débouché sur une situation de blocage quant à l'allocation des nouveaux DTS. L'Inde, le Brésil, l'Argentine, et même l'Arabie Saoudite ont tenu tête, avec le soutien des puissances montantes d'Asie, en faisant valoir que les pays les plus riches n'avaient pas de droit particulier à imposer leur point de vue à l'ensemble des membres du FMI. Il s'agit là, sans doute, d'une «formidable erreur d'analyse», pour reprendre l'expression d'un haut fonctionnaire international, mais plus fondamentalement d'un révélateur particulièrement déplaisant de la vraie nature de ce que l'on appelle par antiphrase l'«ordre économique mondial».
Le même jour, on apprenait que la Chambre des Représentants des Etats-Unis repoussait de deux mois la ratification des accords signés à Marrakech dans le cadre du GATT. Ce sont les opposants conservateurs au GATT, menés notamment par l'ancien candidat Ross Perot, qui ont remporté ce qui restera sans doute une escarmouche. Mais tout cela jette un doute assez systématique sur les effets bénéfiques du libre échange et sur la consistance de la future Organisation mondiale du commerce qui devrait voir le jour au ler janvier 1995. La théorie libérale officielle dit que tout le monde gagne au libre échange, et le GATT fait monter les enchères : il évaluait à 250 milliards de dollars les bénéfices à attendre d'ici à l'an 2005 de la signature de l'Uruguay Round. Une nouvelle étude vient opportunément de doubler la mise : les bénéfices seraient dorénavant de 500 milliards de dollars. Il va sans dire que ces études sont de pures et simples mystifications et que de tels chiffres, que l'on fait varier du simple au double au gré des circonstances, ne veulent simplement rien dire. On voit mal, s'ils avaient une quelconque signification, pourquoi on ferait tant d'histoire au FMI pour quelques dizaines de milliards de dollars, par rapport aux bienfaits attendus de l'ultra-libéralisme !
La double non-ratification, de Washington et de Madrid, en dit plus long que les études truquées sur le doute qui plane sur l'organisation de l'économie mondiale et notamment sur le destin des pays les plus pauvres.*
Paris, 17 octobre 1994.
ÇA SUFFT !
Une centaine de mouvements de solidarité, parmi lesquels la Coordination française «50 ans, ça suffit !» et le Comité pour l'annulation de la dette du Tiers monde (CADTM) organisaient à Madrid un sommet alternatif à celui du FMI. A l'occasion du cinquantenaire des accords de Bretton Woods, ces organisations voulaient ainsi faire entendre «les autres voix de la planète», celles qui n'ont pas la parole dans les conférences officielles. Anke HINTJENS
P
Partout dans le monde, des mouvements s'organisent contre la politique des institutions économiques internationales et la croyance aveugle de celles-ci dans le système du marché libre Le 29 septembre, par exemple, au milieu de la semaine des festivités pour le cinquantenaire des institutions de Bretton Woods, la vie publique en Inde était perturbée par une grève contre le programme d'ajustement structurel et la signature de l'accord du GATT. Les secteurs bancaire, minier, sidérurgique, les assurances et la poste étaient complètement paralysés par cette action à laquelle faisait appel la Plate-forme nationale des organisations de masse en Inde. Cela fait trois ans que l'Inde est obligée d'appliquer un Programme d'ajustement structurel. Le mot d'ordre des activistes était donc «trois ans, ça suffit !».
Un des organisateurs de la résistance indienne contre le GATT et le FMI est Vandana Shiva. Elle était présente au forum alternatif de Madrid. où elle affirmait : «Le commerce libre, qui devient un système mondial avec le nouvel accord du GATT, n'est pas un nouveau système. C'est simplement le prolongement de la colonisation. Le FMI, la Banque mondiale (BM) et le GATT prétendent vouloir libéraliser le marché mondial et le débarras-
50 ans, c'est trop !
REJOINDRE LA
CLASSE OUVRERE?
EN CE MOMENT, SANS PISTON,
ÇA ME SEMBLE DIFFICILE!
ser de l'ingérence des pouvoirs publics. Mais, en réalité, ils déploient eux-mêmes une planification sans précédent dans l'histoire, en faveur des plus favorisés. L'application des programmes d'ajustement structurel en Inde n'a été d'aucun soulagement pour les peuples, bien au contraire. La modeste réforme agraire appliquée après l'indépendance est supprimée. Le nombre de chômeurs dans les villes a augmenté de quatre millions en deux années. Sur une population rurale de 400 millions, il y a aujourd'hui 110 millions de chômeurs. La production vivrière traditionnelle est éliminée car elle est non commercialisable. Et ce qui ne peut pas être transformé en argent n'est pas repris dans les projets de "développement". Des terres sont accaparées pour l'agriculture d'exportation. Cela nous amène à la contradiction suivante : alors que le nombre de calories produites en Inde a augmenté ces dernières année, le nombre de calories consommées par tête a diminué. L'épidémie de peste n'est pas le produit du hasard. Les restrictions dans le secteur de la collecte des immondices et le démantèlement du secteur de la santé ont crée des conditions propices. Quelle catastrophe aurions-nous vécue si cette épidémie avait éclaté quelques années plus tard, quand le secteur de la santé sera complètement privatisé ? Le FMI et la BM
nous imposent un "modèle de développement" par lequel des communautés entières sont sacrifiées au nom du progrès. Les conséquences néfastes de cette politique sont mises sur le compte de nos gouvernements. Mais, comment peuvent-ils être responsables ? Le FMI et la BM remplacent tous les ministères. En Inde, le programme d'ajustement structurel est parachuté directement au ministère des Finances et appliqué sans que le Premier ministre soit au courant!»
Ce témoignage de Vandana Shiva donne une idée sur l'ambiance du forum alternatif de Madrid. Durant toute une semaine, les différentes conférences ont permis d'examiner différents aspects de la politique des institutions de Bretton Woods. Chaque jour, quelque 1 500 personnes se sont mobilisées pour participer aux travaux. Les jeunes étaient très nombreux et ils ont joint les actes aux discours. Les délégués des réunions officielles furent accueillis par une manifestation de jeunes enragés. Une conférence de presse de la BM a été perturbée par un militant, qui voulait faire entendre un autre son de cloche pendant que d'autres activistes déployaient une banderole à l'attention des photographes, sur laquelle il était écrit : <50 ans, ça suffit !».
La politique du FMI mène à des guerres
Pendant la semaine de débat, le CADTM a organisé une conférence sur le rôle du FMI dans l'explosion des guerres civiles en Yougoslavie ; en Somalie ou au Rwanda. Michel Chossudovsky, professeur à l'université d'Ottawa et membre actif du CADTM, expliquait les différents cas.
En 1984, les Etats-Unis écrivaient dans un texte «délicat et secret» qu'il voulaient que le marché libre soit instauré en Yougoslavie, en 1989, un programme d'ajustement structurel fut appliqué. La recette est connue : une dévaluation, la privatisation des entreprises en autogestion dont le bilan économique était positif, le démantèlement de la sécurité sociale, et l'abolition des transferts financiers de l'Etat central vers les républiques. C'est pourquoi, plusieurs républiques ne voyaient plus l'intérêt de faire partie de la République yougoslave. Dès la première année d'application du programme d'ajustement structurel, le niveau de vie a diminué de 40 %. C'est ainsi que les mesures du FMI ont donc contribué à l'atomisation de la République yougoslave et à sa détresse.
La Somalie aussi a été soumise à un programme d'ajustement structurel complètement dévastateur. Le pays vivait, dans une large partie, de l'exportation de bétail vers les pays du Golfe. C'était leur première source de devises. 50 % de la population vivaient de ce secteur. Le pays était autosuffisant en nourriture sur la base d'un équilibre fragile entre paysans et pasteurs. En 1981, le FMI oblige la Somalie à appliquer une restructuration de l'économie. Outre une dévaluation, la Somalie doit faire des compressions des dépenses dans les services vétérinaires. Les pasteurs n'étaient plus en mesure de payer ces services et le cheptel diminua à cause de maladies non traitées. La taxation de l'eau imposée par le gouvernement a aggravé la situation. Ainsi, la combinaison de ces mesures a conduit à la misère et à la fami-
Le Rwanda a non seulement subi le même «traitement», mais il a été obligé d'appliquer la restructuration en pleine guerre. En novembre 1990, le Rwanda a dévalué sa monnaie de 50 %. Le pays qui connaissait une inflation assez réduite de 4,2 % se voyait confronté à une inflation grimpant jusqu'à 19,2 %. Le gouvernement n'était plus autorisé à payer un prix fixe aux cultivateurs de café. La production vivrière, liée à la production du café, est tombée en chute libre. L'ouverture des frontières pour l'importation de nourriture bon marché (souvent appelée «aide humanitaire») a détruit le marché interne et par suite a appauvri les paysans. Les nouveaux prêts que le pays reçoit comme cadeau pour l'application du programme d'ajustement, sont utilisés pour acheter des armes. Ces «déstructurations» économiques, loin d'expliquer le racisme sur lequel s'est basé le génocide, ont créé néanmoins une base fertile pour de tels désastres.
50 ans, c'est trop
A la fin de ses travaux, le forum alternatif a adopté une déclaration dans laquelle il plaide pour la suppression des instances économiques internationales et l'annulation de la dette du Tiers monde. «Le forum de Madrid dénonce ce modèle économique destructif et demande l'annulation de toutes les dettes. Il demande d'arrêter l'ingérence des institutions de Bretton Woods dans les affaires internes de pays souverains (...) Il est temps de supprimer ce type d'institutions. La seule chose à discuter est le timing et le contrôle du démantèlement des institutions de Bretton
Le point culminant de la semaine a été la manifestation très colorée contre le FMI et la BM qui a réuni 15 000 personnes et non pas 3 000 comme le prétendait la presse. Un débat a aussi mis aux prises les mouvements de solidarité et des représentants du FMI et de la BM, dans lequel Pierre Galand et Vandana Shiva sont intervenus au nom des mouvements de solidarité. Deux mille personnes ont suivi ce débat. Lors de l'intervention du représentant du FMI, où il rappelait le catéchisme de cette organisation, la salle avait des difficultés à contenir son indignation. L'orateur de la BM était plus subtil, il lança un appel aux ONG afin qu'elles ne considèrent pas la BM comme un ennemi afin d'améliorer la communication dans l'intérêt des peuples.
Vandana Shiva et Pierre Galand, tout en évitant ce débat, ont estimé que la BM ne fait que récupérer des thèmes tels que l'écologie et la libération des femmes, afin de faire accepter sa politique d'ajustement. Et d'ajouter qu'aucun dialogue n'est possible avec des institutions qui ont recours aux mensonges.
Par ailleurs, Pierre Galand a attiré l'attention sur le fait que des programmes d'ajustement sont imposés aux pays européens, et que ce cercle vicieux d'austérité doit être brisé dans l'intérêt des peuples du Nord comme du Sud. Il a lancé un appel aux ONG et aux mouvements de solidarité pour qu'ils s'investissent plus dans la shpère politique. «Il faut travailler pour plus de démocratie par "en-bas", a-t-il dit, il faut résister à la tendance à la mondialisation qui éloigne encore plus les pouvoirs
La salle debout a applaudi nos orateurs. Et le débat était clos : 50 ans, c'est
Bruxelles, 19 octobre 1994. POUSSEZ LA-HAUT