Une connaissance de l'histoire de la gauche russe depuis la perestroïka est indispensable pour comprendre son état actuel. L'impact réel de la gauche sur la politique a été mineur, même si ses manifestations et son évolution ont été variées et complexes. Il est difficile de traiter à fond un tel sujet en si peu d'espace. Nous avons néanmoins essayé de combiner un survol historique et des éléments d'analyse des obstacles à l'acquisition par la gauche démocratique d'une base sociale de masse — autres que les facteurs «objectifs» traités dans la première partie de cette étude*. Poul FUNDER LARSEN et David MANDEL
1 serait incorrect d'affirmer que le mouvement ouvrier et les diverses organisations de gauche apparues pendant la perestroïka se sont développés de façon complètement séparée. Au fil des ans, la gauche a fait plusieurs tentatives pour tisser des liens avec le mouvement ouvrier. Et, suite à la grève des mineurs de 1989, celles-ci ont rencontré un succès temporaire. La gauche a, par exemple, beaucoup contribué à la fondation de la Confédération du travail en mai 1990, même si cette dernière n'a jamais vraiment «décollé». Depuis, à part quelques regroupements politiques régionaux résolument orientés vers les travailleurs (comme l'Association socialiste des clubs de travailleurs dans les régions de la Volga et de l'Oural, Rabochii) et quelques groupes d'intellectuels socialistes (ceux du Bulletin sur le mouvement ouvrier et Comité de soutien au mouvement ouvrier, KAS-KOR, de la région de Moscou), la majorité des organisations de gauche a progressivement abandonné les efforts systématiques en direction des travailleurs.
Dans un souci de clarté, nous disso-
RUSSIE
CUNEN
cions les premières étapes du développement de la gauche «informelle» de celles de la gauche à l'intérieur du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS). Ces courants ont pourtant largement interagi, tant au niveau de leur dynamique politique que sur le plan organisationnel, étant donné que les structures du PCUS et des Jeunesses communistes (Komsomol) ont souvent accordé un soutien (politique et parfois matériel) à de nombreux groupes «informels», dont les membres venaient souvent de ces structures.
La gauche «informelle»
Pourtant, jusqu'en 1991, la collaboration ouverte et directe entre les structures «informelles» et formelles est restée limitée, les premières craignant d'être manipulées et discréditées, les secondes étant peu désireuses d'encourager des concurrents potentiels.
Beaucoup des groupes de gauche «informelle» plongent leurs racines dans la période précédant la perestroika, alors que l'insatisfaction vis-à-vis du régime grandissait dans les cercles intellectuels.
Lorsque la perestroika a débuté en 1986-1987, beaucoup de ces petits regroupements avaient déjà plusieurs années de débats et parfois de publication de samizdat derrière eux. Pour d'obscures raisons, leur expérience pratique de l'intervention politique était quasi inexistante, et, lorsque la libéralisation a permis les batailles politiques à jour ouvert, ce manque d'expérience était flagrant — surtout dans la compétition avec les tacticiens retors de l'appareil du parti (l'âge moyen dans les clubs socialistes «informels» en 1986-1987 était probablement inférieur à 25 ans). La multitude de clubs et de courants qui ont émergé à cette époque traduisait un véritable mouvement antibureaucratique qui, malgré ses limites, posait des questions politiques et sociales vitales dans un domaine jusqu'alors chasse gardée des autorités bureaucratiques ou alors complètement méprisé.
La formation en août 1987 de la Fédération des clubs socialistes a constitué une
* Voir «Du côté du mouvement ouvrier», Poul Funder Larsen et David Mandel, dans Inprecor n° 380 de mai 1994.
----- photo credits and running heads -----
M
percée majeure pour les socialistes démocratiques «informels». Un rôle central a été joué par le Club d'initiative sociale de Moscou dirigé, entre autres, par Boris Kagarlistsky, arrêté en 1982 comme dirigeant des jeunes socialistes, et Gleb Pavlovsky, un ancien journaliste de samizdat (1). La Fédération a été créée officiellement pour «consolider l'aile gauche de la perestroïka», une formulation évidemment destinée à calmer les craintes des autorités, mais qui reflétait également le profil politique de nombre des militants «informels» de la «première vague». La déclaration du congrès de fondation a été soigneusement rédigée pour éviter tout conflit frontal, tout en indiquant les deux préoccupations qui domineraient dans les batailles politiques de la gauche des années suivantes : la lutte pour les droits démocratiques et l'introduction des mécanismes de marché comme régulateurs des relations économiques.
Si la Fédération des clubs socialistes constituait un pas en avant, tant du point de vue ds ses ambitions organisationnelles qu'en terme d'audience publique de la gauche, elle est vite devenue obsolète, du fait de son caractère idéologique et structurel amorphe, dans une période d'évolutions et de différenciations politiques extrêmement rapides. En moins d'un an, elle avait disparu de la scène. L'ère des Fronts populaires
Alors que le «mouvement démocratique» gagnait en force, des Fronts populaires, unifiant des groupes et organisations hétérogènes d'orientation démocratique, ont été créés, d'abord dans les centres provinciaux (où la scène politique était moins éclatée) et finalement à Moscou au cours du printemps 1988 — les socialistes y jouant un rôle moteur. Ces Fronts populaires avaient des programmes démocratiques, sociaux et écologistes caractéristiques, permettant d'unifier de larges secteurs militants. Mais ils ont été incapables de dépasser leur nature de coalitions de défense d'une version radicale de la perestroika. Par conséquent, lorsque la perestroika officielle est entrée en phase terminale, à l'hiver 1989-1990, du fait de l'échec des réformes économiques, et que de multiples alternatives, surtout libérales, ont commencé à dominer le débat politique, la base sociale des Fronts populaires a disparu.
Même si les expériences des Fronts populaires varient d'une région à l'autre, on peut faire des remarques générales sur les problèmes rencontrés par la gauche dans ce type de coalitions larges. Les forces impliquées dans ces mouvements étaient de nature tellement hétérogène, voire contradictoire, qu'il leur était impossible de développer quoi que ce soit ressemblant à une plate-forme ou idéologie politiques claires. Cela les a limités au «plus petit dénominateur commun», ce qui, en pratique, se résumait à obtenir des concessions des éléments les plus progressistes de l'appareil du parti. Comme l'a déclaré Kagarlistsky, alors dirigeant de premier plan du Front populaire de Moscou, «Nous sommes réalistes et ne demandons pas l'impossible. Nous formulons des revendications radicales, mais réalisables.» Quoi qu'il en soit, ce mouvement a manifesté une certaine radicalité, et est parvenu à plusieurs reprises à imposer des débats politiques, surtout grâce à ses campagnes thématiques, sur l'environnement ou sur le traitement honnête de l'histoire soviétique par exemple.
L'incohérence politique des Fronts populaires explique également leur incapacité à bâtir des structures organisationnelles durables. Et, malgré un niveau significatif, surtout dans le contexte soviétique, de militantisme à la base, il n'y a jamais eu de contrôle effectif des adhérents sur les dirigeants. Ainsi, lorsque les vents idéologiques et politiques ont tourné en faveur du libéralisme, beaucoup des dirigeants «informels» se sont alignés sur les forces libérales qui commençaient à dominer l'appareil d'Etat, et à entraîner avec elles des portions notables de leurs organisations.
La succession rapide des événements, les luttes internes permanentes dans les Fronts populaires et leur flux organisationnel continuel ont laissé peu de temps et d'énergie aux courants socialistes pour s'organiser de façon efficace. Ainsi, bien que la Confédération des anarcho-syndicalistes ait compté un millier de militants et les Nouveaux socialistes plusieurs centaines, ces deux courants n'ont pas réussi à avancer une alternative réelle aux libéraux lors de l'effondrement des Fronts populaires : ils n'avaient ni structure adéquate ni presse régulière. L'isolement des «informels»
Malgré des tentatives de jonction avec les nouvelles organisations ouvrières, le mouvement «informel» est resté confiné aux cercles étudiants et intellectuels des grands centres urbains. Les liens établis avec les mineurs après la grève de 1989 ont fait long feu et la tentative, pourtant très sérieuse, de donner au mouvement «informel» une aile ouvrière en créant une «association des syndicats socialistes» (Sotsprof) s'est terminée par l'expulsion de la gauche de Sotsprof et l'alignement total de sa direction nationale sur les libéraux.
Contrairement au mythe libéral d'un affrontement prolongé entre «communistes» et «démocrates», le processus politique réel au sien du PCUS a été beaucoup plus compliqué, et les relations entre les
1) Les samizdat étaient les journeaux clandestins rédigés et diffusés par les opposants à la dictature bureaucratique
membres de l'appareil du parti-Etat et le mouvement démocratique furent dans plus d'un domaine symbiotiques. Dans une large mesure, ce sont les initiatives issues de la direction du parti-Etat qui ont ouvert l'espace politique pour l'émergence du mouvement «informel».
Alors que les organisations démocratiques indépendantes déclinaient ou étaient absorbées par Russie démocratique, pro-Eltsine, les discussions autour d'une alternative socialiste ont continué dans les courants oppositionnels du PCUS essentiellement, même si elles sont restées dans le cadre imposé par l'appareil, qui se consacrait à la «rénovation du socialisme» en paroles. L'aile conservatrice de l'appareil, elle-même très hétérogène, a mené campagne autour de la prétendue «initiative de Leningrad» pour un «Parti communiste russe au sein du PCUS». Ce mouvement, dont la revendication clef (un parti communiste russe) donnait un avant-goût des tendances nationalistes qui allaient dominer par la suite, était dans une large mesure un mouvement venu de l'intérieur de l'appareil, avec des bastions à Leningrad et dans quelques centres provinciaux. Il a essayé d'organiser sa propre base populaire indépendante, dans le Front unique des masses laborieuses, une organisation conservatrice qui a emprunté ses méthodes aux «informels» : meetings, campagne de pétitions, distributions de tracts, etc.
Nostalgie et passéisme
Pourtant, malgré le soutien réel dont bénéficiait l'opposition conservatrice dans l'appareil du parti, et même parmi des secteurs de la base, elle n'a pas su avancer un programme politique, ce qu'elle a essayé de compenser par la nostalgie du passé et la promotion des valeurs d'«étatisme» et nier, à des avatars qui constituent ce que nous appelons la «gauche nostalgique». L'absence de programme concret a permis à ses successeurs libéraux de ridiculiser cette opposition.
Dans les mois précédant le 28ème congrès du PCUS de l'été 1990, deux autres courants d'opposition ont été formés au sein du parti : les Plates-formes démocratiques et marxiste. La première rassemblait les partisans d'une «perestroika radicale», des «eltsiniens» aux socıalistes en passant par les sociaux-démocrates. La seconde a été fondée par des universitaires marxistes de l'Université de Moscou, mais a rapidement été dominée par des forces plus conservatrices.
Bien que la Plate-forme démocratique ait bénéficié du soutien de dizaines de milliers de membres du parti, elle a souffert des mêmes problèmes que le mouvement démocratique «informel». Ses textes étaient rédigés en des termes suffisamment vagues pour concilier toutes les tendances coexistant en son sein. Dans son programme, la perspective de «transition vers le socialisme démocratique» jouxtait l'appel éminemment utopique à transformer le PCUS terriblement bureaucratisé et ossifié «en parti démocratique moderne». De telles contradictions empêchaient que la Plate-forme démocratique d'être autre chose qu'un club de discussion rassemblant les délégués oppositionnels avant le 28ème congrès du parti. Une fois que les principaux dirigeants libéraux de la Plateforme démocratique ont quitté le parti, l'influence de cette dernière a rapidement décliné.
La Plate-forme marxiste a clairement pris ses distances tant vis-à-vis des libéraux qui dominaient la Plate-forme démocratique — qui s'affichaient toujours comme «sociaux-démocrates» — que des conservateurs du parti. Elle proposait un retour au «marxisme classique». La plupart des universitaires de gauche du groupe n'avaient, en fait, rejoint le parti qu'à la fin des années 80. Avant de participer activement au mouvement des clubs du parti de Moscou, ils avaient animé des activités d'enseignement et de recherche dans le cadre de clubs de chercheurs marxistes extérieurs au parti.
Mais, peu après la publication de son manifeste, la Plate-forme marxiste a reçu le renfort de nombre de militants d'origine diverse : des militants de base du parti, et aussi des fonctionnaires intermédiaires qui y voyaient une tribune pour leur opposition conservatrice à la direction. Ces nouveaux membres renforçaient numériquement la Plate-forme marxiste, mais ils la rendaient également inopérante comme outil pour cristalliser un courant marxiste dans le parti. Cela a été pleinement confirmé lorsqu'en août 1991 une minorité significative de la Plate-forme a soutenu le putsch conservateur avorté. Ensuite elle s'est divisée.
La «gauche» post-PCUS
Toutes les organisations nées de la dissolution du PCUS qui affichaient une orientation «communiste» tiraient l'essentiel de leurs forces de l'ancienne opposition conservatrice en son sein. Elles identifiaient, à un degré ou à un autre, le passé bureaucratique au socialisme, tout en reconnaissant que le système avait souffert de déformations. Par ailleurs, les socialistes démocratiques du PCUS n'ont pas réussi à rallier des forces significatives après son naufrage. Il y a plusieurs raisons à cela, la principale étant que le PCUS était à beaucoup d'égard un microcosme de la société soviétique, ayant cessé d'être un parti vivant depuis près de six décennies. Jusqu'à la perestroika gorbatchévienne, il était dépourvu du moindre soupçon de démocratie, toute activité indépendante à la base étant rigoureusement interdite. Même après le relâchement de la mainmise de la direction sur le parti, dans leur immense majorité les militants du rang sont restés passifs. D'après des estimations réalisées à l'époque, sur les 4 683 délégués du 28ème congrès du PCUS, la Plateforme démocratique en totalisait un peu plus d'une centaine et la Plate-forme marxiste seulement une poignée.
Les partisans des deux plates-formes d'opposition étaient surtout concentrés à Moscou, Leningrad et quelques autres grandes villes. De plus, leur appartenance sociale rendait difficile le dialogue avec les millions de membres ouvriers du parti, pour la plupart politiquement inertes. En 1990, le PCUS comptait 19 millions de membres, dont approximativement 20 % de travailleurs manuels, 15 % de paysans et 40 % de cadres, le reste étant constitué de retraités et d'employés des «ministères du pouvoir» (l'appareil répressif). Lors d'une conférence conjointe des Plates-formes démocratique et marxiste, tenue après le 28ème congrès, 30 % des délégués étaient des universitaires ou des enseignants, 20 %, des permanents du parti et seulement 3 % des ouvriers
Après août 1991
Avec l'abrogation de l'article 6 de la Constitution soviétique durant l'hiver 1990, la prétention du PCUS au monopole politique a officiellement pris fin. Des dizaines de nouveaux «partis» ont par la suite vu le jour ; c'était pour la plupart des formations de plusieurs centaines de membres regroupés derrière un dirigeant reconnu. La majeure partie a disparu sans laisser de trace. Les vrais protagonistes politiques encore en lice après le déclin du mouvement populaire démocratique, étaient les cliques de la vieille nomemklatura et leurs «lumières» démocrates. C'est surtout l'émergence au sein des cercles bureaucratiques dirigeants d'un consensus libéral qui a réellement modifié en profondeur le cadre et le ton du débat public.
Pour des raisons déjà évoquées, la gauche démocratique était mal préparée à cette tournure des événements, qui a surpris ses membres isolés dans de petits groupes plus ou moins délimités idéologiquement mais mal organisés. Cela vaut
tant pour les courants de gauche démocratique d'origine «informelle» que pour ceux de l'opposition dans le PCUS. Aucun de ces groupes ne comptait plus de quelques centaines de membres et aucun n'avait quelque lien organique que ce soit avec le mouvement ouvrier.
Des diverses tentatives pour mettre sur pied un cadre plus large de coopération de la gauche, aucune n'a dépassé le stade des déclarations communes. Par exemple, un groupe moscovite, à l'initiative d'une campagne «pour l'autogestion populaire», a réuni durant l'automne 1990 les représentants des principaux groupes de gauche, sociaux-démocrates, socialistes, anarchistes et d'opposition au sein du PCUS. Pourtant, cette réunion n'a donné lieu à aucune décision de campagne unitaire ni à la création d'un cadre pour les futures discussions, et l'initiative s'est éteinte au bout de quelques moIs.
Forte polarisation
Pendant ce temps, la scène politique était polarisée entre, d'une part, les libéraux qui accroissaient leur contrôle sur l'appareil central du parti (même si leur popularité n'était déjà plus au zénith et si leur mouvement,
Russie démocratique, était en déclin) et, de l'autre, les tendances conservatrices de la bureaucratie, qui gardaient leurs bastions dans plusieurs régions et à différents niveaux de l'appareil, et qui essayaient d'organiser un mouvement de masse. L'échec du «putsch d'opérette» d'août
1991 a encore accentué cette polarisation : les «centristes» de l'appareil national (Gorbatchev, Lyoukanov, Pavlov) étant rapidement débordés par les libéraux dirigés par Eltsine. La suspension de l'activité du PCUS par Eltsine puis l'exclusion de ce parti de la vie politique (suite au putsch) a totalement paralysé son Comité central. Aucun de ses dirigeants de premier plan n'a émis le moindre appel à créer une nouvelle organisation rassemblant les militants souhaitant poursuivre leur activité politique dans les nouvelles conditions. Ce n'est qu'à la mi- septembre que le secrétariat du Comité central s'est réuni de nouveau. Mais, selon des témoignages, «les seuls problèmes discutés étaient liés à la réinsertion professionnelle des anciens permanents du parti».
Il a fallu 18 mois pour qu'un groupe issu de l'ancienne direction du Comité central prenne l'initiative de recréer un parti communiste dans la Fédération russe. A cette époque, la majorité des anciens hauts fonctionnaires du parti avaient déjà migré vers l'administration de l'Etat russe ou les affaires (souvent les deux à la fois) et se souciaient peu d'un parti qui s'identifiait, ne serait-ce qu'en paroles, au «com-
Cet immobilisme de l'ancienne direction a permis l'émergence de forces et de personnalités jusqu'alors marginales. Pourtant, seules deux structures ont réussi à rassembler une audience importante : le Parti des ouvriers communistes russes (RKRP) et le Parti socialiste des travailleurs (SPT). Les partisans du premier venaient surtout de l'aile conservatrice du PCUS, tandis que le second attirait beaucoup de petits et moyens fonctionnaires du parti autour de ce qu'on pourrait appeler une plate-forme de «perestroïka de
Le RKRP, fondé formellement en novembre 1991, est rapidement devenu l'expression organisée d'une petite, quoique active, mobilisation de militants et anciens fonctionnaires intermédiaires du parti avec des penchants néostaliniens et même souvent fortement nationalistes.
Ce nationalisme, qui devait dominer tous les groupes politiques issus du PCUS s'appuie sur la valeur très répandue d' «Etat fort», derzhanvnost, dont les origines remontent à l'époque prérévolutionnaire, qui a été ressuscitée par la contre- révolution bureaucratique dans les années 20 et 30, puis revivifié en réaction à la nature clairement compradore des nouvelles élites dirigeantes russes dont la politique a conduit au déclin rapide des richesses économiques et culturelles du pays, sans parler de sa puissance militaire
A sa fondation, ce parti comptait 5 000 membres «encartés» ; dès l'été 1992, leur nombre atteignait 50 000, ce qui en faisait la plus importante des organisations succédant au PCUS et l'élément moteur dans la création de Russie du travail dans nombre de grandes villes. Cette dernière est l'organisation du front unique des «communistes» néostaliniens et du mouvement
«patriotique» grandissant. Malgré son manque flagrant de programme politique en positif — en dehors de la résurrection de l'URSS, sans doute sous la forme d'une Grande Russie —, Russie du travail a pu faire descendre des dizaines de milliers de personnes dans les rues au lendemain de la dissolution de l'URSS à la fin 1991 ou contre le lancement du «traitement de choc» en janvier 1992. Ses accès à des quotidiens importants comme Sovietskaya Rossiya et sa propre presse (avec un tirage de l'ordre de plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires) lui permettent d'atteindre de larges couches d'anciens membres du parti frustrés et aigris. Un parti repoussoir En 1992, le RKRP revendiquait 30 % de membres ouvriers et ses dirigeants ont déployé de gros efforts pour créer leurs propres organisations ouvrières, telle l'Union des travailleurs de Moscou. Pourtant, même si les manifestations de l'hiver et du printemps 1992 ont connu une certaine participation ouvrière — elles regroupaient surtout des cadres et des retraités paupérisés —, les tentatives de création de structures ouvrières séparées ont échoué. Ces dernières subsistent dans certains endroits, sans jamais dépasser quelques centaines de militants « ultrapolitisés», et n'exercent aucune influence sur la grande masse des travailleurs, qui a ignoré leurs fréquents appels à la grève.
En fait, l'hégémonie virtuelle du RKRP dans le mouvement de protestation contre la «thérapie de choc» en 1991-1992 a sans doute contribué à dissuader le gros des travailleurs de s'y associer. La prédilection du RKRP pour les slogans patriotiques abstraits et le manque de sérieux de
ses dirigeants (le flamboyant Viktor Anpilov, ancien correspondant de la Pravda à
Cuba, a par exemple appelé à renverser le régime «fasciste» d'Eltsine par un soulèvement spontané) ont discrédité l'idée d'une alternative socialiste au «traitement de choc». Les campagnes les plus concrètes du RKRP, comme le rassemblement d'un million de signatures pour une nouvelle «Constitution soviétique», ne menaient nulle part et ont laissé indifférente la masse des travailleurs.
Le SPT a également été fondé pendant l'automne 1991, quoique avec un profil politique et organisationnel différent. Si le dissident de l'ère Brejnev Roy Medvedev
(qui était à moitié toléré par l'ancien régime) faisait partie de ses fondateurs, le parti était dominé par d'anciens dirigeants intermédiaires du parti, de la génération des 35-50 ans, et qui partageaient une orientation vers une économie mixte régulée, des réformes de marché sans «thérapie de choc» et un nationalisme modéré. Le nouveau parti a adopté la dernière mouture du programme du
PCUS, défendue par le Comité central un mois avant la dissolution du
Parti.
Le SPT revendiquait entre
50 000 et 70 000 membres, avait 30 députés au Soviet suprême de Russie aujourd'hui dissous — même si ces derniers appartenaient à cinq ou six groupes parlementaires —, pouvait régulièrement accéder à la
Pravda et disposait d'un bimensuel tirant à 15 000 exemplaires environ.
Malgré cela, la direction du SPT ne pouvait pas compter sur un soutien actif de ses adhérents, qu'elle n'a de toute façon pas vraiment essayé de mobiliser, privilégiant le lobbying dans les coulisses du pouvoir.
A vrai dire, très peu de chose permettaient aux membres du SPT de s'identifier à leur parti et, lorsque le projet de refondation du Parti communiste de la
Fédération russe a été lancé au début 1993
(par Valentin Kouptsov, ancien président du Parti communiste russe, créé en 1990 et dissout par Eltsine après août 1991), plus de 80 % des adhérents du SPT l'ont quitté pour rejoindre la nouvelle organisation, s'y retrouvant avec les membres d'autres organisations «communistes» plus petites.
Ce Parti communiste de la Fédération russe (KPRF), ressuscité, est immédiatement devenu le plus gros parti du pays, avec 500 000 adhérents et un réseau d'organisations régionales. Ce nouvel/ancien parti fut dès le départ le fruit d'un compromis entre des forces réformistes modérées de l'ancien appareil du comité central (dirigées par le gorbatchévien Kouptsov) et un courant nationaliste de plus en plus affirmé, lui aussi originaire de l'appareil du PCUS, mais ayant des liens étroits avec le spectre des organisations «patriotiques» et avec le milieu des affaires «à orientation nationale». Le changement d'état d'esprit dans les rangs du parti s'est traduit par la victoire de Guennady Zyouganov, un ancien apparatchik du Comité central, devenu depuis coprésident de la très nationaliste Assemblée nationale russe et dirigeant de l'alliance «patriotique» large, le Front de salut national, sur Kouptsov lors de l'élection à la présidence du comité central du KPRF.
Sous la direction de Zyouganov, le KPRF a adopté une politique relativement
АЯКОВСКИЙ
ГОЛОСА
conciliatrice vis-à-vis du régime libéral, affichant un profil «réformiste» mais opposé pour des raisons sociales à la «thérapie de choc». Ses dirigeants se disent aujourd'hui «sociaux-démocrates de gauche», mais c'est surtout sur les questions touchant à l'Etat russe que le parti a gardé le profil haut. Si on en juge par les déclarations de Zyouganov (dans la Russie d'aujourd'hui, le dirigeant fait en général le parti), il est difficile de qualifier le KPRF de socialiste en quelque acceptation du terme que ce soit. Pour Zyouganov, les concepts clés ne sont pas ceux de «justice sociale» ou de «démocratie populaire» mais ceux d'«Etat fort» et de «spiritualité» (dukhovnost) russe. Cette référence historique renvoie davantage à Pierre le Grand et à Stolypine qu'à Marx ou Lénine (2). Ce glissement vers le versant «patriotique» de la politique russe n'a visiblement pas affecté la popularité du parti : en alliance avec la Parti agraire, le KPRF a obtenu 25 % des suffrages dans le scrutin par liste lors de l'élection de la Douma, le nouveau Parlement créé par la Constitution d'Eltsine (3).
Alors que le KPRF et ce qui restait du SPT ont participé à ces élections, la plupart des petits groupes «communistes» appelaient au boycott, affirmant qu'une participation légitimeraient le coup d'Etat d'Eltsine. Cela traduit le fossé qui se creuse entre, d'une part, les organisations «communistes» orientées vers l'activité parlementaire et les réformes et, de l'autre, celles qui poursuivent des objectifs plus radicaux et qui préfèrent les tactiques plus militantes. De plus, si le courant «patriotique» domine toujours le camp «communiste», certains éléments de son aile la plus radicale commencent à s'interroger sur la sagesse de leur tactique d'alliance avec les nationalistes. La crise de la gauche démocratique Tandis que les organisations venues du PCUS héritaient de structures et de réseaux militants, avaient accès à la grande presse pour populariser leurs activités et leurs prises de position, et pouvaient compter sur un vivier de milliers d'anciens militants du parti, les socialistes démocratiques ne disposaient pas de telles ressources. Dans un climat idéologique hostile à tout discours sur le «socialisme démocratique» ou sur une «troisième voie» entre un libéralisme de plus en plus autoritaire et un nationalisme potentiellement encore plus autoritaire (dans le discours dominant, on est soit pour les réformes libérales, soit contre), les petits groupes de la gauche antistalinienne ont réagi de plusieurs façons.
Une tactique consistait à regrouper leurs forces dispersées dans des coalitions de gauche démocratique plus larges. Déjà utilisée en 1990-1991 par les anarchistes qui ont alors fondé un radical Parti vert (dont la présence n'est plus, aujourd'hui,
2)Pierre le Grand a été le premier tsar à faire de la Russie un «Etat fort» au sein de l'Europe. Stolypine était '«homme fort» du régime semi-constitutionnel de Nicolas Il au début du XXe siècle.
3) Dans l'analyse des résultats électoraux, il faut prendre en compte une abstention de l'ordre de 48 %, selon les chiffres officiels. Les chiffres réels pourraient même être plus élevés.
discernable sur la scène politique), elle a été choisie par les socialistes, anarchistes et militants marxistes issus du PCUS qui ont fondé le Parti du travail (PT) au lendemain du putsch d'août 1991. Elle a été également tentée à l'automne 1992 par les militants de gauche modérés ou plus radicaux (du SPT à des petits groupes trotskistes) rassemblés au premier Congrès des forces de gauche démocratiques.
Si ce congrès en lui-même a été un succès numérique (avec plus d'un millier de participants), il n'a su développer une activité réelle. Plus récemment, des éléments du PT ont tenté de former une Union du travail, incluant des parties de l'appareil des anciens syndicats dans une coalition modérée de forces de gauche. Sa première tâche serait de présenter des candidats aux prochaines élections régionales et locales.
Une aura confidentielle
A ce jour, aucune de ces tentatives de coalition de gauche large n'a atteint ses objectifs, c'est-à-dire recruter de nouveaux adhérents, fonder des structures durables ou étendre leur influence au-delà de l'intelligentsia de gauche démocratique, essentiellement moscovite. Leur principale contribution a été d'augmenter la renommée de ce courant, qui reste peu connu du grand public.
Une seconde option - qui n'a guère mené plus loin — a été de créer des petits groupes propagandistes idéologiquement bien délimités. Plusieurs groupes anarchistes ou marxistes ont ainsi créé leur propre petit «parti», avec la panoplie complète en termes de direction nationale, de programme et de presse à très faible diffusion. Aucun n'est parvenu à sortir de son cercle fondateur originel. La majorité d'entre eux décline et ne pèse rien, ne serait-ce que sur la gauche russe au niveau national, même si certains disposent de bastions relatifs dans une ou deux régions.
Une troisième tactique, face à l'échec des tentatives de constituer une base populaire, a été d'essayer de gagner une partie des éléments les plus progressistes de l'appareil des anciens syndicats à un projet de «parti travailliste à la britannique». A une époque des signes encourageants sont venus de réponse favorable aux propositions du PT, principalement de la part des fédérations syndicales régionales de Moscou et de Saint-Pétersbourg, mais ils ont été réduits à néant lorsque les cercles dirigeants de l'appareil syndical ont préféré des partenaires plus substantiels et moins radicaux, comme l'Union civique ou même certaines fractions des élites libérales. Ainsi, le dirigeant de la Fédération des syndicats moscovites (et aussi de la Fédération des syndicats indépendants), Mikhail Schmakov, longtemps considéré comme favorable à un parti du travail, semble en avoir abandonné l'idée au profit d'une collaboration avec le régime «eltsi-
En retraçant l'itinéraire de la gauche russe sur les sept ou huit dernières années, on peut s'interroger sur l'importance relative des facteurs «objectifs» (les «masses» n'étant pas prêtes, pour les raisons évoquées plus haut, à répondre à une alternative de gauche) et «subjectifs». S'il peut être utile pour l'analyse de séparer ces différents facteurs, ils participent en réalité d'un tout et s'interpénètrent mutuellement. La gauche russe pouvait difficilement transcender la nature de la société de laquelle elle a émergé.
Malgré l'explosion d'activité militante des années 1987-1990, pratiquement aucune structure démocratique populaire durable n'est apparue. L'espoir, partagé à l'époque par nombre d'observateurs occidentaux et soviétiques, que la glasnost donnerait rapidement naissance à une société civile indépendante, avec de vrais mouvements et organisations sociaux et un espace durable pour le débat démocratique, a été déçu. Soixante dures années de stalinisme ont légué une société atomisée, manquant de toute expérience d'autoorganisation, et avec une très forte tendance de la population à compter sur des patrons ou des «chefs» pour agir à sa place. L'effondrement soudain de la vieille idéologie officielle et la perte presque aussi rapide des anciennes prestations sociales ont de surcroît profondément inquiété et désorienté la population. «Quid» de la troisième voie ?
Dans ces conditions, un programme socialiste basé sur l'auto-organisation et la véritable démocratie populaire avait bien peu de chance de trouver preneur. Une fois que le libéralisme a déçu, les sirènes nationalistes ont attiré de larges couches appauvries de la population. La masse de ce qui restait d'éléments actifs au PCUS a volontier embrassé ce nationalisme, vieille composante centrale du stalinisme, contribuant à discréditer encore davantage le socialisme en tant qu'alternative pour les travailleurs et laissant aux socialistes démocratiques, dans un isolement complet, la tâche d'expliquer de quoi retourne vraiment le socialisme (4).
La faiblesse de la gauche démocratique provient dans une large mesure de ces pressions et développements exté rieurs. Mais la plupart des militants de gauche n'ont pas su évaluer à leur juste mesure tous ces facteurs ni en tirer les conclusions appropriées en terme de «stratégie gagnante» qui, dans ces circonstances, ne pouvait qu'être à long terme Les développements impétueux de l'époque de la perestroika ont nourri une certaine tendance «spontanéiste» dans la pensée de la gauche démocratique, avec l'espoir que des couches toujours plus importantes de la population en viendraient à adopter leurs idées, suivant en cela leurs intérêts objectifs. A de rares exceptions près, la gauche démocratique a souffert d'un «avant-gardisme» provenant non seulement de son isolement politique et social, mais également hérité des traditions soviétiques.
Un chemin ingrat
Cela a mené à une vision déformée du rapport de forces réel et à une incapacité à comprendre le besoin d'une stratégie à long terme qui comporte un travail organisationnel et propagandiste parmi la population en général et les travailleurs en particulier. Une telle stratégie semblait sans doute rébarbative aux militants socialistes plongés dans une situation en évolution constante, étant donné qu'elle ne pouvait pas porter de fruits à court terme.
La Russie est indubitablement entrée dans une longue période d'instabilité sociale et économique majeure, sans stabilisation en vue. Ces processus aiguisent constamment les contradictions de la société russe, même si ces dernières manquent encore d'une traduction adaptée dans la sphère politique. Même si le tableau n'est pas brillant pour la gauche démocratique, beaucoup de gens de la rue ont acquis, ou sont en train d'acquérir, une précieuse expérience politique qui ôte leurs vieilles illusions sur le paternalisme des autorités et sur le rôle protecteur des chefs politiques. Ils apprennent à distinguer les promesses des politiciens de leur pratiques réelles.
Les forces refoulées du mécontentement populaire permettront un jour de rompre avec la démoralisation politique actuelle. Lorsque cela se produira, de vastes possibilités s'ouvriront pour le socialisme russe. Mais le combat sera certainement très long. *
Moscou, 15 février 1994
4) Dans une volte-face bizarre mais révélatrice, la direction du SPT a abandonné le projet d'une liste commune avec des groupes socialistes pour les élections à la Douma de décembre 1994, en faveur d'un bloc nationaliste modéré incluant, entre autres, l'Union cosaque et des directeurs de l'industrie du pétrole. Cette coalition n'a toutefois pas réussi à recueillir le nombre de signatures requises pour présenter des candidats.