Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE

Un scrutin révélateur

· Inprecor n° 382, juillet-août 1994 · p. 4-6 · 2 760 mots

Allemagne France Italie État espagnol

Sans enjeu de pouvoir immédiat, les élections pour un Parlement européen dépourvu de toute légitimité populaire se sont déroulées dans l'indifférence générale. Il n'y a que les appareils politiques établis pour s'être acharnés à gagner ou perdre un siège. Large indifférence à la base et nervosité au sommet -notamment de la part de ceux qui voyaient dans ces européennes un tremplin pour une échéance électorale nationale — tels furent les caractéristiques de ce scrutin dans de nombreux pays. François VERCAMMEN

Yes européennes sont aussi des élections sur lesquelles pèse beaucoup moins la pression du «vote utile». C'est l'occasion pour les «petites listes» d'en appeler à un vote d'opinion, voire pour de nouvelles forces poli-

Avant de tirer des conclusions plus générales, il faut tenir compte, outre la nature particulière de ces élections, de deux autres considérations. D'abord que la comparaison entre les européennes de juin 1989 et celle de juin 1994 — comparaison que font la plupart des commentateurs — est peu utile pour sonder réellement l'évolution des opinions publiques au sein de l'Union européenne (UE). Il faut se souvenir qu'entre 1989 et aujourd'hui il y a eu deux chocs successifs : le premier, avec la chute des régimes bureaucratiques d'Europe de l'Est, avait été l'occasion pour la bourgeoisie de se réjouir de la «fin de l'histoire» et le second, en véritable contre-choc, avait rapidement mis en évidence les impasses destructrices de l'économie de marché. Ensuite, il faut remarquer que la dynamique et les contingences de la vie politique nationale continuent à jouer un rôle déterminant dans les choix des citoyens «européens». Cela vaut en particulier pour la manière dont les partis se positionnent face à la crise économique

EUROPE et sur la politique néolibérale dominante dans l'ensemble des pays de l'UE.

On peut distinguer trois tendances générales.

Un projet impopulaire

D'abord, l'«Europe», c'est-à-dire l'unification capitaliste européenne, est moins que jamais susceptible de mobiliser et de galvaniser les opinions publiques. Les taux de participation sont très bas (sauf en Belgique, en Grèce et au Luxembourg où voter est une obligation légale, mais où le nombre de votes blancs ou nuls est un bon indicateur) : moins de 40 % en Grande Bretagne, en Grèce aux Pays-Bas ou au Portugal, moins de 50 % en Irlande, 60 % ou moins en Allemagne, en France, au Danemark ou en Espagne ; l'Italie avec ses 75 % de participation fait figure d'exemple d'assiduité civique.

Dans plusieurs pays, les partis opposés à l'UE (qu'ils soient de gauche ou de droite) font des scores importants. C'est le cas en France et au Danemark où l'on retrouve grosso modo les rapports de forces des référendums d'adhésion au traité de Maastrucht de 1992 et 1993.

Le recul politique de partis traditionnellement en pointe en matière d'«Europe», du fait de l'état actuel de TUE, est un aspect caché par les chiffres.

Cela a néanmoins suffit à provoquer des coups de colère chez Jacques Delors, le président de la Commission européenne, qui a notamment accusé les partis socialistes européens de ne pas défendre le bilan de l'UE. Dans plusieurs pays, les partis sociaux-démocrates ont en effet pris leur distance avec la Commission bruxelloise sur le thème de «la priorité à l'Europe sociale».

Les grands partis bourgeois, dont la clientèle est travaillée avec succès par des courants populistes et chauvins, n'ont pas hésité à jouer à leur tour sur la corde nationaliste dans le but de maintenir à flot la perspective de l'UE.

En France, la cacophonie au sein de la majorité de droite a atteint des sommets inégalés. En Allemagne, la démocratie chrétienne (CDU) et ses alliés chrétiens-sociaux bavarois (CSU) étaient en difficulté, tandis qu'aux Pays-Bas, les démocrates chrétiens avaient été mis en déroute lors des législatives de mai 1994. Le dirigeant de ces derniers Ruud Lubbers, sort des européennes en bombant un torse d'homme d'Etat (son parti a obtenu 30,8 %).

Helmut Kohl pour sa part a réussi la prouesse consistant à marginaliser les fascistes du Parti républicain (Reps qui ont obtenu 3,9 % des suffrages), à écraser une liste défendant le deutsche mark et à rédui-

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re une social-démocratie blême et sans relief. Mais pour y parvenir il a fallu adopter un discours musclé et idéologiquement très conservateur, certes pro-européen mais avec un rappel insistant de son rôle dans la réunification allemande.

En Grande Bretagne, si John Major a été incapable de tenir le cap, le Parti travailliste (Labour) prétendument pro-européen a fait preuve d'une timidité enfantine. Berlusconi a rendu hommage à Kohl, alors que certains de ses ministres ont appelé à la nécessité de ne pas s'aplatir sur l'Europe et de mettre l'accent sur le rôle propre de l'Italie.

Contre-offensive à venir

L'UE sort affaiblie de cette consultation électorale. On peut s'attendre à une contre-offensive de ses promoteurs, non pas tant sur le terrain de l'union monétaire que sur celui du renforcement des structures politiques exécutives de l'UE (avec notamment la mise en place d'un véritable directoire autour de l'Allemagne, dans les 18 mois à venir) et d'une aggravation de la politique de ««flexibilisation»» du travail.

Deuxième constat : comme il est arrivé désormais assez souvent, ces élections ont fourni l'occasion de punir ceux qui participent à un gouvernement pratiquant une politique néolibérale antisociale. On peut même ajouter que la sanction est plus forte lorsqu'il s'agit d'un gouvernement socialiste. Il y a manifestement un rejet (sans qu'existe une alternative politique, bien entendu) de ce type de politiques et une conscience massive qu'elles sont à la fois inefficaces sur le plan économique et injustes sur le plan social.

John Major et Felipe González qui, tous les deux, se sont cramponnés - trop longtemps - au pouvoir ont été, cette fois, emportés par la vague. Le Parti conservateur britannique chute à 27 % des voix (et gouverne avec ce score, ce qui n'est pas une nouveauté compte tenu du mode de scrutin antidémocratique) et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) à 30 %. Tous les partis gouvernementaux ont en fait été frappés : le Centre démocratique danois (pro-UE) passe de 7,9 à 0,9 %, le Parti libéral allemand (pro-UE) descend en-dessous de la barre des 5 %, les partis gouvernementaux totalisent 46,7 % en Belgique et 25,5 % en France (38 % si on y ajoute les voie de la liste dissidente anti-UE).

Enfin, troisième tendance, la socialdémocratie, frappée d'apoplexie, continue de régresser de façon apparemment inexorable. Il y a certes des exceptions qui montrent que (pour la social-démocratie comme pour le capitalisme) il n'y a pas de situation désespérée. Ainsi, en Grande finalement — une grande victoire dans les urnes, mais davantage du fait de la décomposition politique de l'équipe Major que de son propre renforcement. Sans programme, sans campagne et sans direction, comme le disait cyniquement The Guardian du 13 juin 1994, «il faut peut-être en tirer les conclusions pour l'avenir». En Grèce, le parti socialiste hellénique (PASOK) bat l'opposition de droite mais au prix d'une campagne nationaliste autour de la question de la Macédoine. Au Portugal, le Parti socialiste (dans l'opposition) ne dépasse que de justesse le parti du gouvernement de droite (par 34,7 % des voix contre 34,3 %).

Partout ailleurs, le verdict des urnes est sans appel pour les partis de la Deuxième internationale. Le Parti démocratique de la gauche (PDS) italien, dernier fils adoptif de la famille, passe en dessous des 20 % (avec 19,1 % des suffrages), ce qui a entraîné le départ forcé d'Achile Occhetto. le liquidateur de l'ancien Parti communiste italien, et a ouvert une grave crise au sein

L'étiage social-démocrate

Au Danemark, le Parti socialiste réalise son score le plus faible depuis la première guerre mondiale. De même en Belgique, où le Parti socialiste wallon (qui planait encore à 45 % en 1987) chute à 30,5 % et le Parti socialiste flamand, avec 17,7 % des voix, est rétrogradé au rang de troisième force politique (derrière les démocrates chrétiens et les libéraux). En France, avec ses 14.5 % le Parti socialiste

(PS) obtient son plus mauvais score depuis 1914 à trois exceptions près : 14,3 % en 1953, 12,5 % en 1962, et 5 % en 1969. Le Parti social-démocrate (SPD) allemand qui concevait ces élections européennes comme un tremplin pour son entrée au gouvernement lors des législatives d'octobre 1994, est contraint à atterrir par son score de 32,2 %. Il faut remonter aux plus sombres années du régne des CDU/CSU pour retrouver un si mauvais score (32,3 % en 1965, 31,8 % en 1957 et 28,8 % en 1953). Le PSOE espagnol retrouve avec 30,7 % son score de 1979 pour la première fois depuis la mort de Franco en 1975

Les dirigeants socialistes qui dirigent des gouvernements pourront toujours se consoler en invoquant leur rôle d'«hommes d'Etat» qui doivent imposer des mesures certes impopulaires mais indispensables. Mais que dire de ceux qui se trouvent dans l'opposition depuis plus d'une décennie pour certains ?

Ces trois constatations faites, se posent deux questions. Comment va évoluer la politique de la bourgeoisie ? Et qu'en est-il de l'alternative de gauche ? Le poids de l'extrême droite

Plusieurs signes convergeants indiquent une réorientation de la politique de la grande bourgeoisie. Le poids des partis fascistes ou d'extrême droite en est évidemment un élément important. Dans certains pays, comme la France ou la Belgique, après avoir percé, des partis de ce type se stabilisent à un très haut niveau. Et ce même s'ils connaissent parfois des problèmes... de croissance. Le Front national

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de Le Pen se tasse à 10,5 % en France. Le Front national (belgiciste) et son frère ennemi «Agir» (nationaliste wallon) réalise, avec 9,8 % au total, une spectaculaire percée en Belgique francophone. Le Vlaams Blok qui avait réalisé une percée en 1991, se consolide à 12,6 % même s'il recule de 2 % dans son fief anversois. En Italie, le Mouvement social italien (MSI) quoi qu'en léger recul, confirme son score élevé des législatives de mars 1994 (il passe de 13,4 % à 12,5 %). La Ligue lombarde — qui n'est pas une organisation fasciste et qui connaît aujourd'hui des différenciations et des oscilliations assez marquées — recule au profit de Forza Italia, la formation de Berlusconi (la Ligue passe de 8,4 à 6,6 %). En Allemagne les Reps plongent au dessous des 5 %, mais ils ne sont qu'un aspect du développement du fascisme, à côté de courants «pogromistes» parmi les plus actifs d'Europe. Le poids de l'extrême droite

Partie désormais intégrante du paysage politique, installés dans les institutions de l'Etat bourgeois, légitimés démocratiquement par le suffrage universel, ces partis pèsent lourds dans le rapport de forces, sans qu'on puisse toutefois dire qu'ils marchent vers la conquête du pouvoir.

Il faudra observer, dans les mois qui viennent, les enseignements que tirent de ce scrutin les forces politiques de la grande bourgeoisie. Le ton de leur discours lors de la campagne électorale en fournit une première indication. La tentation sécuritaire («Law and order»), sous la pression des fascistes et pour flatter les sentiments des masses populaires démunies, a nettement grandi. Il s'agit de se trouver une nouvelle légitimité, par une vaste opération de révision historique visant à une réconciliation entre les bourgeoisies d'Europe et leurs fractions qui se sont combattues tout au long du XXe siècle (au cours des guerres mondiales, sous le fascisme) et à déculpabiliser l'«Europe» de son passé barbare (esclavagisme, colonialisme, etc.). Sur le plan socio-économique, il n'y a toujours pas d'alternative à la politique libéralo-monétariste meurtrière. Il faut s'attendre à une nouvelle vague d'attaques contre les conquêtes sociales concertées à l'échelle de l'UE. L'option autoritaire ne peut que gagner du terrain au fur et à mesure que les instruments politiques traditionnels de la bourgeoisie s'affaibliront et que les contradictions sociales s'aiguiseront. L'apparition d'hommes providentiels à divers titres (Berlusconi dans le camp bourgeois, Bernard Tapie et Happart dans la mouvance social-démocrate) en sont un indice. Le «bond en avant» que mijotent

Kohl et Mitterrand pour instaurer un noyau fort à la tête de l'UE va également dans ce

Il est indéniable qu'un courant issu de la mouvance post-stalinienne a réussi à se consolider sur le plan organisationnel et politique. Ceci malgré des confusions et certaines incohérences idéologiques et programmatiques et avec une très grande diversité d'un pays à l'autre.

Les forces oppositionnelles

Dans l'Etat espagnol, la Gauche Unie (Izquierda Unida) double son nombre de voix par rapport à 1989 (passant de 6 à 13,4 %). La coalition réussi là une percée que le gouvernement González avait encore réussi à contrer lors des dernières élections législatives de juin 1993 en faisant force promesses sociales et en invoquant le danger d'un retour de la droite franquiste. A leur manière, les progrès du Parti du socialisme démocratique (PDS) allemand sont encore plus spectaculaires, bien qu'il soit, avec ses 4,7 % des suffrages, en dessous de la barre des 5 % et est donc exclu du Parlement européen. Le PDS reste un parti «unijambiste» : parti de masse en ex-RDA, il est vraiment groupusculaire en ex-RFA — où avec 0,7 % il triple ses voix. A Berlin-Est, il obtient en moyenne 40 % des voix et dépasse le SPD et la CDU réunis dans cinq circonscriptions. Dans les nouveaux länders (de l'ex-RDA) son score oscille entre 15 et 26 %. Dans les municipales qui ont eu lieu le même jours, il est devenu le premier parti dans plusieurs villes est-allemandes. En Italie, le Parti de la refondation communiste a consolidé sa position — obtenant 6,1 % des voix contre 6 % aux dernières législatives — alors que le PDS (ex-PCI) recule encore. En Grèce, les deux organisations issues du parti communiste, le Parti communiste grec (KKE) et le Coalition de la gauche et du progrès font jeu égal et totalisent 12,5 %.

Manifestement, ces courants issus de la décomposition des PC ont su trouver un nouvel équilibre (même si ce dernier est encore instable) En fait, ces partis gagnent parce qu'ils apparaissent comme des partis d'opposition qui se réclament encore de la classe ouvrière, et qu'ils sont sensibles à des problèmes de société nouveaux, et par rapport aux partis staliniens ils sont incontestablement plus démocratiques.

Il faut signaler, par ailleurs, l'élection au Danemark de deux membres de l'Alliance rouge-verte élus sur la liste du Mouvement populaire (1). Le succès de cette liste est le résultat d'un profond mouvement populaire contre UE dont la gauche anticapitaliste a réussi à prendre la direction au fil des années et notamment lors des deux référendums de 1992 et 1993.

Un secteur du courant «vert» se situe également parmi les forces opposées à l'UE et à la politique de cogestion du capitalisme. Certains prédisaient la disparition prochaine de l'«écologie politique» en Europe (c'est le cas notamment d'un article du quotidien français Le Monde qui raisonnait uniquement à partir du cas fran-

Les élections européennes ont prouvé le contraire. En France, certes, la débâcle est totale pour un mouvement écologiste divisé en deux tendances principales, Génération écologie et les Verts, elles mêmes de plus en plus fractionnées, qui a été éliminé du Parlement après un score dérisoire (2,95 % pour les Verts et 2 % pour Génération écologie).

Du côté des Verts

En Allemagne, par contre, les Grünen réalisent une remontée spectaculaire avec un score de 10,1 % (qu'il faut comparer avec les dernières législatives où ils sont restés en dessous de la barre des 5 % et leur 8,4 % des européennes de 1989). En Belgique, les Verts flamands (Agalev) obtiennent 10,7 % — ce qui constitue un recul par rapport aux 12,2 % de 1989 mais un progrès par rapport aux scores des élections de 1991) et les Ecolos (francophones) perdent 3,5 % pour arriver à 13 % — soit un total de 11,6 % sur l'ensemble du pays. Au Luxembourg, les Verts rentrent au Parlement européen avec 11 %. Même en Italie, les verts Arc en ciel ont de nouveau progressé et obtiennent 3,2 % et 3 sièges. Au Pays-Bas, en revanche le Parti vert-gauche (un petit courant écologiste hégémonisé par des anciens eurocommunistes) chute de 7 à

Force est de constater l'absence significative de la gauche révolutionnaire dans cette campagne des européennes et dans les résultats de ces élections (2). *

Bruxelles, 17 juin 1994

1) L'Alliance rouge-verte est une coalition qui regroupe le Parti socialiste de gauche (VS), le Parti communiste danois (DKP), le Parti socialiste des travailleurs (section danoise de la Quatrième internationale, SAP) et d'autres militants socialistes inorganisés.

2) Il faut toutefois rappeler qu'en France, les listes de l'extrême gauche, dont en particulier celle de Lutte ouvrière, ont obtenu plus de 2,5 %.

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