Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALLEMAGNE

Les rendez-vous manqués de l'antifascisme

· Inprecor n° 383, septembre 1994 · p. 23-25 · 2 893 mots

Allemagne

dans la jeunesse et auprès des électeurs de gauche. A ce stade, il entend surtout favoriser l'apparition d'un centre gauche, projet au service duquel il s'est emparé du groupusculaire Mouvement des radicaux de gauche, formation jadis associée au PS et au PCF dans la signature du Programme commun. Il n'en use pas moins d'un registre dangereux, celui de l'homme providentiel s'adressant directement au peuple. Sa rhétorique démagogique vise à mettre hors-jeu les forces organisées du mouvement ouvrier. Il entend favoriser l'avènement d'une gauche qui noierait ses références et sa mémoire dans un discours attrape-tout et oublierait les clivages de classe qui ont fait son histoire.

Nul ne peut, par conséquent, dire où s'achèvera sa trajectoire. Après tout, voilà tout jute un siècle, sur fond de crise aiguë de l'Etat républicain, un certain général Boulanger commença sa carrière dans l'orbite de la gauche bourgeoise d'alors pour l'achever, allié aux monarchistes et aux nationalistes, dans une tentative de putsch. Nous n'en sommes évidemment pas là et, à l'instar de la plupart des poussées populistes, le phénomène Tapie ne paraît guère promis aux grandes destinées. Il reste que les forces qu'il libère se trouvent ardemment convoitées par l'extrême droite. Ce qui amène, sens de l'opportunité oblige, Le Pen à préconiser la constitution d'un vaste «front populiste», allant du FN aux tapistes, en passant par les supporters de De Villiers.

Qu'importe qu'une telle proposition ne se réalisât jamais ! Elle indique parfaitement quelles menaces pèsent aujourd'hui sur la gauche et le mouvement ouvrier français. Cela ne peut conduire la LCR qu'à poursuivre ses efforts de mobilisation permanente et organisée contre l'extrême droite et le racisme, à œuvrer à une remobilisation sociale à travers laquelle se reconstitueraient les répères programmatiques fondamentaux autant que les instruments organisés du combat de classe, à développer une inlassable activité unitaire afin de jeter les bases d'une nouvelle force crédible de transformation sociale. Seuls objectifs à même d'assécher le marais auquel viennent s'abreuver fascismes et populismes en tout genre.*

Les rendez-vous manqués

de l'antifascisme

L'année 1994, d'ores et déjà considérée comme «superélectorale», aura vu l'entrée de plusieurs groupes d'extrême droite et même fascistes dans les assemblées élues au niveau régional et national. La gauche a lancé des campagnes pour s'opposer à ce danger mais le combat antifasciste et antiraciste manque toujours de perspective d'ensemble. David MÜLLER

BE eaucoup, à gauche, pen-

saient que la réunification serait suivie d'une remontée des luttes sociales. Quoique non dénuée de fondement, cette attente a été globalement déçue. La déferlante raciste qui a inondée l'Allemagne a été la principale raison pour laquelle les automnes, printemps et étés «chauds» tant de fois annoncés ne sont pas venus.

Lorsque l'Union démocrate-chrétienne (CDU) et ses alliés de l'Union sociale-chrétienne (CSU) bavaroise ont lancé leur campagne contre le droit d'asile, il était déjà évident que l'Allemagne de l'Est n'était pas destinée à un avenir radieux sous le capitalisme. Les couches de la bureaucratie d'Etat liées aux CDU/CSU étaient effrayées par la perspective de victoires électorales du Parti social-démocrate (SPD), des Verts, voire du Parti de la démocratie socialiste (PDS, ancien parti communiste d'Allemagne de l'Est). Leurs craintes avaient une origine très directement matérielle : plus les gens perdent leurs emplois, moins ils votent pour les représentants locaux des CDU/CSU. De plus, des secteurs entiers de la petite et moyenne bourgeoisie — qui pèsent beaucoup sur les orientations politiques de ces organisations - avaient, et ont toujours, une peur bleue des mouvements de grève : par ces temps de crise leurs affaires sont incapables de satisfaire les revendications

ALLEMAGNE salariales. Ces couches sociales ne se sont d'ailleurs pas contentées d'un soutien massif à l'action du gouvernement fédéral en matière de droit d'asile, elles ont dans certains cas pris l'initiative. A Han Münden (en Basse Saxe), par exemple, les deux principaux chefs d'entreprises de la ville étaient à l'origine d'une «initiative de citoyens» contre un foyer de réfugiés.

Le grand capital a été plus hésitant. Ce dernier a une appréciation plus réaliste des chances de succès d'une vague gréviste en Allemagne de l'Est et ne craint pas non plus la perspective d'un gouvernement centré sur le SPD. Par ailleurs, les grands patrons sont conscients que toute campagne contre les refugiés affecterait également les immigrés, qui constituent souvent la majorité de la force de travail dans leurs entreprises.

Complaisance croissante

L'attitude le police et de la justice a été plus inquiétante. Bien entendu, il n'y a eu aucune tentative sérieuse de leur part pour briser les réseaux fascistes et elles se sont conformées à l'idée selon laquelle «les extrémistes de gauche et de droite sont la même chose». Si les attaques des fascistes sont minimisées comme étant prétendument le fait d'individus isolés, les militants de gauche sont confrontés à une réponse beaucoup plus dure. A Munich, la preuve d'achat d'un réveil matin a été suffisant

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pour justifier une accusation de «lien avec une entreprise terroriste» contre l'un d'eux. Ceci peut s'expliquer par le fait qu'après une prise du pouvoir par les fascistes peu de juges ou de policiers perdraient leur emplois, tandis qu'en cas d'issue révolutionnaire, ils perdraient tous leurs privilèges.

Lorsqu'au début des années 80, des groupes fascistes comme l'Alliance nationale-socialiste (ANS/NA) ou le «groupe de sport de combat Hoffman» menent des actions terroristes, ils avaient au moins été dissous même si les choses ne sont pas allées beaucoup plus loin. Aujourd'hui, il en va autrement : la relaxe rapide des rédacteurs de Einblick, le journal des «anti-antifascistes» d'Anti-Antifa — qui ont organisé des attaques contre de nombreuses organisations antifascistes — et l'acquittement, «faute de preuves», le 11 février 1994, de deux skinheads qui avaient assassiné une personne handicapée, sont des exemples qui montrent que la menace fascistes n'est pas seulement sous-estimée par le système judiciaire. Il est clair que le meurtre et les actions visant à terroriser les immigrés, les demandeurs d'asile, les handicapés et des militants de gauche sont considérés comme des délits mineurs dans les milieux judiciaires.

Ce sont là les signes d'un tournant inquiétant de la droite de l'establishment qui semble se préparer à des confrontations plus importantes avec la classe ouvrière. Cela prouve également qu'au moins certains secteurs de l'appareil d'Etat ne veulent pas prendre de mesures contre ces groupes fascistes, même lorsqu'ils outrepassent leur fonction consistant à préparer le terrain politique pour la bourgeoiSIe.

Cette tendance est encore plus évidente dans le cas de la police. Ses membres assistaient passivement aux pogroms, puis chargaient les contre-manifestants antiracistes. La plus récente illustration de cette attitude a été la répression brutale d'une manifestation contre la visite à Hanovre du chef du Parti républicain, Franz Schönhuber, le 11 février 1994 : malgré les ordres de replis, des membres de la police montée avaient chargé les manifestants sans préavis. Si de telles initiatives ne sont pas la règles, elles témoignent d'une tendance inquiétante.

Les policiers ne sont pas de simples machines à exécuter les ordres et leur conscience est déterminée par leur existence matérielle. Les structures spéciales des appareils répressifs ne peuvent que développer une mentalité proche du fascisme - un officier de police doit obéir à ses supérieur mais peut marcher sur les pieds de ceux qui sont sous ses ordres. Vient s'ajouter à tout cela la crise de légitimité du système démocratique bourgeois allemand, connu sous le nom de «dégoût des partis» (Parteiverdrossenheit). Il n'est par conséquent pas surprenant que l'expert social-démocrate en matière de fascisme, Leggewie, n'ait pas été autorisé à mener son enquête sur les tendances d'extrême droite dans la police du Land de BadenWürtemberg. La sympathie «républicaines» de nombre de policiers est un secret de polichinelle, rien d'extraordinaire donc à ce que la police ne prenne aucune mesure pour arrêter ne serait-ce que les pires excès de la violence fasciste ou enrayer la formation de réseaux terroristes comme Anti-Antifa.

Glissement de la droite

Le glissement à droite du spectre politique allemand a facilité le renforcement des forces fascistes et d'extrême droite. Ces dernières pourraient devenir des acteurs indépendants dans les élections à l'Ouest et dans les rues à l'Est, voire faire leurs premiers pas en direction du pouvoir.

A la différence de la gauche, la droite radicale peut, en Allemagne, s'appuyer sur des traditions ininterrompues. Il ne s'agit pas seulement de l'entrée en masse des fonctionnaires nazis dans l'appareil d'Etat de la République fédérale, mais des organisations et des cadres ouvertement fascistes ont persisté. Le Parti socialiste du Reich (Sozialistische Reichspartei), dissout par la suite sans effet, a fourni aux nazis leurs premier espace de réunion légal dans les années 50. Dans les années 60 et 70, la force dominante dans l'extrême droite était le Parti national démocratique (NPD). A la fin des années 60, le NPD intervenait surtout au niveau électoral avant de perdre l'essentiel de son électorat au profit des CDU/CSU. Dans le milieu des années 70, c'était devenu un parti plus militant, qui a réalisé une série de démonstrations de force malgré les protestations de l'opinion démocrate et de gauche. Néanmoins, malgré la protection massive de la police, chacune de leurs manifestations se terminaient par des batailles de rue, ce qui a fini par miner son image de parti «du droit et de l'ordre» et entraîner une rapide perte d'influence. Les échecs du NPD sur ces deux terrains l'ont entraîné dans une spirale de scissions.

«Nouvelles droites»

Dans le même temps, de nouveaux courants se sont développés parmi les militants néonazis, dont la Nouvelle droite autour de Michael Kühnen (1) au niveau idéologique et le courant nationaliste révolutionnaire. A l'origine chacun de ces deux courants a tenté des incursions dans les milieux de gauche, ciblant en particulier le mouvement pacifiste et parfois les Verts. Les nationalistes révolutionnaires ont adopté un discours pseudo-révolutionnaire tandis que la Nouvelle droite mettait en avant des théories raciales revues et corrigées où il n'était plus question de «supériorité de la race germano-aryenne». Il fallait désormais que «chaque peuple ait sa patrie» - les Allemands avaient l'Allemagne, les Turques la Turquie, les Nicaraguayens le Nicaragua et ainsi de suite. C'est sur cette base qu'ils exigeaient la «libération de l'Allemagne du joug de l'impérialisme américain et soviétique» et soutenaient la lutte de libération nationale

Tout ceci n'a abouti qu'à des résultats modestes. Avec l'échec de tentatives de stratégie terroriste de certains secteurs du camp nationaliste révolutionnaire, la prise de distance avec les organisations fascistes traditionnelles, le NPD et l'Union du peuple allemand (DVU), semblait consommée. Même si les contacts n'ont jamais été complètement rompus, l'orientation initiale des nationalistes révolutionnaires allait clairement «à gauche».

Au milieu des années 80, les composantes ancienne et nouvelle de l'extrême droite ont effectué un rapprochement. D'une part l'«ancienne» adoptait les nouvelles théories raciales et mettait en avant la démagogie sociale tandis que, de l'autre, beaucoup de nationalistes révolutionnaires ont abandonné leur rejet de la tradition hitlérienne du fascisme allemand et ont énormément contribué aux campagnes négationnistes des crimes nazis. Le champ d'action des fascistes allemands s'en est trouvé accru d'autant : l'idéologie de la Nouvelle droite ouvrait des perspectives dans les milieux universitaires et l'accent mis sur les questions sociales rendait possible une implantation ouvrière. Mais, plus important, Michael Kühnen a réussi à constituer une structure fasciste militante stable à partir de la fin des années 70. Ses membres, organisés à l'origine dans l'ANS/NA jouent aujourd'hui un rôle dominant dans l'un des plus actifs des groupes nazis, le Parti ouvrier de la liberté (FAP). Ils ont réussi à négocier leur sortie du tournant terroriste au début des années 80 et ont survécu à l'interdiction de l'ANS/NA pour, dans leur majorité, inté-

1) Michael Kühnen a été la figure centrale de la mouvance fasciste des années 70. Ancien soldat professionnel, il était davantage considéré comme un organisateur que comme un intellectuel. Il est mort en 1992 après avoir été la cheville ouvrière de l'organisation des mouvements de rue en Allemagne de l'Est.

2) Liste-D : D pour Deutschland.

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grer un FAP jusqu'alors insignifiant. Ce dernier n'est pas originaire du Parti national-socialiste des ouvriers allemands (NSDAP) hitlérien et s'est toujours démarqué des réseaux vieillissants de la vieille droite. Cet organisation dominante de l'extrême droite est un produit des années 70, alors que la gauche vient de 1968, voire d'avant.

L'heure de la percée des nazis est venue avec la réunification allemande. Leurs structures très resserrées, leur activisme et leur base militante parmi la jeunesse ouvrière les prédisposaient à l'intervention dans le désert social qu'était l'Allemagne de l'Est. A l'Ouest, où le système démocratique est profondément enraciné, la promotion des idées fascistes s'est faite par les succès électoraux du Parti républicain et de la "Liste-D" (2). On peut caractériser le premier comme un parti d'extrême droite disposant d'une base solide parmi les petits fonctionnaires et policiers. Depuis leurs récentes défaites électorales, l'influence des «républicains» a énormément déclinée et il est peu probable que la «Liste-D» ou le NPD puisse combler le vide. Jusqu'à présent, le Parti républicain n'a pas cherché à construire un mouvement militant avec des cellules organisées et des actions de rue, mais il pourrait très bien trouver sa place dans un regroupement fasciste plus large. Cette organisation est le pont naturel entre forces conservatrices droitières et fascistes, notamment par ses efforts pour donner une respectabilité au racisme.

Quelle riposte ?

Avec le vent du «débat sur le droit d'asile» en poupe, les fascistes organisés ont su agir comme une avant-garde droitière, en utilisant l'action directe pour faire pencher l'opinion publique à droite. Sans les atrocités de Hoyerswerda et de Rostock, les partis politiques dominants ne seraient peut-être pas parvenus à un accord pour restreindre le droit d'asile. La violence exercée contre des gens sans défense a sapé les réactions de solidarité, que beaucoup ont craint de manifester de peur d'en pâtir, y compris physiquement. Il était plus simple de trouver des raisons pour juger que les choses n'étaient pas si graves, voire que les violences étaient, dans une certaine mesure, justifiées.

La terreur a pourtant rencontré une certaine résistance : il y a eu 5 000 manifestants après le progrom de Hoyerswerda. Au début, c'était surtout le fait de militants d'extrême gauche et de jeunes, la grosse faiblesse de ce mouvement étant le manque d'organisation. Il y a eu des succès impressionnants, dont la manifestation contre le Congrès extraordinaire du SPD sur le droit d'asile à Bonn en novembre 1992, mais aucune structure permanente n'a été créée pour rendre possible le travail à long terme et élever la conscience poli-

En particulier, rien n'a été fait pour clarifier les ambiguités du mouvement des «lignes de lumière». Par les mobilisations imposantes dont elles ont fourni le cadre, les «lignes de lumière» ont permis à un grand nombre de gens de manifester et ont stimulé un vaste débat. Elles représentaient davantage qu'une attitude propre aux cercles bourgeois et petits bourgeois grands industriels, intellectuels libéraux — craignant pour leurs intérêts matériels à l'étranger ou pour leur propre sécurité. Le caractère «apolitique» des «lignes de lumière» reflète davantage le bas niveau de conscience antiraciste en Allemagne. S'il ne faut pas en négliger l'impact sur le niveau moyen de conscience, leur orientation délibérément «apolitique» — avec des citations bibliques plutôt que des revendications - a entravé tout développement ultérieur et a donné l'impression aux gens le sentiment «d'avoir fait quelque chose» — et qu'il n'était donc pas nécessaire d'en faire plus.

Le sursaut suivant a suivi les meurtres de Sölingen, et c'est la communauté turque qui dominait dans les manifestations. C'était l'occasion de constituer un mouvement antiraciste où les immigrés jouent un rôle moteur — et/ou s'organisent de façon autonome. Cette occasion a malheureusement été ratée et hormis dans quelques villes comme Hambourg ou Munich, il n'y a pas eu de front unique antiraciste incluant la communauté immigrée réellement existante - et donc des composantes nationalistes, religieuses et libérales. Dans la plupart des cas, les organisations d'extrême gauche ont estimé qu'il n'était pas possible de manifester contre le racisme avec des nationalistes.

Pourtant, le refus de faire front commun avec toutes les victimes du racisme - à l'exclusion de formations fascistes comme les Loups gris turcs — a précisément l'effet inverse : les forces nationalistes soutenus par l'Etat turc ont eu les mains libres dans les communautés immi-

Dans sa phase actuelle, le travail antiraciste/antifasciste doit tenir compte de plusieurs facteurs. D'abord, la violence de rue contre les réfugiés et les immigrés n'est plus la première des préoccupations de la société allemande — ce qui ne signifie nullement qu'elle ait diminué de façon significative. Ensuite que les succès ou échecs électoraux des partis d'extrême droite et fascistes ont dorénavant une plus grande importance. Et, enfin qu'il est possible que le débat sur le droit d'asile rebondisse, surtout en Bavière où les CDU/CSU ont mené une campagne électorale xénophobe — avec des slogans indiquant qu'il fallait désormais «prendre au sérieux la peur d'être submergé par les étrangers».

Cela signifie que la question des élections et du droit de vote des immigrés et la propagande raciste de la bourgeoisie vont être au centre des débats. Simultanément, il ne faudra pas oublier que les nazis continuent de construire leur commandos de la terreur. Les activités antiracistes et antifascistes devront donc se situer sur les trois terrains à la fois. *

Berlin, 22 août 1994

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