Inprecor 1974–2004

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ITALIE

L'ascension du «berlusconisme»

· Inprecor n° 381, juin 1994 · p. 11-12 · 2 015 mots

Italie

Les élections des 27 et 28 mars 1994 ont marqué un changement radical du cadre de la vie politique italienne. On peut légitimement s'interroger sur la portée réelle de la victoire de la droite et sur la dynamique qu'elle pourrait entraîner. On peut aussi se demander si ce qui s'est passé en Italie est le prélude de développements analogues dans d'autres pays européens. Livio MAITAN

Eu Sénat, la droite dispose de 154 sièges, le centre de 31, et la gauche et les progressistes de 122. A ces élus, il faut ajouter 11 sénateurs, les anciens présidents de la République et des personnalités de la culture ou de l'économie, désignées par le chef de l'Etat. A la Chambre des députés, la droite a 366 sièges, le centre 46 et les progressistes 213. Une première constatation s'impose : la droite à elle seule n'a pas de majorité absolue au Sénat et le gouvernement Berlusconi n'a reçu l'investiture que grâce à la désertion de cinq sénateurs du centre qui n'ont pas participé au vote. En ce qui concerne la Chambre des députés, la droite n'est majoritaire que grâce à la nouvelle loi électorale à scrutin uninominal pour 75 % des élus alors que le vote pour les 25 % à élire proportionnellement a assuré 43 % des voix environ à la droite, un peu plus de 15 % au centre et un peu moins de 35 % à la gauche (3,5 % de suffrages ont été obtenus par des listes patronnées par l'ancien leader radical, Marco Pannella, qui s'est allié avec Berlusconi). Ajoutons que la formation née sous l'égide de Silvio Berlusconi a eu à la proportionnelle 21 % de suffrages (8,1 millions de voix) alors que le Parti de la gauche démocratique (PDS) a remporté 20,4 % de suffrages (7,8 millions de voix). Dans l'ensemble, la droite a eu 16,5 millions de voix (un peu moins de 18 millions en incluant Pannella), le centre 6 millions et les progressistes 13,5 millions. Voilà donc le rapport de forces réel. Il ne faut pas

ITALIE minimiser l'impact de la nouvelle formation, Forza Italia, construite en l'espace de deux mois. C'est elle qui a joué le rôle décisif de médiation et d'hégémonie qui a permis de bâtir une coalition regroupant deux autres composantes, jusqu'alors peu conciliables, la Ligue du Nord et les néofascistes du Mouvement social italien

Les forces en présence

Dans la caractérisation des forces qui composent la droite, il faut éviter les conclusions hâtives. Il ne s'agit en effet pas de formations dont les traits sont définitivement fixés, et elles pourraient connaître, à court ou moyen terme, des changements significatifs. Par ailleurs, les rapport de forces, tant entre les différentes forces qu'au sein de chacune d'entre elles, sont loin d'être stabilisés. Pour ne donner que quelques exemples, à Milan, suite à l'apparition de Forza Italia, la Ligue du Nord est passée de 40 % de suffrages au mois de juin 1993 à 16 % les 27 et 28 mars dernier. Une formation comme la Rete (le Réseau anticorruption) a subi à Palerme une véritable déroute quelques mois après avoir remporté les municipales avec une majorité écrasante. Enfin, le Parti de la Refondation communiste (PRC), qui avait devancé le PDS lors des élections municipales de juin 1993 à Milan et à Turin, y a enregistré un cuisant échec neuf mois plus tard. L'expérience a démontré qu'il était erroné de présenter la Ligue du Nord comme un mouvement fasciste ou fascisant : il s'agissait et il s'agit d'une formation populiste de droite, fortement teintée de racisme, qui prône un fédéralisme visant à protéger les régions les plus favorisées, et un anti-étatisme néo-libéral sur le terrain économique, mais qui s'est attribué le rôle de principale force de contestation du système politique en place. Pendant la campagne législative, son dirigeant, Umberto Bossi, a attaqué à plusieurs reprises Berlusconi en lui reprochant d'être un entrepreneur monopoliste et s'est lancé en même temps dans de virulentes tirades antifascistes (par la suite, Bossi s'est associé à la grande manifestation antifasciste du 25 avril 1994, malgré les insultes et les quolibets des participants). Quant à l'Alliance nationale (AN), nouvel avatar du MSI, il faut se garder de définitions trop simplistes. Certes, le MSI est lorganisation des nostalgiques du régime mussolinien. Mais les décennies passant, tout en étant exclu de la confrérie des partis s'était autoproclamée «arc constitutionnel», il s'est intégré dans les institutions, en apparaissant plutôt comme une formation conservatrice de droite, où le poids des nostalgiques du fascisme diminuait constamment. L'avènement à la direction de Giancarle Fini, dirigeant actuel de l'AN, est en ce sens l'aboutissement d'un processus assez tourmenté. Ces deux dernières années, tout en n'hésitant pas à se réclamer de la droite, il a sensiblement accentué sa tonalité populiste, par exemple dans les villes du Sud et dans les quartiers populaires de Rome où il dispose d'une assise considérable. Il va de soi que, ne fut-ce que pour des raisons de générations, ceux qui avaient été actifs sous Mussolini

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et sous l'occupation allemande, n'ont plus qu'un rôle mineur par rapport aux nouvelles recrues. Rappelons, par ailleurs, que déjà sous l'ancien secrétaire, Almirante, une opposition d'ultras s'était développée, donnant même naissance à des scissions d'extrême droite se réclamant ouvertement du nazisme et ayant recours parfois à des actions terroristes — récemment, un tribunal a confirmé les condamnations frappants les membres d'un groupe de ce type, responsable du massacre de la gare de Bologne. Enfin, les membres de l'AN devenus ministres, appartiennent tous à l'aile modérée, c'est-à-dire celle qui s'efforce de mettre en sourdine les références fascistes.

Ceci dit, il ne faut pas sous-estimer la portée du changement représenté par la présence de l'AN au gouvernement. Cet événement symbolise la fin du régime politique surgi après la guerre. Il ne s'agit pas, de la part de ceux qui ont permis un tel recyclage du MSI de réhabiliter le fascisme, mais plutôt de mettre fascisme et antifascisme sur le même plan, en les reléguant l'un et l'autre à un passé désormais révolu. Ensuite, cette accession à la respectabilité aura pour effet de stimuler davantage la diffusion d'idéologies conservatrices et réactionnaires et d'aggraver un climat politique déjà sensiblement détérioré. Qui plus est, la légitimation du courant néo-fasciste encouragera des noyaux extrémistes et les ultras néonazis à se lancer dans des provocations plus ou moins spectaculaires et à étaler plus ouvertement leurs symboles et leurs mots d'ordre. Ainsi, immédiatement après les élections, des locaux du PRC ont été endommagés et, le 14 mai 1994, quelques centaines de jeunes néonazis ont organisé une manifestation tapageuse à Vicence.

L'ascension de Berlusconi

Le fait politique marquant du début de l'année a été l'émergence de Forza Italia, formation mise sur pied sous des formes inédites. Tous les partis de l'après-guerre avaient soit établi des liens idéologiques et même organisationnels avec des formations existantes avant le fascisme ou agissant dans l'émigration, soit étaient nés de scissions ou de regroupements de forces traditionnelles.

Forza Italia est né à l'initiative d'un grand patron qui, pour atteindre ses fins, a utilisé sans vergogne les structures de son royaume financier et les puissants médias qu'il possède. Son «parti» a ainsi été créé d'en haut et est totalement identifié à sa personne. Il ne serait pas abusif de parler d'entreprise bonapartiste, tant à cause du rôle décisif du chef qui se veut charismatique, que du rôle de médiateur hégémonique que ce chef a joué pour unifier les différentes composantes de la droite. Il y avait un vide à remplir et Berlusconi l'a compris à temps : voilà la clé de son suc-

La formation du nouveau gouvernement et le discours d'investiture de Berlusconi confirment cette caractérisation. Il s'agissait surtout de se présenter comme un rassembleur des forces «nouvelles» visant à imposer un nouveau régime politique. Cela l'a amené, entre autres, à nuancer des promesses faites tout au long de sa campagne électorale : après avoir promis un million de nouveaux emplois d'ici à un an, il a repoussé l'échéance fatidique à deux ans, puis deux ans et demi. Il est resté assez vague au sujet du fédéralisme, le thème cher à la Ligue du Nord, tout comme en matière de réforme de la Constitution. Cette attitude a d'ailleurs provoqué des grincements de dents chez ses alliés léguistes notamment, ce qui s'est traduit par une rupture fracassante entre Bossi et l'idéologue le plus connu de la Ligue, Miglie.

C'est un avant-goût des difficultés que connaîtra la coalition gouvernementale à l'avenir. L'orientation économique du gouvernement semble marquée par la plus grande prudence. L'initiative privée est évidemment mise en relief, la «flexibilité» du travail indiquée comme solution prioritaire au chômage et des formes de détaxe sont envisagées pour encourager les investissements. Mais, somme toute, il s'agit d'un programme en parfaite continuité • avec les orientations des gouvernements Amato et Ciampi. On est loin d'une rupture radicale avec leurs avancées sur le chemin du tatchérisme modéré. Il est significatif que Berlusconi ait déclaré, à la satisfaction des bureaucratie syndicales, vouloir respecter les accords tripartites conclus entre gouvernement, syndicats, et patrons en juillet 1993.

Fractures

Get recompositions

Les événements qui ont précédé et suivi les élections ont fait ressortir encore davantage les différentiations et les contradictions qui touchent toutes les couches sociales. Sans revenir sur la composition sociale des différentes formations politiques, il faut quand même souligner un fait majeur : au cours de la dernière campagne électorale, la bourgeoisie industrielle et financière est apparue divisée entre les trois pôles en compétition. Il est significatif que des secteurs importants de la classe dominante se soient rangés derrière les progressistes, tant par méfiance vis-àvis de la Ligue et de l'AN que parce qu'ils estimaient que l'entreprise de Berlusconi était vouée à l'échec. Ces secteurs ont fait le choix de soutenir les progressistes pour mieux les contrôler : Acchile Occhetto n'est, après tout guère plus radical que François Mitterrand ou Felipe Gonzalez dont les gouvernements n'ont absolument pas menacé la survie et le fonctionnement «normal» du système capitaliste.

En conséquence de quoi, la campagne électorale de Forza Italia et des autres fractions de la droite ont été davantage soutenues par les moyens et petits industriels que par le grand patronat. Cela s'est reflété même après les élections, par exemple, dans une interview du nouveau ministre de l'Industrie, membre de la Ligue du Nord, qui a expliqué, entre autres, que «plutôt que le grand capital, qui préfère la conservation et la médiation, c'est le pôle des entrepreneurs qui a bougé et qui maintenant se prononce en faveur des forces qui constituent le gouvernement» (1).

Quant aux couches petites bourgeoises, frappées à leur tour par la crise, ou susceptibles de l'être à l'avenir, elles ont opté pour Forza Italia justement parce que cette force apparaissait comme étant en rupture avec le régime précédent. En ce sens, l'électorat de Berlusconi n'était pas fondamentalement différent de celui de la Ligue avec laquelle il entrait en concurrence directe dans son effort pour gagner les anciens électeurs de la Démocratie chrétienne et des autres partis centristes.

Certains secteurs ouvriers et populaires ont eu des réflexes analogues à ceux des couches petites bourgeoises. Forza Italia a connu un grand succès électorl dans des quartiers populaires de Milan et de Turin. Dans la province de Brescia, ville qui a été le théâtre de mobilisations ouvrières puissantes, la droite a pourtant remporté depuis des années des scores très élevés. Ce qui confirme le manque de crédibilité d'une gauche incapable de présenter une alternative politique d'ensemble.

Au moment même où les résultats des élections étaient connus, dans un contexte de vives polémiques, un processus de réflexions autocritiques et de rectifications s'amorçait. Le patronat n'a pas perdu de temps : en l'espace de quelques jours, il s'est aligné derrière Berlusconi sous prétexte qu'il fallait un gouvernement stable que seule la nouvelle majorité pouvait assurer. Exemple symbolique, le patron de Fiat qui est sénateur à vie et qui avait pris partie en faveur du centre, a finalement voté pour le nouveau gouvernement, contribuant ainsi à lui donner une majorité de justesse. A gauche, si on s'accorde pour constater que les progressistes n'ont

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