Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

Le front sandiniste et les luttes de masse

Inprecor n° 381, juin 1994 · p. 6 · 995 mots

Nicaragua Syndicalisme

Le texte suivant est constitué d'extraits d'une interview que Daniel Ortega a accordée à l'émission «Sans frontières» de Radio Primerisima. DOCUMENT

SANS FRONTIERES : Est-il vrai que Daniel Ortega a agi seul, prenant par exemple la tête de grèves ou de luttes populaires caractérisées par des affrontements et qu'il n'y avait pas de consensus politique dans la direction?

Daniel ORTEGA : Je dirais que le consensus a été établi, sous une forme ou une autre, quand il s'est présenté des crises majeures dans le pays. Je prends le cas de protestations populaires, de différents secteurs. Au départ sont apparues des contradictions au sein du sandinisme. Il y a toujours eu des contradictions pour savoir s'il fallait ou non soutenir une lutte donnée. Et ensuite, le Front sandiniste a pris une décision et on l'a mise en œuvre, après en avoir discuté dans la direction (...) Ensuite, que s'est-il passé ? Tout le monde n'a pas soutenu la lutte, certains n'étant pas convaincus de cette décision. Et cela a donné lieu à des interprétations quant à ce soutien, à la profondeur de ce soutien, à sa portée.

• Donc, il n'y a pas eu discipline dans la direction nationale ?

Je dirais que non : la discipline a été rompue il y a longtemps. J'ai toujours cherché, même dans les moments les plus critiques, à ne pas la rompre. Je prends le cas de la grève des transports qui a été un des cas les plus polémiques où on a cherché à présenter Daniel Ortega comme le responsable de la grève des transports. Nous avons appris que les travailleurs de ce secteur se préparaient à protester, et ils nous ont demandé notre soutien. Et même, dans une réunion de l'Assemblée sandiniste, nous avons pris la décision de soutenir leur lutte avant qu'ils ne lancent la grève. Je me souviens que notre rôle a même été décisif pour éviter un bain de sang dans cet affrontement entre les travailleurs et le gouvernement. C'est vrai que le camarade Saul Alvarez a été tué, et nous avons condamné cette mort brutale. La camarade Rosmelda Martinez a aussi été tuée. Nous avons tout fait pour l'éviter. Et même, la veille, alors qu'il y avait déjà eu des coups de feu et des affrontements, nous avons organisé une réunion entre la police et les travailleurs. Cela ne se sait pas. Nous n'avons pas vu la nécessité de le dire, mais nous avons organisé une réunion entre les travailleurs des transports et la police, pour éviter qu'il y ait des affrontements qui provoquent un bain de sang. Malheureusement, le lendemain, il y a eu la mort violente de Saul et de Rosmelda.

• Mais à ce moment-là, les grévistes avaient des armes.

L'usage d'armes à feu est-il légitime ?

Non. Je suis tout à fait opposé à ce que ceux qui protestent soient armés. Je l'ai dit très souvent aux camarades. Je me rappelle même quand a eu lieu la première occupation en armes là-bas à Ocotal, le groupe de la Prudencio Serrano. Alors je suis allé là-bas, parce que les camarades de la Prudencio Serrano étaient en branle-bas de combat, ils étaient armés et avaient occupé Ocotal et il y avait aussi les camarades de l'armée. J'y suis allé pour m'interposer, pour éviter qu'il y ait un affrontement armé, et j'ai dit aux camarades que j'étais contre le recours aux armes, qu'ils ne pouvaient pas s'armer pour défendre leurs revendications.

• Pourquoi ?

Bon, parce que nous faisons les considérations suivantes : les camarades, à cette époque, réclamaient que soient appliqués les accords passés avec le gouvernement. Et ils prenaient les armes pour qu'on les écoute. Mais le problème c'est qu'en prenant les armes, ils créent face aux camarades de l'armée et de la police, le risque d'un affrontement armé entre sandinistes, parce que c'est ce qu'attendent la droite, l'extrême droite au Nicaragua et l'extrême droite aux Etats-Unis, que nous nous liquidions entre sandinistes. Dans les affrontements comme ceux d'Esteli, par exemple, quel sang a coulé ? celui des sandinistes, pas celui des ennemis du peuple, mais celui des sandinistes.

Par ailleurs, je comprends les situations particulières comme celle de Jinotega, par exemple, où ont été assassinés des camarades sandinistes, camarades sandinistes. Là, si la sécurité n'est pas assurée, si l'armée et la police ne peuvent pas garantir la sécurité, il n'y a pas d'autre solution que l'auto-défense. Dans ce cas nous ne pouvons pas condamner les camarades qui recourent à l'autodéfense. Mais de là à ce qu'ici, pour n'importe quelle raison, parce qu'on proteste pour la santé, pour l'éducation, on en vienne à prendre les armes, je crois qu'on agit de façon erronée.

• Il y a d'autres formes de violence, les barricades, par exemple, les pneus enflammés, les mortiers de poudre, la destruction de véhicules, comme cela s'est produit en septembre dernier et en janvier de cette année. Que pensez-vous de cette violence?

Bon, d'abord, il faut dire clairement ceci : un parti politique, quel qu'il soit, et en particulier un parti révolutionnaire, ne peut pas, n'a pas la capacité et ne doit pas décider des méthodes de lutte des différents secteurs. La méthode de lutte est décidée par le secteur qui s'engage dans un mouvement de protestation, de revendication. Un secteur décide de se limiter à distribuer des tracts ? C'est bien. L'autre veut protester en manifestant dans la rue ? C'est son choix politique. Le troisième de brûler des pneus et de dresser des barricades ? C'est eux qui en décident.

• Mais le Front ne pourrait pas décider de les en dissuader ?

La décision du Front, en toute circonstance, c'est que la lutte réalise un consensus, qu'elle soit soutenue, et que les méthodes utilisées favorisent cet objectif. Je crois que nous rencontrons encore de graves difficultés, et les secteurs aussi, dans la recherche d'une participation plus large dans les luttes actuelles.*

Propos recueillis le 6 mai 1994

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