Sept mois après la victoire électorale des partis issus de l'ancien régime, le nouveau gouvernement de «centre-gauche» s'est heurté à une vague de mécontentement social, animée par le syndicat Solidarité, alors que l'Entente nationale des syndicats (OPZZ, qui regroupe des anciens syndicats officiels), si prompte à critiquer les méfaits de la restauration capitaliste au cours des années précédentes, a gardé une prudente réserve. Zbigniew KOWALEWSKI
D urant quatre ans la direc-
tion du syndicat Solidarité a légitimé et protégé la politique anti-ouvrière et pro-capitaliste des gouvernements qui se sont succédés après la chute du régime bureaucratique. Mais avec le temps, le «parapluie» syndical, déployé par la direction de Solidarité, était de plus en plus difficile à maintenir. La base ouvrière de ce syndicat réagissait à la montée du chômage, à la suppression généralisée des services sociaux et à la privatisation de l'économie de deux manières. Une partie quittait simplement Solidarité (1), l'affiblissant face à la concurrence syndicale, une autre se radicalisait, remettant en cause la direction.
En 1992, pour regagner une certaine légitimité aux yeux de sa base, la direction de Solidarité a lancé des grèves d'avertissement et, à l'occasion d'une telle action, elle avait été débordée en décembre de la même année par une grève des mineurs durant trois semaines. Discréditée par sa collaboration avec les gouvernements de droite, la direction de Solidarité a cherché désespérément à redorer son blason en lançant une motion de censure contre le gouvernement en juin 1993. C'est ainsi qu'à son initiative la Chambre basse du Parlement (la Diète) a révoqué le gouvernement, précipitant les élections (2).
Tout en étant obligée de prendre ses distances à l'égard de la politique libérale
POLOGNE à la base ?
et même d'organiser des mouvements de protestation contre cette politique, la direction de Solidarité ne s'est pas radicalisée politiquement à gauche. C'est chez la droite anti-libérale qu'elle a cherché ses références et une solidarité politique. Elle a ainsi réussi à persuader une bonne partie de sa base que le désastre social survenu après 1989 était à imputer à la «post-commune»(3), c'est-à-dire à une force politique qui pendant cette période se trouvait dans l'opposition !
Le vote significatif d'une partie des travailleurs pour cette même «post-commune» aggrava la division au sein de la classe ouvrière. Lors des élections parlementaires anticipées de septembre 1993 la direction de Solidarité avait menacé qu'en cas de victoire des forces politiques issues de l'ancien régime, elle utiliserait tous les moyens légaux de mobilisation pour renverser le gouvernement. Marian Krzaklewski accusait, en fait, ces forces de représenter une «oligarchie du capital».
Contrairement aux affirmations de Krzaklewski et de la droite radicale, la Social-Démocratie de la République polonaise (SDRP), issue du Parti ouvrier unifié polonais (POUP) (4), ne représente pas les capitaux dits «nomenklaturistes», c'est-à-dire accumulés de façon frauduleuse par des bureaucrates staliniens. L'accumulation primitive privée des capitaux passant nécessairement par les rouages de l'appareil étatique, la plupart des anciens bureaucrates, devenus capitalistes, se sont détournés rapidement de leur ancien parti, chassé du pouvoir et soumis à l'ostracisme de la nouvelle élite politique.
Dessin de Z. Januszewski, Gazeta Wyborcza
Le gouvernement de coalition du Parti paysan polonais (PSL) et de l'Alliance de la gauche démocratique (SLD) (5), issu des élections de septembre 1993 et présidé par Waldemar Pawlak, a tout fait pour créer un terrain propice à une riposte de Solidarité. Dès son entrée au gouvernement la SLD s'est préoccupée exclusivement de sa crédibilité aux yeux de la bourgeoisie internationale et des capitalistes nationaux. La politique économique — y compris le processus de la privatisation des entreprises étatiques — est entièrement décidée et exécutée par l'aile libérale de la SLD. Les penchants anti-libéraux du PSL, correspondant aux intérêts de sa clientèle paysanne, sont limités par un «deal» assez original. Le PSL laisse faire les libéraux de la SLD en échange d'une liberté d'action lui permettant de s'assurer la mainmise sur l'appareil
1) Solidarité, qui comptait près de 10 millions d'adhérents en 1981, et encore 2,5 millions lors de sa re-légalisation en 1989, n'aurait plus aujourd'hui que 1,5 millions de membres. A titre de comparaison, l'OPZZ affirme compter plus de 4 millions d'adhérents et Solidarité 80 (une scission de Solidarité regroupant certains de ses dirigeants historiques opposés à toute négociation avec le régime du général Jaruzelski) environs 350 000.
2) Voir Inprecor n° 372 de septembre 1993 et n° 375 de décembre 1993.
3) Au cours des années '80, une certaine presse de l'opposition a adopté le vocable «komuna» (commune) pour désigner les forces politiques liées au régime du général Jaruzelski. C'est ce terme à consonance péjorative que la droite issue de Solidarité emploie actuellement à l'encontre de toute la gauche.
4) Le POUP (Parti ouvrier unifié polonais) a été au pouvoir de 1948 à 1989. Début 1990, il s'est auto-dissout, une majorité de ses dirigeants fondant un nouveau parti, la SDRP.
5) La SLD a été constitué par la SDRP et une vingtaine d'autres organisations, dont la centrale syndicale OPZZ. La plupart d'entre elles plongent leurs racines historiques dans l'ancien régime.
étatique et sur les caisses publiques.
Zbigniew Siemiatkowski, porte-parole de la SLD, affirme aujourd'hui : «Par la volonté des électeurs, la SLD a poursuivi la politique du gouvernement précédent visant à restaurer de l'économie de marché.» (6) Il sait très bien que ceux qui ont assuré sa victoire électorale l'ont fait pour des raisons diamétralement opposées.
«Paradoxe historique...»
Cette politique a conduit Mieczyslaw F. Rakowski, Premier ministre à la fin du régime du général Jaruzelski et dernier patron du POUP, à prendre publiquement ses distances avec ses camarades : «Le syndicat Solidarité, assuraient ses dirigeants, s'opposerait à l'exploitation des travailleurs sous n'importe quelle forme. On voudrait s'exclamer : "Quelle époque, que c'est-il passé avec ce langage de classe !" Mais nos sociaux-démocrates ne l'emploient plus. (...) Parmi les électeurs et les sympathisants de la gauche, l'attitude de la SDRP à l'égard de la privatisation de l'industrie étatique suscite également beaucoup de confusions. Un ministre social-démocrate dirige le ministère des Transformations de la propriété. Cela veut dire que les sociaux-démocrates participent activement à la construction du capitalisme en Pologne. C'est un paradoxe historique (...). Si, à tout cela, nous ajoutons l'accord de la SLD (c'est-à-dire aussi des députés appartenants à la SDRP) pour que, dans la loi sur le logement, soit inscrit le droit d'expulsion des locataires et si nous entendons leurs cris retentissants "nous voulons rejoindre l'OTAN", (...) alors le propos d'un des mes amis, selon lequel nos sociaux-démocrates portent les pantalons des libéraux, peut paraître justi-
Rakowski s'inquiète aussi vivement du fait que «les sociaux-démocrates ne possèdent pas de têtes-de-pont significatives dans les milieux ouvriers», en tout cas en tant que parti, car la seule base ouvrière organisée avec laquelle la SDRP peut compter est celle de l'OPZZ. Pour Rakowski le cours actuel de la socialdémocratie polonaise, «plus proche d'une orientation libérale-démocratique que de la gauche» (8), montre qu'elle n'est qu'une formation transitoire et que, tôt ou tard, il faudra former un vrai parti de gauche. Zbigniew Siemiatkowski répond à Rakowski en termes très clairs : «La SDRP se trouve réellement dans une situation très inconfortable. Elle doit participer à un processus, qui mine partiellement sa crédibilité. (...) Pour le dire brutalement : avant de devenir une vraie social-démocratie, il faut collaborer à l'édification de l'économie de marché. (...) Il n'y a pas de démocratie sans une classe moyenne forte. C'est elle qui constitue la société civile. Nous ne nions pas notre soutien à la formation de la classe moyenne. Bien au contraire, c'est dans cette classe que nous voyons une partie importante de notre électorat social-démocrate. La position de la gauche ne peut être fondée sur des groupes paupérisés, exaspérés et toujours perdants. » (9) C'est justement une partie de ces groupes qui, lors des dernières élections, a assuré aux anciens du POUP le retour au gouvernement, tandis qu'une autre partie se mobilise aujourd'hui derrière le drapeau de Solidarité pour les chas-
Les ruptures anti-libérales au sein de la SLD - annoncées à plusieurs reprises — n'ont pas eu lieu. A l'occasion du vote du budget, très austère sur le plan des dépenses sociales, seulement quatre députés de la SLD ont violé la discipline et ont été exclus de son groupe parlementaire. Il s'agit de trois représentants du petit Parti socialiste polonais (PPS), dont Piotr Ikonowicz, et de Stanislaw Wisniewski, vice-président de l'OPZZ. Il est significatif que Wisniewski n'a été suivi par aucun des soixante députés de la SLD apparte-
Grèves d'ampleur
Si les motivations politiques de la direction de Solidarité étaient réactionnaires, la lutte qu'elle engageait se fondait sur de vraies revendications ouvrières : suppression de l'impôt spécial payé par les entreprises étatiques sur l'augmentation «excessives» des salaires, réduction de la durée hebdomadaire du travail à 40 h (samedi libre), réduction des hausses des prix du gaz et de l'électricité, réduction des impôts pour les bas revenus, aide sociale de l'Etat aux familles pauvres. Solidarité exige également le vote rapide par le parlement de l'ensemble des lois constituant «le pacte social sur l'entreprise étatique», l'émission des bons de privatisation au bénéfice des travailleurs et la réalisation de tous les accords passés avec les gouvernements précédents.
Les phases successives du mouvement de grève étaient planifiées en secret et de façon centralisée et annoncées peu de temps avant leur mise en œuvre pour assurer l'effet surprise et éviter une action dissuasive du gouvernement. Pendant les dix derniers jours d'avril, Solidarité a frappée fort en recourant à l'arme redoutable de la terreur énergétique. Elle a paralysé quatre mines de lignite (le tiers de la production nationale d'énergie). Le pays s'est trouvé au bord de coupures massives d'approvisionnement en énergie. Vingt autres mines, principalement de houille, ont été également en grève. Le 29 avril, 1 100 entreprises ont participé à la journée nationale de grève. Même si ce chiffre, donné par la direction de Solidarité, était très gonflé, il n'y a pas de doute que le mouvement a pris une ampleur considérable. Le 6 mai, lors d'une nouvelle mobilisation, 200 000 ouvriers ont débrayé dans 190 entreprises — toujours selon les données peu fiables de Solidarité
Tout en déclarant soutenir les revendications de Solidarité, la direction de l'OPZZ est restée solidaire du gouvernement et a condamné les grèves comme une aventure politique. Le gouvernement, pour sa part, a cédé partiellement. Il a renoncé à ses plans de restructuration des mines de lignite et a accepté les revendications sociales de ce secteur. Plus tard, il a accepté également toutes les revendications sectorielles présentées par Solidarité des houillères à l'exception d'une seule : payer les salaires pour les jours de grève. A ce moment-là il s'est avéré que les caisses de grève du syndicat étaient vides et qu'il ne pouvait pas compenser aux travailleurs les pertes de salaires. L'attitude ferme du gouvernement sur ce dernier point a accéléré l'essoufflement du mouvement avant que la direction de Solidarité n'impose la négociation sur ses revendications nationales. Des divergences se sont fait jour en son sein sur la poursuite du mouvement, et les grèves ont été suspendues.
Au début de la grève, les partis de droite entendaient tirer profit de l'épreuve de force mais, plus tard la satisfaction a cédé la place à une inquiétude croissante : à leurs yeux, les grèves mettaient en échec les plans de restructuration industrielle, revalorisaient le poids social des ouvriers de la grande industrie étatique, et freinaient les réformes pro-capitalistes.
La poursuite de la politique libérale et restaurationiste s'avère de plus en plus difficile, mais la division du mouvement ouvrier reste profonde. Cette division ne se situe pas uniquement au niveau des directions syndicales. C'est aussi une division au sein de la classe ouvrière elle-même. Le rétablissement de son unité dans les luttes. autour de revendications immédiates et partielles, est une condition préalable au dégagement d'une alternative politique vraiment à gauche, parce qu'en Pologne une telle alternative ne se dessine toujours pas pour l'instant. *
7) Polityka n° 17 du 23 avril 1994
8) Ibid.
9) Polityka n° 19 du 7 mai 1994.