L'auteur est professeur d'économie à l'université d'Ottawa. Il a, en particulier, étudié les politiques d'ajustement structurel appliquées au Pérou, en Inde, en Somalie et en ex-Union soviétique. L'article suivant est constitué de larges extraits (inédits en français) du premier chapitre de son dernier livre, consacré à la tendance à l'appauvrissement international*. Michel CHOSSUDOVSKY
L es années 1980 resteront
connues comme la «décennie de l'appauvrissement global» qui a débuté avec la récession économique mondiale de 1981-1982 et l'effondrement des prix mondiaux des marchandises. Les différences de revenu et de niveau de vie entre les «riches» et les «pauvres» ont atteint des proportions sans précédent : une famille moyenne de la petite bourgeoisie des environs de Paris a un revenu plus de cent fois plus élevé qu'un ménage rural en Asie du Sud-Est. Un paysan philippin doit travailler pendant deux ans pour gagner ce qu'un avocat new-yorkais gagne en une heure. Le montant dépensé aux Etats-Unis (30 milliards de dollars par an) en Pepsi et Coca-cola dans des snacks et supermarchés est environ le double du produit national brut du Bangladesh (1).
La stabilisation macro-économique et les «programmes d'ajustement structurel» préconisés par le Fonds monétaire international (FMI) constituent un puissant instrument de restructuration économique qui affecte le niveau de vie de millions d'individus. Le programme d'ajustement structurel est directement lié au processus d'appauvrissement internationaal. L'application du «remède économique» du FMI a conduit à la compression des revenus réels et au renforcement de l'économie d' exportation par une main d'œuvre à bas prix : la même «recette» d'austérité budgétaire, de libéralisation du commerce et de privatisa-
PAUVRETE tions est appliquée simultanément dans plus de 80 pays endettés du Tiers monde, de l'Europe de l'Est et de l'ex-URSS. Les pays endettés perdent leur souveraineté économique et le contrôle de leurs politiques économiques et monétaires, les Banques centrales et les ministères des Finances sont réorganisés, les institutions étatiques sont dissoutes et une «tutelle économique» est installée. De pseudo-institutions parlementaires, constituant un «gouvernement parallèle» qui court-circuite la société civile, sont établies par les institutions financières internationales. Les pays qui ne se conforment pas aux «objectifs de performance» du FMI sont mis à l'index.
Un génocide économique
Le néo-libéralisme exige le renforcement des organes de sécurité intérieure : la répression politique — avec la collusion des élites du Tiers monde — apporte son appui à un processus parallèle de «répression économique». Partout dans le Tiers monde, la situation est celle d'un profond désespoir social d'une population appauvrie par l'économie de marché. Des émeutes contre le «programme d' ajustement structurel» et les soulèvements populaires sont brutalement réprimés.
A Caracas, en février 1989, le président Carlos Andres Pérez après avoir dénoncé pour la forme un FMI qui pratique «un totalitarisme économique qui tue par la famine au lieu de balles», déclare l'état d'urgence et envoie des unités d'infanterie et des marines dans les bidonvilles (barrios de ranchos) qui surplombent la capitale. Les émeutes anti-FM de Carcas ont éclaté suite à une augmentation du prix du pain de 200 %. On a tiré sans discrimination sur les hommes, les femmes et les enfants : «la morgue de Caracas a signalé 200 corps de gens tués les trois premiers jours... et qu'il y avait pénurie de cercueils» (2). De sources non officielles, il y aurait eu plus d'un millier de
A Tunis, en janvier 1984, les émeutes des étudiants contre le «programme d' ajustement structurel» ont conduit à la fermeture de 6 universités dans le pays par le Conseil dirigeant des Forces armées. Au Maroc, en décembre 1990, une grève générale et un soulèvement populaire contre la politique du gouvernement marocain.. la liste est longue.
L'ajustement structurel est la forme contemporaine de génocide économique effectué par un mécanisme de marché contrôlé. Comparé à des génocides de différentes périodes de l'histoire coloniale, l'impact social de l'ajustement structurel, appliqué simultanément à 80 pays, est dévastateur — comparativement au travail forcé et à l'esclavage — étant donné
* Michel Chossudovsky, The causes of global poverty.
1) «Sorry, No Pepsi, How'Bout A Coke», Business Week, 27 mai 1991, pp. 71-72.
2) Financial Times, 3 mars 1989, Londres, p. 8.
qu'il affecte potentiellement les moyens d'existence de quatre milliards d'êtres humains.
L'application du programme d'ajustement structurel dans un grand nombre de pays débiteurs favorise l'internationalisation de la politique macro-économique sous le contrôle direct du FMI et de la Banque mondiale (BM) agissant en fonction de puissants intérêts financiers et politiques (les clubs de Paris et de Londres, le G7, par exemple). Cette nouvelle forme de colonialisme de marché opprime les peuples et les gouvernements au moyen de l'interaction impersonnelle — et la manipulation délibérée — des forces du marché. Une bureaucratie internationale basée à Washington est chargée de l'exécution d'un projet économique global qui affecte les moyens d'existence de plus de 80 % de la population. A aucun moment de l'histoire, le «libre» marché — par les processus macro-économique agissant au niveau mondial — n'a joué un rôle aussi important en influençant la destinée de nations «souveraines».
Les causes de la pauvreté globale
Au cœur de la crise de la dette, se trouve la structure inégale du commerce, de la production et du crédit qui définit le rôle et la situation des pays en voie de développement dans l'économie globale. La restructuration de l'économie mondiale sous la direction des institutions financières de Washington dénie de plus en plus aux pays du Tiers monde la possibilité de développer leur économie : l'internationalisation de la politique économique transforme les pays en territoire économiquement ouverts et les économies nationales en «réserves» de main d'œuvre bon marché et des ressources naturelles.
Quelle est la nature de ce système économique mondial qui se développe ? Sur quelle structure de pauvreté globale et d'inégalité de revenus est-il basé ? Au tournant de ce siècle, la population mondiale sera de six milliards d'individus dont cinq milliards vivront dans des pays pauvres. Alors que les pays riches avec environ 15 % de la population mondiale contrôlent près de 80 % du total du revenu mondial, le groupe des «pays à bas revenu» (y compris l'Inde et la Chine), avec une population de plus de trois milliards d'individus (environ 58 % de la population mondiale), recevait en 1991 4,9 % du revenu mondial, moins que le Produit national brut de la France et de ses territoires d'outre mer. Avec une population de 488 millions d'individus, le produit brut de l'entièreté de la région sub-saharienne d'Afrique est approximativement la moitié de celui de l'Etat du Texas. Les pays à bas et moyen revenu, y compris les pays «socialistes» et l'ex-URSS, représentant environ 84,3 % de la population mondiale, reçoivent environ 20 % du revenu
Dans beaucoup de pays endettés du Tiers monde, les salaires dans le secteur «moderne» ont diminué de plus de 60 % depuis les années 80. La situation dans le secteur «informel» et celle des chômeurs est encore plus critique.
Au Nigéria par exemple, sous le gouvernement militaire du Général Ibrahim Babangida, le salaire minimum a diminué de 85 % depuis le début des années 80. Il est actuellement de l'ordre de 10 à 20 dollars par mois. Les salaires dans l'ancien Nord-Vietnam sont en-dessous de 10 dollars par mois alors que le prix du riz indigène a atteint le cours mondial suite au programme de libéralisation dicté par le FMI et appliqué par le gouvernement vietnamien : un professeur d'enseignement secondaire, avec un diplôme universitaire, y perçoit un salaire mensuel de moins de cinq dollars (3).
Au Pérou, après le «Fujichoc» du FMI-BM, introduit par le président Alberto Fujimori en 1991, alors que le prix de l'essence a été multiplié par 31 en une nuit et le prix du pain par 12, le salaire minimum diminua de plus de 90 % (par rapport au niveau de 1975). Alors qu'un travailleur agricole des provinces du nord du Pérou recevait en août 1990 7,5 dollars par mois, les prix de beaucoup d'articles de consommation courante étaient plus élevés à Lima qu'à New-York (4).
La «dollarisation» des prix intérieurs
Alors qu'il y a d'appréciables variations dans les niveaux de vie entre le Nord et le Sud, la dévaluation combinée avec la libéralisation du commerce et la dérégulation des marchés intérieurs (par le programme d'ajustement structurel) conduit à la dollarisation des prix intérieurs. De plus en plus, les prix intérieurs de la nourriture de base rejoignent les prix du marché mondial. Ce nouvel ordre économique mondial, basé sur l'internationalisation des prix des marchandises et un marché mondial complètement intégré, fonctionne de plus en plus avec des cloisons étanches entre deux «marché du travail» distincts. En d'autres termes, ce système international de marché est caractérisé par une dualité dans la structure des salaires et du coût du travail entre les pays pauvres et les pays riches. Alors que les prix sont unifiés et alignés sur les cours mondiaux, les salaires
(et le coût du travail) dans le Tiers monde et en Europe de l'Est sont 70 fois plus bas que ceux des pays de l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE).
Les disparités de revenu entre nations se superposent à des disparité extrêmement grandes entre des groupes socio-économiques en leur sein. Dans la plupart des pays du Tiers monde, environ 60 % du revenu national est concentré dans les main de 20 % de la population. Dans beaucoup de pays à revenu bas et moyen, 70 % des familles rurales ont un revenu per capita situé entre 10 et 20 % de la moyenne nationale. Ces grandes disparités de revenus à l'intérieur des pays et entre les pays sont les conséquences de la structure du marché et de la division internationale du travail inégalitaire, qui attribue au Tiers monde et, depuis peu, aux pays de l'ancien bloc soviétique, un statut subordonné dans le système économique global. Ces disparités ont augmenté au cours des années 80 en raison de la «restructuration» des économies endettées du Tiers monde par le programme d'ajustement structurel. Le résultat est par conséquent plus étendu et complexe que celui dû à la détérioration des termes de l'échange et à la diminution des prix réels des marchandises. Depuis le début de la crise de la dette, la structure du développement et du commerce inégal a pris une nouvelle forme.
L'internationalisation de la politique macro-économique a conduit à de nouveaux modèles de domination politique et économique. L'application des remèdes économiques du FMI tend à déprécier davantage les termes de l'échange car ils forcent les pays à diriger simultanément leur économie nationale vers un marché mondial qui se rétrécie.
La part des pays en voie de développement dans l'économie mondiale a décliné notablement depuis le début de la crise de la dette. Par exemple, la part du groupe des pays à bas revenu dans la population mondiale a augmenté de plus de 2 % dans la période de trois ans entre 1988 et 1991, alors que sa part dans le revenu mondial est passée de 5,4 à 4,9 %. De même, la part de l'Afrique sub-saharienne dans le revenu mondial est passée dans la même
3)) Les chiffres sont issus d'enquêtes réalisées par l'auteur à Hanoï et Ho Chi Minh Ville en janvier 1991. Les réformes ont conduit à une inflation de 300 % du prix du riz sur le marché intérieur. Les salaire ont dans le même temps augmenté de 40 %. Le Vietnam reste pourtant sur la liste noire du FMI : l'embargo commercial imposé par Washington depuis la fin de la guerre du Vietnam n'ayant toujours pas été complètement levé. Le Vietnam ne recevra donc aucune des récompenses que le FMI accorde aux gouvernements du Tiers monde qui respectent scrupuleusement ses prescriptions (prêts bonifiés et assistance au développement).
4) Cuanto, Septembre 1990, Lima, p. 27.
période de 0,9 à 0,7 %.
La fin de la Guerre froide a également influencé profondément la destruction internationale du revenu. Jusqu'à très récemment, l'Europe de l'Est et l'URSS étaient considérés comme faisant partie du «Nord» développé, c'est-à-dire ayant un niveau de consommation matérielle, d'éducation, de santé, de développement et scientifique en gros comparable à ceux des pays de l'OCDE. Malgré le fait que les revenus moyens étaient généralement plus bas, les spécialistes occidentaux reconnaissaient néanmoins les réalisations des pays du bloc soviétique surtout dans les domaines de la santé et de l'éducation.
«Tiers-mondisation»
Appauvrie suite à l'ajustement structurel patronné par le FMI, ces pays sont maintenant placés par la BM dans la catégorie des pays en voie de développement, au même titre que des pays du Tiers monde à revenu «bas» et «moyen». Les républiques d'Asie centrale sont dans des situations comparables à celles de la Syrie, la Jordanie et la Tunisie alors que la fédération de Russie est proche du Brésil avec un revenu par habitant de l'ordre de 3 000 dollars par an. Ce déplacement de catégories ne résulte pas seulement d'un changement dans la façon de traiter les statistiques de revenu, il reflète le résultat de la Guerre froide : les réformes orientées vers l'économie de marché sont destinées à la «tiers-mondisation» de l'Europe de l'Est et de l'ex-URSS en vue de concentrer les revenus et le bien-être dans un petit nombre d'économies de marché «dévelop-
Parallèlement à la «restructuration» de l'économie globale, le discours économique dominant a, depuis le début des années 80, renforcé son emprise sur les institutions universitaires et de recherche à travers le monde: l'analyse est fortement découragée, les réalités sociales et économiques sont vues à travers un ensemble unique de relations économiques fictives.
L'école économique, produit de la théorie sans faits (théorie pure) et des faits sans théorie (économie appliquée), est le dogme économique dominant et n'admet pas de dissidence ou de discussion de son paradigme théorique principal : la fonction principale des universités est de produire une génération d'économistes loyaux et soumis qui sont incapables de révéler les fondements sociaux de l'économie de marché internationale. Les intellectuels du Tiers monde sont, de même, de plus en plus engagés à défendre le paradigme néolibéral. L'internationalisation de la «science» économique renforce le processus de la restructuration économique globale.
De plus, alors que l'internationalisation de la politique macro-économique accentue les disparités sociales et de revenus entre les nations et en leur sein, les réalités de la pauvreté mondiale sont de plus en plus mal dissimulées par une manipulation grossiere des statistiques. La BM estime, par exemple, qu'en Amérique latine et dans les Caraïbes, 19 % seulement de la population est pauvre : une distorsion grossière alors qu'il est bien établi qu'aux Etats-Unis, avec un revenu annuel de 20 000 dollars par tête, un américain sur cinq est considéré par le Bureau de recensement comme étant en dessous de la limite de pauvreté.
Le rapport sur la pauvreté de la BM, publié en 1990, «estime» que 18 % du Tiers monde est «pauvre». Dans cette étude de la BM, qui a servi de référence principale à des études sur la pauvreté internationale, la limite supérieure de pauvreté a été arbitrairement fixée à un revenu per capita de 370 dollars par an. Des groupes de population dans des pays ayant un revenu par tête de plus de 1 dollars par jour sont considérés comme «nonpauvres». En d'autres termes, par la manipulation de statistiques de revenus, les chiffres de la BM contribuent à représenter les pauvres dans les pays en voie de développement comme un groupe minoritaire. La productivité en question
Suivant les principes de la «productivité marginale», le FMI et la BM considérant les disparités de revenu entre pays comme causées par des différences de «productivité». «Le revenu dans le Tiers monde est bas parce que le travail est productif». Ainsi, ce serait parce que les facteurs de production dans les pays «développés» y sont tellement plus «productifs», que les pays de l'OCDE «contribuent» pour près de 80 % à la production mondia-
Bien qu'il y ait d'importantes différences de productivité du travail entre les pays riches et pauvres, les grandes disparités dans les salaires réels entre pays ne sont pas attribuables à ces différences. Les affirmations de la théorie traditionnelle de productivité peuvent être aisément réfutées : les pays à revenu faible et moyen reçoivent environ 20 % du revenu mondial, mais ils produisent un bien plus grand pourcentages de la production mondiale. Le fait est que pour chaque dollar de production et de revenu généré dans le Tiers monde entre trois et dix dollars de «valeur ajoutée» sont transférés aux pays riches sans qu'y intervienne une activité explicitement «productive».
La valeur comptabilisée des importations vers les pays riches de pays en voie de développement est faible en comparaison du commerce total et de la valeur de la production intérieure. Ceci parce que les biens fabriqués dans les pays en voie de développement sont importés à des prix très bas. Cependant, aussitôt que ces marchandises entrent dans les pays riches leurs prix sont multipliés plusieurs fois. Une «valeur ajoutée» correspondante est créée dans le secteur des services des pays riches sans qu'aucune production matérielle n'ait lieu. Cette valeur est «ajoutée» au PIB du pays riche.
Captation du revenu
Nous sommes concernés par une économie de rentiers qui s'approprie les salaires des producteurs directs. La production matérielle a lieu au large dans une économie de travail bon marché du Tiers monde, mais la plus grande augmentation du PIB est enregistrée dans le pays importateur. L'accroissement du PIB dans les pays riches est de cette façon «due à l'importation» : des importations en provenance de pays où la main d'œuvre est bon marché engendrent un accroissement correspondant à l'activité économique dans le secteur de services des premiers. L'application du programme d'ajustement structurel du FMI dans un grand nombre de pays consolide cette activité «rentière» : chaque économie est contrainte de produire la même sorte de produits de base et de marchandises industrielles pour le marché mondial.
La structure internationale des prix et leur régulation par de puissants intérêts commerciaux affecte directement le niveau de vie de millions de gens dans les pays en voie de développement. 80 % du commerce mondial est contrôlé par 500 entreprises. Ces compagnies commerciales cependant ne produisent pas de marchandises : elles achètent au prix le plus bas à des producteurs indépendants compétitifs, à travers le monde. Depuis les années 80, la surproduction au niveau mondial a fait baisser les prix aussi bien des matières premières que des produits manufacturés. Cette structure d'offre surabondante est à son tour renforcée par la structure macroéconomique imposée aux pays endettés par les institutions financières internationales et appliquées simultanément, pour les mêmes marchandises, dans un grand nombre de pays en voie de développement. Elle contribue à maintenir cette structure d'offre surabondante.