courants politiques palestiniens, parmi les faiseurs d'opinion palestiniens, et aussi parmi une frange des progressistes israéliens (dont l'audience est plus importante que celle de Matzpen) que le principal problème du mouvement palestinien était le manque de soutien de la part des Etats arabes face aux diktats israélo-américains, et qu'il doit changer sa politique en conséquence. Si l'option arabe est fermée, l'option de l'Intifada est loin de l'être Je dois dire, à titre d'autocritique, qu'on a découvert ses formidables potentialités. Après le massacre d'Hébron, 29 palestiniens ont été assassinés. Et vous avez une explosion, les gens n'ont peur de rien. Cela me rappelle les premiers jours de l'Intifada. C'est là où réside le crime de la direction palestinienne. Je suis convaincu si, un jour après le massacre, la direction de l'OLP ou n'importe quelle autre autorité palestinienne avait dit «Nous devons refuser le couvre-feu, il n'y aura pas de couvre-feu», tout le monde serait descendu dans la rue. Les organisations palestiniennes à travers leurs tracts ont réagi comme si elles exprimaient leur solidarité avec le peuple palestinien (et non pas comme sa propre direction). Il y a encore une énergie formidable parmi les masses des Territoires occupés qui n'est mise à profit ni pour soutenir l'option palestinienne dans les négociations ni pour s'affronter à la ligne de l'OLP dans les négociations. Cette énergie est gaspillée mais existe.
S.J : Quel est votre jugement sur la ligne suivie par la direction de l'OLP aujourd'hui, dans le cadre du massacre d'Hébron ? Ils ont signé un accord avec Israël qui conduira à la mise en application de l'accord de Washington...
M.W : James Baker a déclaré : «ou vous prenez le train ou vous restez sur le quai.» L'OLP a accepté cette conception, elle a connu des crises et elle continuera à en connaître. Cette situation ne déplaît guère à Israël, qui sait pertinemment que le temps joue en sa faveur. Jérusalem est devenue une ville complètement juive, la région du grand-Jérusalem s'intègre de plus en plus à Israël, elle est de plus en plus colonisée et de plus en plus intégrée à travers un réseau d'autoroute.
Le problème — pour Rabin certainement, mais aussi pour Arafat qui adopte la même logique — est d'ordre arithmétique. Il faudrait diviser les masses, chaque victoire palestinienne est comptabilisée comme une défaite israélienne. Un massacre se paye. C'est pourquoi aussi bien la gauche que la droite israélienne pensent que parce que 40 palestiniens ont été massacrés, le prix à payer sera de 40 ou 60 ou même 600 policiers palestiniens supplémentaires et 500 prisonniers de plus à libérer. Si les palestiniens demain font une erreur, ils seront en contrepartie obligés de céder quelques kilomètres carrés autour de Jéricho.
C'est la logique bornée de ces négociations qui s'impose aujourd'hui. Je pense que les Israéliens vont introduire quelques amendements sur l'accord concernant Hébron, et quelques petits changements concernant les colonies à Hébron. Mais cela ne sera pas accepté par la population palestinienne en Cisjordanie. Ce qui va certainement renforcer l'opposition à Arafat, sans pour autant remettre en cause les accords. Je pense encore que l'option Arafat dominera tant que une alternative à sa direction ne verra pas le jour.
La large opposition à Arafat qui est enracinée dans les masses — Hamas d'un côté et la gauche radicale de l'autre — qui est active en tant qu'opposition critique, est incapable aujourd'hui de développer une stratégie alternative, susceptible de mobiliser le potentiel combatif. Elle est incapable de développer une action cohérente. Ce qui est développé aujourd'hui c'est plutôt une action contre l'occupation, une réaction à la politique israélienne dans les territoires, des blagues et des articles attaquants Arafat, mais cela est loin de générer une direction alternative. Quand des dirigeants palestiniens disent aujourd'hui que l'Intifada doit se développer ils doivent traduire cela en perspective
Inprecor n° 380 - mai 1994 concrète compréhensible par les masses.
A.S : D'abord je suis d'accord avec Michel, quand il évoque le potentiel combatif des masses palestiniennes. Ensuite je voudrais souligner que depuis que Rabin rejette tout amendement aux accords d'Oslo, il confirme lui même qu'il n'y aura pas de développement positif des accords.
En ce qui concerne le futur, il est clair que la direction de l'OLP est prisonnière du gouvernement israélien et des EtatsUnis. Cette situation n'est pas le fruit de Madrid mais c'est le produit d'une longue histoire qui s'est développée essentiellement depuis 1982, quand Arafat a quitté Beyrouth pour le Caire, alors que l'Egypte venait de signer un accord de paix avec Israël, montrant ainsi jusqu'où il pouvait aller dans la capitulation. En revanche, Arafat restera le chef d'une grande organisation enracinée dans la communauté palestinienne, tant qu'une majorité de cette communauté ne s'apercevra pas qu'Arafat et sa direction sont finis.
Je suis d'accord aussi pour dire que l'opposition ne s'est pas cristallisée en tant qu'alternative avec un programme propre. La gauche jusqu'à présent a été incapable de définir un nouveau programme pour la nouvelle période. Que ce soit en créant une
«...si la gauche palestinienne continue à apporter son soutien à la direction de l'OLP, cela ne peut que renforcer Hamas...» nouvelle direction de l'OLP ou une nouvelle OLP, ou encore un Front de la gauche contre les accords. Actuellement ce qui est inquiétant est que la forme la plus importante de lutte qui attire la sympathie de la majeure partie de la population ce sont, par exemple, les actions violentes pratiquées par Hamas. Même quand la gauche prend la responsabilité de certaines actions ou initiatives les médias en Israël attribuent cela à Hamas. cherchant ainsi à renforcer l'idée selon laquelle la seule opposition aux accords est aujourd'hui une opposition sur une base religieuse.
Je crois que l'accord comme il se présente aujourd'hui sera appliqué car l'opposition est incapable de le stopper. Plusieurs débats traversent à l'heure actuelle la gauche qui rejette l'accord, certains pensent qu'il faudra participer aux prochaines élections législatives en Cisjordanie et dans le bande de Gaza (prévues dans l'accord). La majorité est pour le boycott de ces élections, mais je pense que ce point doit être clarifié et expliqué dans le programme social du front du refus et spécialement dans le front de la gauche. Jusqu'à maintenant ceci n'a pas été fait, je crois que le temps est venu.
S.J : Tant la gauche sioniste que la droite palestinienne, essayentent de répandre l'idée selon laquelle le gouvernement Rabin espère conduire ce processus à la solution des deux Etats, mais qu'il faudra du temps pour réaliser ce projet...
M.W : Il s'agit de la ligne de clivage la plus importante dans le mouvement de paix en Israël. Le principal courant de ce mouvement voit dans le Parti travailliste l'incarnation de ses aspirations. Il soutient le gouvernement car ce dernier consacre une solution pacifique au conflit israélo-palestinien. Par contre ils critiquent vigoureusement toute opposition au gouvernement sous prétexte que s'y opposer serait s'opposer à la paix. Notre conception est diamétralement opposée. C'est à Rabin de prouver son intention de traduire les accords d'Oslo en véritable paix israélo-palestinienne. Premièrement à cause de sa biographie personnelle, deuxièmement, parce que l'accord lui même ne mentionne pas les choses clairement, troisièmement — et c'est la chose la plus importante — parce que toute la politique adoptée par le gouvernement confirme la lecture pessimiste de l'accord. Le gouvernement israélien a deux positions, celle de Rabin et celle de Péres. La conception de Péres n'aborde pas le problème des Palestiniens, c'est une conception autour du rôle d'Israël, c'est une vision économique du développement d'Israël, compte tenu du «nouvel ordre mondial», de la fin de la «guerre froide» et de la fin de la période du nationalisme arabe. Mais Rabin et ses amis ne sont pas les représentants authentiques du capital israélien. Ce sont les représentants du grossier mouvement sioniste de 1948 et de l'armée. C'est pourquoi ils ont signé l'accord. Rabin n'est pas •un idéologue, c'est un homme pragmatique, il ne voudrait pas d'un Etat palestinien, mais il n'a rien contre par principe.
Matzpen a décidé après les accords d'Oslo, d'exprimer clairement dans le mouvement de paix son opposition au gouvernement. C'est la ligne de démarcation. Notre principale tâche est de créer un mouvement d'opposition au gouvernement, parce que ce gouvernement ne conduit pas à la paix. Nous disons donc : «Vous pouvez penser ce que vous voulez des accords d'Oslo, mais ce gouvernement n'est pas un artisan de la paix.»
Propos recueillis à Paris, le 10 avril 1994